– C’est toi qui gardes les enfants, – a déclaré mon mari avant les fêtes, sans imaginer les conséque…

Tu restes avec les enfants, avait déclaré mon mari juste avant les fêtes, ignorant tout des conséquences que cela entraînerait.

Je me souviens de cette journée comme si cétait hier, alors que des années se sont écoulées. Madeleine était debout devant la cuisinière, remuant sa soupe, quand elle entendit la voix grave de Luc.

Je pars pêcher au bord de la Loire avec Pierre. Trois jours, peut-être quatre, lança-t-il en passant dans la cuisine.

Elle ne répondit pas tout de suite, sa main en suspens avec la louche au-dessus de la casserole.

Mais Camille doit ramener les enfants après-demain souffla-t-elle tout bas.

Et alors ? sétonna-t-il. Tu es bien là, toi. Ça tembête tant que ça ?

Cétait difficile quand les enfants avaient cinq et sept ans, seule pendant ses absences en déplacement. Cétait épuisant lors des nuits sans sommeil, quand ils étaient malades et quil fallait tout de même se lever tôt pour aller travailler au bureau administratif. Ensuite, ils ont grandi, ont eu leurs propres enfants et les ont déposés chez elle pendant les vacances et toujours : “Mamie est là”, “mamie na pas de problème”, “mamie saura sen sortir”.

Et elle sen sortait. Toujours.

Luc, elle se retourna finalement vers lui. Ma cousine Sylvie ma invitée à létablissement thermal. Dix jours. Jenvisageais de partir…

Tu en envisagais ? il haussa un sourcil narquois. Madeleine, enfin Qui gardera les petits alors ? Camille ne peut pas se libérer du travail, Julien voyage tout le temps. Cest ton rôle, non ? Tu es mère, tu es grand-mère. Ça te gêne vraiment ?

Bien sûr que ça la gênait.

Mais pourquoi tout retombait toujours sur elle ?

Je pars demain, dit Luc en déposant un baiser sur son front comme on salue un enfant. Mes cannes à pêche sont prêtes, Pierre mattend déjà. Allez, ne fais pas cette tête. Tu vas ten sortir.

La porte claqua.

Madeleine éteignit le feu sous la soupe.

Elle sassit à la table.

Trente-six années dabnégation, à dire non à des voyages, parce qu “il faut soccuper des enfants”. Refus dopportunités au travail parce que “la famille est plus importante”. Des rendez-vous avec ses amies annulés pour “que le mari puisse se reposer, il est fatigué”. Renoncements à tant de plaisirs parce quil y avait toujours quelquun de “plus important”.

Elle aussi avait droit dêtre fatiguée.

Madeleine prit son téléphone.

Retrouva le message de Sylvie : “Alors ? Tu viens ? Il reste une place, faut décider avant demain.”

Ses mains tremblaient.

Elle répondit : “Je viens.”

Et appuya sur “envoyer”.

Ensuite, elle se leva, ouvrit larmoire, et sortit sa valise.

Au petit matin, Luc se réveilla, de bonne humeur.

Il sifflotait en rassemblant son sac à dos. Les cannes étaient posées contre la porte, le thermos et le duvet prêts.

Madeleine, tu as fait du café ? lança-t-il depuis lentrée.

Silence.

Elle était dans la cuisine, habillée, manteau sur le dos. Sa valise à ses côtés.

Luc sarrêta, surpris.

Où tu vas comme ça ?

À létablissement thermal, répondit Madeleine calmement. Dix jours. Sylvie mattend.

Il cligna des yeux, puis éclata de rire :

Tu plaisantes jespère ? Les petits arrivent demain !

Oui, ils arrivent.

Et qui va sen charger ?!

Madeleine le regarda longuement, comme si elle le découvrait.

Toi, dit-elle. Père et grand-père.

Mais je pars pêcher !

Moi, je pars me reposer.

