De sa retraite, Madame Daria Ivanovna, après avoir réglé ses factures et acheté ses provisions lors …

Depuis que je suis à la retraite, à part payer mes factures d’électricité et de gaz, et acheter des provisions lors des promotions au supermarché, je m’accorde un petit plaisir : un paquet de grains de café. Les grains, déjà torréfiés, embaument toute la cuisine dès que j’en découpe un coin. Je ferme alors les yeux, me coupant du monde pour n’écouter que mon odorat, et c’est un véritable miracle. Cette senteur envoûtante me procure de la force, éveille en moi des rêves de jeune fille aux pays lointains, aux vagues océaniques, au grondement d’une averse tropicale… Je n’ai jamais voyagé si loin, mais l’imaginaire faisait revenir les récits de mon père éternel explorateur d’Amérique du Sud, souvent absent à cause de ses expéditions. Quand il était là, il adorait me raconter, une tasse de café corsé à la main, ses aventures dans la vallée de l’Amazone. Chaque arôme de café me ramène à son image : un homme sec, bronzé, infatigable.

Je savais depuis toujours que mes parents nétaient pas mes vrais parents. Je me rappelle quau début de la guerre, une femme ma recueillie alors que je navais que trois ans et que javais tout perdu. Elle est devenue ma mère, ma seule vraie famille. Après, la vie sest enchaînée comme pour tout le monde : école, travail, mariage, naissance de mon fils. Et aujourdhui… la solitude. Mon fils, il y a vingt ans, sous linsistance de sa femme, a quitté la France pour sinstaller à Montréal. Une seule visite en tant dannées. On sappelle, il menvoie chaque mois un virement, mais je ny touche pas : je mets tout de côté sur un compte à son nom, pour lui rendre un jour. Plus tard…

Dernièrement, une impression mhabite : jai eu une belle vie, pleine dattentions et damour, mais ce nétait pas vraiment la mienne. Sans la guerre, jaurais eu une autre famille, dautres parents, une autre maison, un destin tout différent. De mes parents biologiques, je nai presque aucun souvenir. Mais souvent, le souvenir d’une fillette de mon âge, toujours à mes côtés, me revient. Elle sappelait Margaux. Jentends encore parfois les appels : “Margotte, Claudette !”. Était-ce ma sœur ou mon amie?

Une vibration brève du téléphone vient interrompre mes pensées. Ma pension vient dêtre versée sur le compte ! Très bien, il ne reste plus quà sortir acheter du caféjai terminé le dernier paquet hier matin. Appuyée sur ma canne, évitant avec précaution les flaques automnales, jarrive au magasin.

Devant la porte, une petite chatte grise et tigrée regarde tour à tour les passants et la vitrine avec inquiétude. Mon cœur se serre la pauvre doit geler, certainement affamée aussi. Jaurais tant aimé la prendre avec moi, mais Qui voudrait delle après moi? Qui la recueillerait? Mais jachète quand même un petit sachet de croquettes.

Je verse doucement la pâtée dans une barquette en plastique, la chatte attend sagement, les yeux brillants dattachement. Soudain la porte souvre et une femme corpulente, le visage fermé, sort dun pas sec. Sans un mot, elle donne un coup de pied dans le bol, dispersant la nourriture sur le trottoir :
On te le répète à chaque fois, ça ne sert à rien! Faut pas les nourrir, ces bêtes! gronde-t-elle, avant de séloigner nerveusement.

La chatte, prudente, ramasse les morceaux éparpillés, pendant que moi, bouleversée, je sens langoisse du malaise monter. Il me faut une place assise, vite: il y en a à larrêt de bus, juste à côté. Je my traîne, fouillant fébrilement chaque poche à la recherche de mes comprimés En vain.

La douleur menvahit par vagues, la tête prise dans un étau, tout sassombrit, un gémissement méchappe. Une main se pose alors sur mon épaule. Jouvre difficilement les yeux une jeune fille mobserve, inquiète :
Ça ne va pas, madame ? Je peux faire quelque chose pour vous?
Dans le sac réponds-je faiblement Il y a un paquet de café Ouvre-le, veux-tu.

Japproche le sachet de mon visage, hume profondément la torréfaction, encore et encore La douleur se calme un peu, assez pour reprendre mon souffle.
Merci, ma petite dis-je dans un souffle.
Je mappelle Amandine, et cest à la chatte quil faut surtout dire merci, elle na pas arrêté de miauler près de vous !
Merci à toi aussi, ma douce, murmurai-je à la chatte, désormais installée sur le banc à mes côtés.

Amandine me propose de me raccompagner : “Avec vos migraines, ce sera plus simple”. Arrivées chez moi, nous buvons un café léger au lait avec des petits sablés.
Ma grand-mère aussi fait des crises de migraine, mexplique Amandine. En fait, cest mon arrière-grand-mère, mais je lappelle mamie. Elle vit dans un village, avec ma famille. Moi, jétudie ici, à Bordeaux, pour devenir infirmière. Vous lui ressemblez tellement que jai cru la voir ! Avez-vous jamais essayé de retrouver votre vraie famille?

Je caresse la chatte, blottie sur mes genoux, et lui raconte :
Oh, ma petite, cest impossible Je ne me souviens de rien. Même pas du nom de famille, ni d’où je venais. Je me rappelle les bombardements, la fuite en vieille charrette, puis les tanks Une horreur, toute ma vie gravée par ce souvenir! Après ça, une femme ma recueillie. Cest elle que jai appelée maman. Plus tard, son mari est revenu de la guerre et il fut le meilleur des papas pour moi. De mon ancienne vie, il me reste juste mon prénom. Ma famille a sans doute disparu sous les bombes Et Margaux, aussi

Amandine sursaute, ses grands yeux bleus me fixent soudain :
Claudette, est-ce que vous avez une marque de naissance à lépaule droite, en forme de feuille?
Surprise, je manque de métrangler avec mon café et, comme si elle comprenait, la chatte me dévisage intensément.
Comment le sais-tu, ma chérie?
Mamie a exactement la même. Elle sappelle Margaux. Elle ne peut évoquer sans larmes sa sœur jumelle : Claudette, disparue lors dun bombardement, pendant lévacuation. Les Allemands ayant coupé la route, ils ont dû rebrousser chemin. Margaux et ses parents sont restés, ont survécu à loccupation, mais sa jumelle disparue à jamais. Jamais retrouvée, malgré tant de recherches

Le lendemain matin, impossible de tenir en place. Je fais les cent pas devant la fenêtre, la chatte tigrée collée à moi, inquiète.
Tinquiète pas, Margot, tout va bien Mon cœur saffole, cest tout

Enfin, la sonnette retentit. Je me précipite à la porte, le cœur battant. Deux femmes âgées se regardent en silence, comme devant un miroir, bleu dans les yeux, cheveux argentés, rides souvenirs. Puis lune souffle dun air soulagé, sourit, savance et me serre dans ses bras :
Bonjour, Claudette
Dans lembrasure, les larmes de bonheur roulent sur les joues de notre famille retrouvée.

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Petite bourde