Mais pour qui tu te prends, pour me donner des ordres ? Michel se retourna vivement du frigo, tenant une canette de bière Kronenbourg. Ici, chez nous, tu nes personne ! Tu piges ?
Françoise était devant les plaques, touillant sa soupe au vermicelle, les mains tremblaient. La louche tintinnabula contre la casserole.
Personne ? répéta-t-elle dune voix basse. Je ne suis pas ta femme ?
Femme ! Michel souffla en ouvrant sa canette. Quelle femme Tes la bonne, voilà tout. Et tu fais ça mal, encore.
Françoise coupa le gaz et se tourna vers lui. Quarante-trois ans de vie commune. Quarante-trois ans de soupes, de chemises lavées, de pantalons repassés. À élever les enfants pendant quil montait les échelons.
La bonne ? Sa voix se raffermit. Et qui lave tes chemises, qui cuisine, qui nettoie, qui soccupe de ta mère ?
Cest ton devoir ! Michel décocha la canette sur la table. Cest moi qui ramène largent, je paie tout, et toi ? Tu fais de la soupe ? Nimporte quelle femme fait ça.
Nimporte quelle femme, hein Françoise sentit quelque chose se casser en elle. Je comprends.
Elle ôta son tablier et le suspendit. Michel terminait sa bière, tourné de dos.
Alors, nimporte quelle femme marmonna-t-elle. On va voir.
Elle se rendit dans la chambre, sortit une vieille valise de larmoire. Michel entendit le tintement et jeta un œil.
Tu fais quoi là ?
Je fais ma valise répondit Françoise, posée, pliant ses affaires. Si je suis personne ici, ce nest pas ma place.
Où tu vas ?
Chez Josiane. Je vais passer quelques jours.
Josiane était la cadette de Françoise, elle vivait seule dans un F2 à Lyon et bossait comme infirmière au CHU.
Ne fais pas lidiote répondit Michel, agitant la main. Qui va faire à manger ?
Cest important ? Françoise ferma la valise. Tas dit que nimporte quelle femme le fait. Trouve-en une.
Michel la regarda, bouche bée, pendant quelle shabillait.
Françoise, arrête ton cinéma. Jai rien dit de méchant.
Bien sûr que non elle enfila sa veste. Tas juste dit la vérité. Je ne suis rien ici.
Mais arrête tes bêtises ! Qui ta donné la permission de partir ?
Françoise sarrêta à la porte, et le fixa.
Personne. Je me laccorde. Ou cest trop demander ?
Elle quitta lappart, laissant son mari pantois.
Dehors, lautomne était déjà là, il faisait frais. Françoise prit le bus pour aller chez sa sœur. En route, son portable vibra, elle ny répondit pas.
Josiane ouvrit en robe de chambre et chaussons.
Françoise ! Quest-ce qui sest passé ? elle aperçut la valise.
Je peux rester ce soir ?
Bien sûr, entre. Raconte-moi.
Elles sinstallèrent à la cuisine, Josiane fit du thé. Françoise raconta tout.
Mais il a perdu la tête ! sindigna Josiane. Tu nes rien chez lui ? Après tant dannées !
Eh oui Françoise essuya ses larmes avec un Kleenex. Jai tout fait pour lui, pour les enfants. Et il dit que tout le monde peut le faire.
Quil se trouve donc sa nimporte quelle femme ! On va voir ce que ça donne.
Le téléphone sonna à nouveau : cétait Michel.
Ne décroche pas conseilla Josiane. Laisse-le cogiter.
Françoise posa lappareil et ignora la tonalité.
Au matin, elle se réveilla sur le canapé du salon. Josiane était déjà prête pour le boulot.
Reste autant que tu veux dit-elle. Jai un double de clés.
Françoise se retrouva seule. Étrange de navoir rien à faire. À la maison, elle ferait déjà le petit dej de Michel, préparerait sa gamelle, organiserait le planning.
Le portable ne broncha pas. Michel devait penser quelle reviendrait delle-même, calmée.