Madeleine, tu perds la tête ! sexclama Luc, la voix brisée par la nervosité. Javais tout prévu ! Pierre mattend ! On planifie ça depuis des semaines !

Moi depuis un an, dit-elle doucement. Jai repoussé après le mariage de Julien. Après la naissance de Camille. Après les baby-sittings des petits. Ensuite quand tu étais malade. Puis les fêtes. Toujours une raison.

Elle se leva.

Ferma son manteau.

Il y a toujours quelquun plus important que moi.

Arrête Luc fit les cent pas. Tu es mère, tu es mamie ! Tu as des devoirs !

Et toi ? répliqua-t-elle.

Il resta bouche bée.

Tu nas pas de devoirs ? Madeleine attrapa sa valise. Les enfants seraient-ils seulement à moi ? Les petits-enfants ? La maison ? Et toi tu nes quun locataire ?

Je travaille !

Moi aussi, jai travaillé. Trente ans. Jusquau jour où tu mas dit darrêter pour garder les petits de Camille. Jai gardé, jai aidé. Mais toi ?

Luc déglutit.

Madeleine cest la famille. Je ne pensais pas que cétait si difficile pour toi.

Tu y as pensé quand ? elle se dirigea vers la porte. Quand jétais hospitalisée et que tu partais faire la fête avec tes collègues ? Quand ma mère est morte et que tu as dit “tu ten sortiras seule, jai un déplacement” ? Quand ?

Il ne répondit pas.

Je suis une personne aussi, Luc, elle posa la main sur la poignée. Jai droit à ma vie.

Attends ! il voulut la retenir. Et les petits ? Je ny arriverai pas seul !

Tu verras, elle sourit. Tu es un homme. Capable. Tu te débrouilleras.

Madeleine !

Mais la porte venait de se refermer.

Luc, désorienté et amer, se retrouva seul dans lentrée.

Il appela Pierre :

Je ne pourrai pas venir. Les enfants arrivent, ma femme Elle est malade.

Il raccrocha.

Sassit sur le canapé.

Regarda son portable appeler Camille ? Lui dire que mamie est partie, quil faut sorganiser ?

Mais dans sa tête, la phrase de Madeleine résonnait : “Tu es père et grand-père.”

Il y pensait rarement. Après tout, les enfants grandissaient ; Madeleine gérait tout, lui travaillait, rapportait de quoi vivre. Nétait-ce pas normal ?

Était-ce de sa faute ?

Luc se passa la main sur le visage.

Se leva.

Se rendit à la cuisine il faudrait bien préparer quelque chose. Les petits arrivent demain matin.

Le frigo était presque vide.

Il y trouva des œufs, du lait, quelques légumes.

Il sen sortirait.

Après tout, il nest pas bête.

Il navait juste jamais essayé.

Le soir venu, lappartement semblait toujours habité Madeleine avait laissé la maison propre. Mais Luc sentait que quelque chose clochait.

Normalement, elle saffairait toujours à la cuisine. Ou repassait du linge. Ou cousait un vêtement. Même ses silences étaient perceptibles.

Mais là un grand vide.

Il se coucha tôt, incapable de dormir.

Et sinterrogea toute la nuit : et si elle ne revenait pas ?

Les enfants arrivèrent à neuf heures.

Camille entra, deux sacs à la main, le petit Paul, cinq ans, galopait déjà dans lentrée. Julien arriva une demi-heure après avec sa femme Laurence et la petite Sophie, trois ans, dans les bras.

Salut, papa ! fit Camille en embrassant son père. Où est maman ?

Luc toussota :

Elle est partie à létablissement thermal.

Silence général.

Partie ? Camille ouvrit de grands yeux. Quand ?

Hier.

Juste avant les fêtes ? Julien siffla, interloqué. Sérieusement ?

Sérieusement, grogna Luc.

Camille dénoua lentement son foulard, sassit sur le canapé, contempla son père longuement :

Donc elle est simplement partie comme ça ?

