Pierre-Antoine, mon cher, sil vous plaît ! Je vous en supplie ! Une femme sétait jetée aux pieds dun grand homme en blouse blanche, éclatant en sanglots.
Dans lair saturé de médicaments du vieux service daccueil de lhôpital communal, de lautre côté dun alignement de cabinets défraîchis, son enfant luttait contre la mort.
Mais comprenez-moi, cest impossible ! Je ne peux pas ! Cest pour ça que je suis parti ! Je nai pas opéré depuis deux ans ! Entre la main et le reste
Je vous implore ! Je vous en prie ! La femme ne lâchait pas le médecin, le tirant avec une énergie tremblante.
Il na pas le droit de refuser. Il doit au moins essayer. Sinon
Encore quelques mètres. Une porte en bois peinte dun blanc écaillé. Et là, son petit Lucas. Son trésor. Le seul. Branché de partout, le visage parsemé de taches de rousseur effacées sous un masque à oxygène. Il respire. Tant bien que mal. Et le sang qui sourd de sous la bandelette de sa tête est aussi sombre et épais quune confiture de cerises oubliée au fond du cellier. Sur le grand moniteur, une ligne verte hésite au rythme de respirations saccadées.
Ils narriveront jamais à temps à Nantes. Cent kilomètres. Lhélicoptère ? Mais la tempête de neige dehors a emporté la dernière lueur despoir. La tension seffondre. Le cœur bat si doucement. Les ambulanciers détournent les yeux.
Lefèvre ! lattrape par la manche une infirmière âgée, toute secouée, postée près du brancard où repose lenfant cireux, Pierre-Antoine !
Elle sort de sa poche un vieux Paris Match, où lon reconnaît le médecin en blouse, encerclé denfants souriants comme des moineaux sur un fil. À travers les larmes dansent les mots : accident, main endommagée, opération ratée. Mais un sommet de la neurochirurgie ! Un vrai don du ciel, ici dans ce bout du monde Sainte Vierge, quil dise oui !
Je ne peux pas assumer ça ! Comprenez-moi ! Il résiste de toutes ses forces, Ma dernière opération ce poignet Je nai pas assuré ! Jai arrêté ! Cest hors de ma portée maintenant !
Et le petit sur le brancard pâlit encore. Ce sang, toujours cette confiture Autour de la porte, dans un silence orageux, ses collègues en blouse, ceux avec qui il na jamais pu tisser de lien. La mère en pleurs. Le temps. Contre eux, cest le temps. Et soudain, un chien
Un chien ?
Qui a amené le chien ici ?
En guise de réponse, un gémissement. Un labrador, tiré vers le brancard, gratte le carrelage. Un interne tire sur la laisse, rien à faire, il se débat. Il ne quitte pas Lucas des yeux. Il ne gémit plus, il râle. Mais il veut y aller
Cest Fidèle. Celui de Lucas, sanglote la mère, perdant le fil de sa respiration, lorsque dans la salle dattente étouffée, les mots du médecin tombent, lourds comme des galets :
Préparez le bloc opératoire.
Il ferme les yeux une seconde. Dans son esprit revient un autre chien. Belle. LEspoir. Son père était encore là. Pierre-Antoine sappelait alors Pierrot. Collègien, peut-être en cinquième. Un Nouvel An glissant. La voiture brisée dans la neige, comme une boule de verre tombée du sapin. Sa mère pleure. Le médecin nose croiser leur regard. Opération trop dure, peu dexpérience. Trop loin du CHU
Belle, elle non plus ne gémit plus près de la tombe. Sixième jour de jeûne. Elle ne mange plus. Regarde. Et puis elle sen va à son tour, derrière son maître. Foudroyée par la tristesse.
Je serai neurochirurgien, maman. Je lai promis à Belle, marmonne le gamin, ébouriffé devant la terre fraîche, Le meilleur. Tu crois ?
Comment a-t-il pu oublier ? Pourquoi ?