Elle se fit un café et sinstalla à la fenêtre. Étrange mélange de tristesse et de soulagement. Ça faisait combien de temps quelle navait pas pris son petit-déj tranquille, sans penser au déjeuner de monsieur ?
Vers midi, sa fille aînée, Chantal, appela.
Maman, papa ma téléphoné. Vous vous êtes disputés ?
Oui.
Pourquoi ?
Il dit que je ne suis personne chez lui. Juste la bonne, et encore, pas douée.
Maman ! Soffusqua Chantal. Comment il a pu dire ça ?
La vérité, ça pique.
Quelle vérité ? Tu as tout sacrifié pour la famille !
Cest ce que je croyais. Au final, je suis juste la femme de ménage.
Chantal se tut.
Maman, tes où ?
Chez tata Josiane.
Tu restes longtemps ?
Je ne sais pas. Peut-être que je vais chercher un job. Tant quà être la bonne, autant être payée.
Ne dis pas ça ! Chantal semblait nerveuse. Vous êtes adultes, vous allez bien régler ça.
Régler ? Françoise ria. Régler quoi ? Il ma juste dit tout haut ce quil pense tout bas. Je ne suis personne à ses yeux.
Maman, papa était sur les nerfs.
Sur les nerfs répéta Françoise. Et moi ? Après quarante-trois ans, jamais sur les nerfs ?
Chantal soupira.
Je vais lui parler. Mais réfléchis avant de jeter tout votre mariage à cause dune phrase.
Une phrase ? Françoise secoua la tête. Chantal, cest juste la première fois quil le dit, mais il la toujours pensé.
Le soir, Josiane rentra épuisée.
Ça va ? demanda-t-elle, en se débarrassant de sa blouse.
Oui. Chantal ma appelé.
Elle veut quoi ?
Que je lui pardonne.
Josiane s’installa près delle.
Et toi, tu veux quoi ?
Je sais pas répondit Françoise. Il a peut-être raison. Je suis vraiment personne.
Françoise, nimporte quoi ! Josiane lui serra la main. Tes une épouse et une mère en or. Sil voit pas ça, cest son problème.
Tu dis ça parce que cest pas toi.
Mais cest vrai. Personne ne mérite de vivre sans considération.
Le lendemain, Françoise retourna à lappart pour chercher dautres affaires. Michel était au boulot. Lappartement semblait méconnaissable.
Vaisselle sale dans lévier. Miettes partout. Lit défait. Deux jours sans elle, cétait déjà le chaos.
Elle allait partir quand Michel débarqua.
Ah, tes là lâcha-t-il sans la regarder. Enfin ! Tu vas faire à manger ?
Non. Je ne suis personne ici.
Cest puéril. Jai pas voulu dire ça.
Ah oui ? Et tu pensais quoi alors ?
Jétais fatigué, jai mal réagi.
Fatigué, donc. Moi, jamais ?
Michel fit la grimace.
Tu dramatises. Tes une femme normale, une mère, une épouse.
Normale, donc personne.
Michel sagaça.
Quest-ce que tu veux ?
Du respect. De la reconnaissance.
Je reconnais ! Mais franchement, ton boulot cest de tocc
Françoise sourit intérieurement en imaginant Michel, quelques mois plus tard, devant une casserole cramée dans un appartement vide, alors quelle, dans sa nouvelle existence, recevait chaque jour le sourire chaleureux de ses patrons sur Paris qui lui disaient : « Merci Françoise, on ne saurait quoi faire sans vous ! ».» Elle se surprit alors à rire doucement, son cœur enfin léger, tandis que la lumière filtrant par la fenêtre dessinait sur sa tasse de café les premiers traits dune vie nouvelle. Ce matin-là, Françoise nétait plus personne. Ni bonne, ni ombre derrière un homme. Elle était simplement elle-même, pleine davenir, et pour la première fois depuis quarante-trois ans, vraiment libre.







