La poêle à crêpes Galina, en retard sur tous les fronts, craignait déjà une amende et une remontrance de son patron ponctuel. Les contretemps matinaux s’étaient multipliés : son fils, Benoît, élève de CE2, refusait sa tartine et se plaignait d’un mal de gorge avec une mine de martyr. Après avoir vérifié qu’il simulait, Galina le sermonna et lui mit son cartable sur le dos. Le grand, Victor, cherchait son agenda partout, semant la pagaille dans l’appartement – Galina en perdait la tête ! Elle houspilla le petit menteur, l’embarqua sur le pas de la porte, mais impossible de monter dans la voiture tout de suite : son mari s’attardait à la laver. Quand enfin tout le monde fut prêt, un embouteillage monstre ruina son espoir d’arriver à l’heure au travail. En courant vers son bureau de prévente de billets SNCF, Galina faillit glisser sur le trottoir mouillé. Un énorme vieux bagage la rattrapa in extremis. Reconnaissante, elle aida la propriétaire, une dame âgée, avant d’entrer au bureau, soulagée d’apprendre que le chef n’était pas encore là. Elle but rapidement un verre d’eau et s’installa. La matinée passa, les soucis s’oublient. À midi, Galina aperçut par la fenêtre la vieille dame avec sa valise, figée sur un banc, l’air perdu, indifférente à la pluie. Son billet à la main, elle semblait attendre on ne sait quoi. — Elle est là depuis longtemps ? demanda Galina à sa collègue. — Depuis deux jours, paraît-il. — Elle va où ? — À Rennes. — Il y a plein de trains pour Rennes… Pourquoi n’est-elle pas partie ? Galina prit dans le thermos un peu de thé et une part de gâteau, sortit et s’assit à côté de la vieille dame. — Vous vous souvenez de moi ? Ce matin, votre valise m’a sauvée ! Où allez-vous donc ? — À Rennes, répondit-elle d’un ton las. En examinant son billet, Galina s’étonna : — Mais votre train est parti depuis deux jours ! Pourquoi n’êtes-vous pas montée ? La dame réajusta son chapeau, toussa et avoua : — Je dérange, ici aussi, à ce qu’il semble… Ne vous inquiétez pas, je vais changer de place. Galina la retint : — Non, s’il vous plaît, restez ici, il fait froid dehors… — Je ne sens plus rien… Comme si tout avait déjà été arraché… D’une voix éteinte, la vieille dame sortit un mouchoir brodé, essuya des larmes et raconta : — En vérité je n’ai nulle part où aller. Mon histoire est banale : mauvaise entente avec mon fils… plutôt, avec sa compagne. Jolie, capricieuse et intéressée. Par amour, mon fils avalait tout, estimant que je critiquais pour rien. Pour plaire à sa dulcinée, il m’a offert un billet pour chez ma sœur à Rennes, a fait mes valises et m’a déposée à la gare. Sauf qu’il ignorait que ma sœur est décédée il y a trois ans et sa maison vendue. Impossible de lui dire… J’ai pensé : que sera sera, il faut que les jeunes vivent leur vie. Me voilà, seule. J’attends… peut-être la honte, peut-être qu’on m’emmènera en maison de retraite. Merci, ma fille, pour la part de gâteau… J’avais oublié la faim. « Ma fille… » Ces mots étrangers résonnèrent chez Galina, la ramenant à son enfance d’orpheline. Jamais adoptée, pas plus jolie que les autres, n’ayant pas eu de chance… Après l’orphelinat, direction apprentissage au textile, une petite chambre à la cité. Heureusement, la vie lui avait souri par la suite. « Ma fille… » Un feu maternel inédit emplit Galina de tendresse. Posant la main sur l’épaule de la vieille, Galina murmura : — Je vous en prie, ne quittez pas ce banc. Ce soir, après le travail, je vous emmène chez nous. Il y a de la place, c’est grand ! Si vous ne vous plaisez pas, vous pourrez partir, d’accord ? Des larmes d’émotion roulèrent sur les joues de la vieille. Elles firent connaissance dans la voiture : — Moi, c’est Galina. Voici mon mari Serge, nos enfants Victor et Benoît. Et vous ? — Appelez-moi Mamie Toinette, répondit la vieille dame en se réchauffant. Le lendemain, c’était dimanche. Galina se réveilla avec une odeur exquise de crêpes. Sur la terrasse, la pile de crêpes dentelles grandissait, et Mamie Toinette, poêle à la main, régalait la tablée masculine. Voyant Galina, elle s’excusa : — Ne me gronde pas ma fille ! J’ai trouvé une poêle parfaite dans le four, alors j’ai fait de mon mieux… Allez, viens goûter mes crêpes ! Après le petit-déjeuner, la famille ramassa les feuilles mortes, les brûla, glissant quelques pommes de terre dans les braises. Galina restait étonnée par l’énergie de Toinette, toute guillerette à fredonner une vieille chanson. — Ne t’étonne pas, ma fille, je suis coriace ! À la guerre, on m’appelait Toinette-le-Cheval, j’ai tiré tant de blessés hors des tranchées… Après une blessure, ils m’ont envoyée à l’arrière : c’est là que je me suis mariée et ai eu un fils. Mon mari n’a pas survécu à ses blessures, je l’ai vu dépérir. Je suis restée seule, mais j’ai tenu bon, élevé mon fils. Toinette se tut un instant, puis, d’un geste vif, se remit à ratisser en chantant doucement. Lundi, la routine reprit : le petit chouinait, le grand cherchait ses affaires, le mari préparait la voiture. Galina fila sur le perron et vit Toinette prête à partir, le bagage à la main : — Merci de votre hospitalité, ma fille, il est temps pour moi de partir… — Mamie Toinette ! Vous ne vous sentez pas bien chez nous ? — Si, ma fille… Mais à quoi bon rester, je ne veux pas m’imposer. — Restez ! s’il vous plaît ! Personne ne fait de crêpes aussi bonnes que vous ! Restez, je vous en prie… Vous êtes chez vous, maintenant ! Galina attrapa la valise, légère comme une plume, prit Toinette par le bras, et remontèrent côte à côte sur la terrasse. Alors que la famille s’installait dans la voiture, la voix de Toinette retentit : — Ma fille, achète-moi donc une autre poêle à crêpes : avec deux, je serai plus efficace… Galina murmura tout bas, sans que la vieille l’entende : — Bien sûr, Maman Toinette…