***
Le bloc est plus éblouissant que le soleil daoût. Lacier brille sur les plateaux. Son poignet recommence à rouspéter. Supporte. « Faut que je prenne un chien, moi », pense-t-il, agacé de ses propres idioties. Les doigts sont raides comme du bois. Ça ira. Mauvaise fracture. Difficile. La tension chute, il faut éviter lœdème Les chairs sont abîmées. Rassembler los temporal, morceau par morceau. Les vaisseaux
Même le SAMU naurait jamais eu le temps. Les assistants locaux ont les yeux écarquillés. Pour eux, cest de la magie. Pour lui ? Il en a vu, des opérations comme ça. Pourquoi baisser les bras après un échec ? Pourquoi senterrer dans ce bourg ? Couper les ponts ? La main le lance. Belle semble attendre dans un coin. Les yeux tristes. Ou bien cest ce fichu labrador, prêt à suivre son petit humain Fidèle.
Le clamp tremble entre ses doigts. Les agrafes. Les doigts crampent. Tiens bon, cest bientôt fini. Respire, Lucas, surtout, respire. Il ne doit pas perdre. On ne tabandonnera pas.
Le temps. Maintenant, il est du côté de Lucas. Ce nest pas lhélicoptère, ce bruit au loin ?
***
Pierre-Antoine, on vous demande à laccueil, lance la veilleuse du couloir en apparaissant à la porte du bureau, son sourire fendu jusquaux oreilles.
Ils sourient tous, à présent. Ici, on ne parle que du retour du docteur Lefèvre. Les enfants les plus graves arrivent de toute la région. On na plus peur. Lefèvre, on dit quil a des mains en or. Les couloirs de neurochirurgie résonnent à nouveau des rires enfantins. Les enfants guérissent. Les parents, eux, vous suivent partout, fidèles comme des caniches
Cinq minutes, juste le temps daller voir Maxence.
La chambre du petit Maxence, six ans, est à deux pas. Un gamin hilarant, roux comme un écureuil. Il lappelle Tonton Pierre. Venu en excursion à Paris il y a une semaine, il est tombé du deuxième étage. Un vrai distrait, comme Lucas du village. Pierre-Antoine lui a recollé le crâne morceau par morceau, à ce casse-cou. Huit heures dopération. Réussi. Même la main ne proteste plus. Est-ce le rire des enfants qui soigne ?
Au fond, cétait bien de revenir. Il aurait dû plus tôt, mais il navait pas la bonne raison, voilà. Il avait tout oublié, perdu le fil. Et la vie, malicieuse, a rappelé. Il na dailleurs jamais pris de chien. Pas le temps. Il se demande souvent comment vont Lucas et son labrador. Ils lui reviennent en tête.
Pierre-Antoine, mon cher !
Tiens donc, à peine le temps douvrir la porte sur la cour quils sont là ! On parle du loup
Eh bien, bonjour Lucas, bonjour Élodie, il sourit, Et toi aussi, bonjour Fidèle !
Sa main trouve déjà la fourrure douce. Un museau froid vient se glisser dans sa paume. Et des yeux noisette lobservent dun air entendu.
Quest-ce qui vous amène ? Lucas, tu vas bien ? Cest pour un contrôle ?
Tout va bien pour Lucas, sempresse de rassurer Élodie, très bien ! Non, cest autre chose !
Pierre-Antoine remarque enfin son sourire lumineux. Son manteau légèrement bombé, ce regard étrangement brillant. Mais il nose pas demander. Fidèle tourne autour, brouille ses idées.
Voilà !
Lucas, qui a bien grandi, nen peut plus du silence. Il plonge sous le manteau de sa mère, et tend à Pierre-Antoine un truc noir, qui geint et a des oreilles tellement grandes que cen est presque gênant.
Euh ? Pierre-Antoine perd jusquà ses mots, grognant contre lui-même en approchant la surprise de son visage.
Ne soyez pas fâché, sempresse Lucas, cest Fidèle qui la trouvé. Maman a dit quon pouvait le garder. Et hier, on vous a vu à la télé. Dès quil a entendu votre voix, Fidèle la traîné par la peau du cou devant lécran. Alors, maman et moi, on sest dit que
Vous avez bien fait. Il était temps, Pierre-Antoine fait un clin dœil au labrador ravi Je vais lappeler Stimulant. Mais en version câline, Timot.