Oui.

Papa, Julien sassit à côté de sa sœur, quest-ce quil sest passé ?

Rien ! séchauffa Luc. Elle voulait souffler alors elle est partie. Je ne lui ai pas interdit !

Bon, Julien se leva, laissons tomber les disputes. Maman a bien fait. On va se débrouiller.

Vers midi, la maison était sans dessus dessous.

Paul renversa du jus sur le tapis. Sophie pleurait. Pierre, le fils de Julien, voulut réchauffer quelque chose et mit un bol métallique au micro-ondes étincelles, odeur de brûlé, fumée.

Papa, où maman garde les couches ? cria Camille dans la cuisine.

Aucune idée !

Papa, Sophie a de la fièvre, le thermomètre ? hurla Julien.

Je ne sais pas !

Et la pharmacie ?

Je ne sais pas plus !

Luc était assis sur le canapé, la tête entre les mains.

Comment Madeleine avait-elle fait tout cela ?

Le soir venu, il ne tenait plus debout. Les enfants sinstallèrent dans les deux chambres celle de Julien, celle de Camille. Luc resta dans la cuisine.

Il sortit son téléphone.

Regarda une photo de Madeleine.

Elle souriait cliché pris à la campagne, lété passé. À lépoque, il navait pas remarqué sa fatigue. Il ne regardait pas.

Luc rédigea un message :

“Madeleine, pardon.”

Il envoya.

Aucune réponse.

Le lendemain, Camille et Julien repartirent, laissant les petits avec leur grand-père.

Durant trois jours, Luc apprit à réchauffer les plats, faire la vaisselle, coucher les enfants non sans difficulté. Paul réclamait sa grand-mère, Sophie pleurait la nuit.

Madeleine revint dix jours plus tard.

Luc lattendait seul à la gare. Les enfants étaient repartis la veille avec les petits.

Il laperçut de loin elle marchait sur le quai, dans un manteau neuf, une petite valise roulante.

Le teint hâlé, reposée.

Rajeunie, presque.

Madeleine, il sapprocha, prit sa valise.

Elle le fixa sereine, aucune rancune, ni colère.

Bonjour, Luc.

Ils prirent la voiture.

Le trajet se fit en silence.

Mais Luc, au bout dun moment, craqua :

Excuse-moi.

Elle se tut.

Je ne comprenais pas. Toutes ces années, je croyais que tout allait bien, que tu aimais ça.

Moi aussi, admit doucement Madeleine. Longtemps, jai pensé que cétait mon devoir. Je devais être parfaite : mère idéale, épouse irréprochable, grand-mère disponible.

Elle regarda par la fenêtre :

Puis, jai compris que moi aussi, javais droit à une vie.

La maison sentait le propre Luc avait rangé avant son retour. Il avait acheté des fleurs. Préparé le dîner imparfait, maladroit, mais de ses propres mains.

Madeleine parcourut les pièces, sarrêta sur le seuil de la cuisine :

Tu as cuisiné ?

Jai essayé, il se gratta la tête, gêné. Cest moyen, mais jai fait de mon mieux.

Elle sourit.

Merci.

Ils sassirent ensemble.

Et les petits ? demanda Madeleine.

On sen est sortis. Non sans peine, mais on a géré.

Il servit le thé, lui tendit la tasse :

Madeleine, faisons un pacte. Si tu veux partir, pars. Si tu es fatiguée, repose-toi. Si tu as besoin daide, dis-le.

Elle le regarda longuement :

Tu es sérieux ?

Très.

Un mois plus tard, Luc proposa lui-même :

Et si nous allions sur la Côte dAzur ? Tous les deux. Sans enfants, sans petits-enfants. Juste nous.

Madeleine sourit :

Et la pêche alors ?

La pêche attendra, il la serra dans ses bras. Tu es la plus importante.

Et elle y a cru. Enfin.

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