La poêle à crêpes

À la lueur étrange d’une matinée qui paraissait glisser hors du temps, Fabienne était déjà très en retard pour rejoindre lagence où elle vendait des billets de train. Cela sentait lamende en euros et la confrontation glaciale avec son chef, ponctualité incarnée. Le chaos du matin navait rien arrangé. Le petit Augustin, élève de CE2, refusait son bol de chocolat chaud, se plaignant, à moitié en larmes, davoir mal à la gorge. Fabienne, avec de vieilles lunettes posées de travers sur son nez, inspecta sa gorge à la recherche du moindre signe suspect. Mais rien. Elle le menaça gentiment de le priver de croissant sil mentait encore, lui enfila son cartable, et le poussa vers la porte.

Dans lappartement, Léonard, laîné, courait dans tous les sens à la recherche de son carnet de correspondance, son agitation faisant vrombir les murs. Fabienne lui lança une petite remontrance et, attrapant la main du petit malingre, sortit en trombe sur le palier. Impossible toutefois de monter dans la voiture, car son mari, Bertrand, la lavait encore à grand renfort deau savonneuse. Lattente sallongeait, puis, enfin, tout le monde embarqua. Mais aussitôt sur le boulevard périphérique de Lyon, une procession infinie dautomobiles piétinait leur dernière chance darriver à lheure.

En courant vers lagence, perchée sur un trottoir luisant de pluie, Fabienne manqua de chuter, freinée de justesse par la valise immense dune vieille dame à la silhouette indistincte, paradoxe sur roulettes. Une poignée de secondes, son rêve de licenciement seffaça et, retrouvant son équilibre, elle roula la valise vers sa propriétaire, sexcusant en traversant ce no mans land bitumé. Dès la porte franchie, elle saperçut, soulagée, que le chef nétait pas encore arrivé. Elle but un grand verre deau dun trait et alla sasseoir à sa place.

Rapidement, la spirale du travail la happa. À lheure du déjeuner, le hasard lui fit croiser, à travers la vitre, la vieille dame et son immense bagage, assise sur le banc glacé du parvis de la gare de la Part-Dieu. Il sen dégageait un mystère une étrangeté fatiguée accrochée à un billet qui tremblait comme une feuille morte, résistant au vent, alors que la vieille ne semblait sentir ni fraîcheur ni courants dair.