André Vital, s’il vous plaît, je vous en supplie ! Aidez-moi ! – La femme se jeta aux pieds du grand homme en blouse blanche, fondant en larmes. Là-bas, derrière une enfilade de cabinets vieillots, dans l’odeur âcre des médicaments de l’accueil des urgences d’un petit hôpital de campagne, son enfant mourait. – Mais comprenez-moi, je ne peux pas ! Je ne peux plus ! C’est justement pour ça que je me suis exilé ici ! Deux ans sans opérer ! Ma main et les conditions… – Je vous en conjure ! S’il vous plaît ! – continuait-elle à tirer avec obstination le médecin qui se refusait à la suivre. Il doit accepter. Il doit tenter. Sinon… Encore quelques mètres. Une porte de bois peinte en blanc. Et voilà, son p’tit Misha. Son seul, son précieux. Allongé dans des fils, un masque à oxygène couvrant ses taches de rousseur. Il respire. Il respire encore. Et le sang qui suinte sous le pansement de son front paraît épais et noir, comme de la confiture de cerise de l’an passé. La ligne verte sur le grand moniteur tressaille au rythme de ses respirations hachées. On n’arrivera pas à temps. Cent kilomètres jusqu’à la ville. L’hélicoptère… Mais la tempête de neige qui s’est levée dehors a balayé le dernier espoir. La tension chute. Le cœur bat faiblement. Les ambulanciers fuient les yeux. – Kovalevski ! – l’attrape la main d’une vieille infirmière affairée près du brancard où repose l’enfant pâle, – André Vital ! Elle sort de sa poche un vieux journal, la photo d’un grand homme à blouse blanche entouré d’enfants souriants, agglutinés comme des oiseaux sur une branche de sorbier. Mais les lignes se brouillent derrière les larmes. Un accident. La main blessée, une opération ratée. Pourtant, c’était la lumière de la neurochirurgie ! Un médecin du bon Dieu ! Dans leur coin perdu… Mon Dieu, faites qu’il accepte ! – Je ne peux pas prendre une telle responsabilité ! Vous ne comprenez pas ! – Il se débat, – Ma dernière opération… mon poignet… J’ai échoué ! J’ai arrêté d’opérer ! Je ne peux plus ! Et sur le brancard le petit garçon pâlit encore. Le sang comme de la confiture. Les collègues silencieux s’agglutinent dans l’embrasure. Il ne s’est jamais vraiment lié à eux depuis un an. Et la mère en larmes. Et le temps. Contre eux tous, il y a le temps. Et le chien… – Un chien ? – Il y a un chien ici ? Mais la réponse n’est qu’un gémissement. Un labrador. Il veut se ruer vers le brancard. Il griffe le sol, on le retient par le collier. Il ne quitte pas Misha des yeux. Et il n’aboie plus. Il râle. Mais il tire encore… – C’est Fidèle. Celui de Misha, – sanglote la femme, coupant sa respiration quand, dans le silence étouffant des urgences, tombe la parole lourde du médecin : – Préparez le bloc opératoire. Il ferme les yeux une minute. Un autre chien lui revient en mémoire. Naïda. L’Espérance. Son père vivant encore. Et André Vital n’était qu’André, en cinquième au collège. La route du Nouvel-An était glacée. La voiture écrasée sous la neige, comme une boule de Noël tombée du sapin. Sa mère pleurait. Et le médecin fuyait son regard. L’opération était trop complexe, il manquait d’expérience. Et la ville était trop loin… Et Naïda, à la tombe, n’a plus gémi. Elle râlait juste. Elle n’a pas mangé six jours. Elle regardait. Puis elle est partie, elle aussi. Elle a suivi son maître. Elle s’est éteinte. – Je serai neurochirurgien, maman. Je l’ai promis à Naïda, – murmure le gamin échevelé sur la colline de terre, – Je serai le meilleur. Tu y crois ? Comment avait-il pu oublier ? Pourquoi ? ***** Les lampes du bloc opératoire brillent comme un soleil. Les instruments reluisent. Et son poignet recommence à faire mal. Il tiendra. « Peut-être devrais-je prendre un chien ? » – Quelles pensées absurdes, mais il faut bien ça ! Ses doigts sont presque engourdis. Ça ira, il va y arriver. Mauvaise blessure, grave. Éviter l’œdème… Les tissus mous sont touchés. Il faut recoller l’os temporal morceau par morceau. Les vaisseaux… Même en hélicoptère, il n’aurait pas eu le temps. Les jeunes assistants locaux ont les yeux qui brillent. Pour eux, c’est presque un miracle. Pour lui ? Combien en a-t-il fait, de ces interventions ? Mais pourquoi a-t-il abandonné après un seul échec ? Est-il venu se terrer ici… Coupé du monde. Son poignet le fait souffrir. Et il aperçoit Naïda, au coin de la salle. Qui le regarde, tristement. Ou peut-être est-ce ce labrador, pour son petit maître… Fidèle. Il a du mal à tenir la pince. Les agrafes. Ses doigts se crispent presque. Presque fini. Respire, Misha, respire. Ne renonce pas. On ne t’abandonnera pas. Le temps. Il est du côté de Misha, maintenant. L’hélicoptère, c’est bien lui qu’on entend, non ? Finalement il est venu… ***** – André Vital, on vous demande, – la secrétaire de garde passe la tête par la porte et, sans pouvoir se retenir, affiche un large sourire. Tout le monde sourit. Lui, le grand Kovalevski, il est revenu. Toute la clinique ne parle plus que de ça. Les cas d’enfants graves affluent de toute la région. On n’a plus peur, désormais. André Vital a les mains en or. Et le rire des enfants retentit à nouveau dans les couloirs de neurochirurgie. Les petits patients guérissent. Et leurs parents, en confiance, ne le quittent plus… – Cinq minutes. Je vais juste voir le petit Maxence. La chambre du petit Maxence, six ans, est à deux pas du bureau. Un gamin espiègle, roux, qui l’appelle tonton André. Il est venu en visite scolaire à Paris il y a une semaine. Est tombé du deuxième étage, distrait. Comme Misha au village. André Vital lui a recollé le crâne morceau par morceau, au casse-cou. Huit heures d’opération. Il a réussi. Et sa main ne lui fait presque plus mal. Le rire des enfants l’aurait-il guéri ? Finalement, c’est bien qu’il soit revenu. C’était le bon choix. Il aurait dû plus tôt, mais il manquait de raison suffisante. Il avait tout oublié… Et la vie lui a rappelé. Il n’a jamais pris de chien, faute de temps. Il se demande parfois ce que deviennent le labrador et Misha. Il pense souvent à eux. – André Vital, cher docteur ! Voilà, à peine a-t-il ouvert la porte sur l’extérieur… On parlait du loup ! – Bonjour, Misha, Nathalie, – sourit-il, – Et toi aussi, salut, Fidèle. Sa main va déjà vers la nuque douce du chien. Le museau humide vient à sa paume. De grands yeux de caramel le fixent intensément. – Que faites-vous ici ? Il y a un souci avec Misha ? Un contrôle ? – Tout va bien pour Misha ! – s’empresse Nathalie, – très bien ! C’est autre chose ! André Vital remarque alors le grand sourire lumineux de la mère. Son manteau étrange, ses yeux mouillés. Il n’ose demander. Fidèle lui tourne autour, le perturbe. – Tenez ! Le grand Misha craque le premier. Il plonge la main sous le manteau de sa mère, tend à André Vital quelque chose de noir, gémissant et outrageusement pataud. – Hein ? – Il n’arrive même plus à parler, se morigène intérieurement André Vital, en prenant le surprenant cadeau dans ses bras. – Fâchez-vous pas, – bredouille Misha, – c’est Fidèle qui l’a trouvé. Maman a accepté de le garder. Et hier, à la télé, il y avait votre interview. Alors Fidèle l’a tiré par la peau du cou jusqu’à la télé quand il a entendu votre voix. Alors, avec maman, on a pensé que… – C’est une bonne idée. Il était temps, – André Vital lança un clin d’œil au chien qui souriait presque, – Je vais l’appeler Stimulus. Ou Tim, affectueusement.