Elle est là depuis longtemps ? souffla Fabienne à sa collègue.
On raconte que ça fait deux jours.
Deux jours ? Et elle va où ?
Grenoble, apparemment.
Mais il y a des trains tous les jours ! Pourquoi elle ne part pas ?

Troublée, Fabienne versa du thé brûlant dans un verre, attrapa une part de brioche, et sortit rejoindre la voyageuse.
Bonjour, vous me reconnaissez ? Ce matin, votre valise ma sauvée dune sacrée chute. Vous allez quelque part ?
À Grenoble, répondit la vieille, sa voix claire comme leau dun ruisseau oublié.

En examinant le billet, Fabienne fronça les sourcils :
Mais votre train est parti avant-hier. Pourquoi êtes-vous restée ?

La dame rajusta son béret démodé et murmura, rauque :
Je dérange ici comme ailleurs. Inquiétez-vous pas, ma chère. Je vais bouger tout de suite.

La vieille posa le verre inachevé sur le banc et tenta de se lever, mais Fabienne la retint doucement :
Voyons, posez-vous à laise ici, mais cest humide, et il fait froid
Je ne sens plus rien, ma fille. Tout sest éteint.

Elle sortit de son vieux réticule un mouchoir brodé et essuya des larmes clandestines avant de poursuivre :
Cest une histoire banale. Javais un fils mais sa compagne, jolie mais si insensible, ma reléguée loin de leur vie. Pour leur paix, il ma pris un billet, ma emballée dans ses souvenirs, et ma déposée à la gare, incapable de savoir que ma sœur à Grenoble nexistait plus depuis longtemps Jai pas eu le cœur de lui dire la vérité, alors je suis restée ici, à attendre je ne sais pas quoi. Peut-être la honte, ou la fin, ou que quelquun me ramasse pour une maison de retraite. Merci, ma petite, des douceurs : je me rends compte que javais faim, après tout.

Ma petite Ce mot fit résonner en Fabienne des souvenirs enfouis dune enfance passée en foyer. Elle navait jamais été adoptée, abandonnée dans lombre, rousse et trop quelconque pour séduire qui que ce soit. Après lorphelinat, cétait la routine fastidieuse dun internat de province, une chambre en colocation, puis la vie normale, jusquau mariage, heureusement heureux.

Ma petite Elle sentit couler dans son être une chaleur inconnue, irradiant tendresse et compassion du bout des orteils au creux du cœur.

Elle effleura le manteau de la vieille et, doucement, proposa :
Attendez-moi sur ce banc, je vous en prie. Quand mon service sera fini, je vous emmènerai chez nous. La maison est grande, il y a de la place pour tout le monde. Et si ça ne vous plaît pas, eh bien vous pourrez toujours repartir, daccord ?

Tandis que Fabienne regardait la vieille, son menton tremblait, les larmes brillantes dans les yeux. Plus tard, dans la voiture :
Je suis Fabienne ; voici mon mari, Bertrand, et nos enfants, Léonard et Augustin. Et vous, comment vous appelez-vous ?
Appelez-moi Mamie Clarisse, répondit la vieille en se réchauffant enfin, un sourire égaré sur les lèvres.

Au matin du dimanche, Fabienne se réveilla dans un parfum entêtant venu de la cuisine dété. En passant sur la terrasse, elle découvrit une montagne de crêpes dentelle, dorées et aériennes. Mamie Clarisse maniait la poêle à la perfection, retournant les crêpes pour la joie gloutonne de ses petits-fils et de Bertrand. En voyant Fabienne, Clarisse sexcusa :
Ne te fâche pas, ma fille. Jai trouvé une vieille poêle dans le four, celle qui ne colle pas ; alors, je me suis permise dêtre un peu chez moi. Viens goûter, si tu veux, cest un petit bout de mon enfance.

Après le festin, toute la famille rassemblait les feuilles mortes en tas, les faisait brûler, les pommes de terre cachées sous les braises. Fabienne contemplait la vivacité de Clarisse, rougissante, chantonnant à voix basse une mélodie inconnue.

Ne tétonne pas, chérie. Je suis dure à la tâche. On mappelait Clarisse-cheval au front, jai porté des blessés sur mon dos, de toutes tailles ; je nabandonnais personne. Jusquà ce quune blessure menvoie à larrière, où jai rencontré mon mari Dommage quil se soit épuisé avec ses poumons Il est parti avec les dernières neiges, et jai élevé seule notre fils. Mais jai tenu bon. Il est devenu un homme, cest le principal.

Clarisse sarrêta, disparut brièvement dans ses pensées, puis reprit son râteau tout en fredonnant sa chanson étrange dans le jardin.

Lundi, cétait le branle-bas habituel : Augustin geignait, Léonard cherchait frénétiquement ses affaires, Bertrand préparait la voiture. Fabienne descendit précipitamment et vit Clarisse, habillée, avec sa valise :

Merci, ma fille, tout était parfait. Mais il est temps de reprendre la route

Mamie Clarisse, vous ne vous êtes pas plu chez nous ?

Oh si mais qui voudrait de quelquun dextérieur ? Je ne veux pas gêner

Mais, Mamie Clarisse, qui va nous faire des crêpes comme les vôtres ? Je nai jamais réussi à en faire daussi délicieuses Restez, je vous en prie Vous êtes des nôtres maintenant

Emue, Fabienne souleva la valise, légère comme une plume maintenant, prit le bras de Clarisse, et ensemble, elles rentrèrent à la maison.

Tandis que la famille sinstallait dans la voiture, la voix de Mamie Clarisse résonna :
Ma fille, tu pourrais acheter une deuxième poêle à crêpes ? Ce serait plus pratique pour doubler la fournée !

Sans sen rendre compte, Fabienne murmura, comme dans un rêve :
Bien sûr, maman Clarissepour le goûter Ou pour quand la maison sera pleine damis et de rires. »

Fabienne éclata de rire et glissa sa main dans celle de Clarisse, comme une promesse silencieuse.

Le soir, accoudée à la fenêtre, Fabienne regarda la lumière chaude de la cuisine où Clarisse officiait, sous le regard attentif dAugustin. Ses enfants navaient plus le même regard du matin ; une paix nouvelle sétait glissée entre les murs, fluide comme la pâte à crêpes coulée dans la poêle magique.

Dehors, la pluie tambourinait, mais à lintérieur, la vie avait retrouvé sa juste mesure. Une place laissait toujours la chance de se réchauffer au feu du présent. Clarisse avait déposé sa valise, Fabienne ses craintes, et dans la cuisine, mêlé à la pâte dorée, flottait un parfum dadoption tardive.

Un rire, léger comme une crêpe retournée, monta jusquà la fenêtre. Sur la table, devant une assiette vide, une place attendait déjà le prochain convive.

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La poêle à crêpes Galina, en retard sur tous les fronts, craignait déjà une amende et une remontrance de son patron ponctuel. Les contretemps matinaux s’étaient multipliés : son fils, Benoît, élève de CE2, refusait sa tartine et se plaignait d’un mal de gorge avec une mine de martyr. Après avoir vérifié qu’il simulait, Galina le sermonna et lui mit son cartable sur le dos. Le grand, Victor, cherchait son agenda partout, semant la pagaille dans l’appartement – Galina en perdait la tête ! Elle houspilla le petit menteur, l’embarqua sur le pas de la porte, mais impossible de monter dans la voiture tout de suite : son mari s’attardait à la laver. Quand enfin tout le monde fut prêt, un embouteillage monstre ruina son espoir d’arriver à l’heure au travail. En courant vers son bureau de prévente de billets SNCF, Galina faillit glisser sur le trottoir mouillé. Un énorme vieux bagage la rattrapa in extremis. Reconnaissante, elle aida la propriétaire, une dame âgée, avant d’entrer au bureau, soulagée d’apprendre que le chef n’était pas encore là. Elle but rapidement un verre d’eau et s’installa. La matinée passa, les soucis s’oublient. À midi, Galina aperçut par la fenêtre la vieille dame avec sa valise, figée sur un banc, l’air perdu, indifférente à la pluie. Son billet à la main, elle semblait attendre on ne sait quoi. — Elle est là depuis longtemps ? demanda Galina à sa collègue. — Depuis deux jours, paraît-il. — Elle va où ? — À Rennes. — Il y a plein de trains pour Rennes… Pourquoi n’est-elle pas partie ? Galina prit dans le thermos un peu de thé et une part de gâteau, sortit et s’assit à côté de la vieille dame. — Vous vous souvenez de moi ? Ce matin, votre valise m’a sauvée ! Où allez-vous donc ? — À Rennes, répondit-elle d’un ton las. En examinant son billet, Galina s’étonna : — Mais votre train est parti depuis deux jours ! Pourquoi n’êtes-vous pas montée ? La dame réajusta son chapeau, toussa et avoua : — Je dérange, ici aussi, à ce qu’il semble… Ne vous inquiétez pas, je vais changer de place. Galina la retint : — Non, s’il vous plaît, restez ici, il fait froid dehors… — Je ne sens plus rien… Comme si tout avait déjà été arraché… D’une voix éteinte, la vieille dame sortit un mouchoir brodé, essuya des larmes et raconta : — En vérité je n’ai nulle part où aller. Mon histoire est banale : mauvaise entente avec mon fils… plutôt, avec sa compagne. Jolie, capricieuse et intéressée. Par amour, mon fils avalait tout, estimant que je critiquais pour rien. Pour plaire à sa dulcinée, il m’a offert un billet pour chez ma sœur à Rennes, a fait mes valises et m’a déposée à la gare. Sauf qu’il ignorait que ma sœur est décédée il y a trois ans et sa maison vendue. Impossible de lui dire… J’ai pensé : que sera sera, il faut que les jeunes vivent leur vie. Me voilà, seule. J’attends… peut-être la honte, peut-être qu’on m’emmènera en maison de retraite. Merci, ma fille, pour la part de gâteau… J’avais oublié la faim. « Ma fille… » Ces mots étrangers résonnèrent chez Galina, la ramenant à son enfance d’orpheline. Jamais adoptée, pas plus jolie que les autres, n’ayant pas eu de chance… Après l’orphelinat, direction apprentissage au textile, une petite chambre à la cité. Heureusement, la vie lui avait souri par la suite. « Ma fille… » Un feu maternel inédit emplit Galina de tendresse. Posant la main sur l’épaule de la vieille, Galina murmura : — Je vous en prie, ne quittez pas ce banc. Ce soir, après le travail, je vous emmène chez nous. Il y a de la place, c’est grand ! Si vous ne vous plaisez pas, vous pourrez partir, d’accord ? Des larmes d’émotion roulèrent sur les joues de la vieille. Elles firent connaissance dans la voiture : — Moi, c’est Galina. Voici mon mari Serge, nos enfants Victor et Benoît. Et vous ? — Appelez-moi Mamie Toinette, répondit la vieille dame en se réchauffant. Le lendemain, c’était dimanche. Galina se réveilla avec une odeur exquise de crêpes. Sur la terrasse, la pile de crêpes dentelles grandissait, et Mamie Toinette, poêle à la main, régalait la tablée masculine. Voyant Galina, elle s’excusa : — Ne me gronde pas ma fille ! J’ai trouvé une poêle parfaite dans le four, alors j’ai fait de mon mieux… Allez, viens goûter mes crêpes ! Après le petit-déjeuner, la famille ramassa les feuilles mortes, les brûla, glissant quelques pommes de terre dans les braises. Galina restait étonnée par l’énergie de Toinette, toute guillerette à fredonner une vieille chanson. — Ne t’étonne pas, ma fille, je suis coriace ! À la guerre, on m’appelait Toinette-le-Cheval, j’ai tiré tant de blessés hors des tranchées… Après une blessure, ils m’ont envoyée à l’arrière : c’est là que je me suis mariée et ai eu un fils. Mon mari n’a pas survécu à ses blessures, je l’ai vu dépérir. Je suis restée seule, mais j’ai tenu bon, élevé mon fils. Toinette se tut un instant, puis, d’un geste vif, se remit à ratisser en chantant doucement. Lundi, la routine reprit : le petit chouinait, le grand cherchait ses affaires, le mari préparait la voiture. Galina fila sur le perron et vit Toinette prête à partir, le bagage à la main : — Merci de votre hospitalité, ma fille, il est temps pour moi de partir… — Mamie Toinette ! Vous ne vous sentez pas bien chez nous ? — Si, ma fille… Mais à quoi bon rester, je ne veux pas m’imposer. — Restez ! s’il vous plaît ! Personne ne fait de crêpes aussi bonnes que vous ! Restez, je vous en prie… Vous êtes chez vous, maintenant ! Galina attrapa la valise, légère comme une plume, prit Toinette par le bras, et remontèrent côte à côte sur la terrasse. Alors que la famille s’installait dans la voiture, la voix de Toinette retentit : — Ma fille, achète-moi donc une autre poêle à crêpes : avec deux, je serai plus efficace… Galina murmura tout bas, sans que la vieille l’entende : — Bien sûr, Maman Toinette…
Dans les Moments Difficiles, J’ai Épousé une Femme avec Trois Enfants—Nous Étions Seuls au Monde