LA FIANCÉE À LOUER
Le mariage est annulé ! lâcha Clémence au dîner, laissant ses parents bouche bée.
Sa mère manqua de sétouffer avec une bouchée de gratin en entendant cette nouvelle sortie de nulle part.
Ma Clémence ! Tu as perdu la tête ? La robe de mariée est achetée, les alliances aussi, on a réservé le restaurant Ton Émile attend ce mariage comme on attend le Beaujolais Nouveau ! Clémence, dis-moi que tu plaisantes, sinquiéta sa mère dun ton implorant.
Non, maman, désolée. Je ne plaisante pas du tout. Je pars bientôt à Londres avec Philippe. Cest du sérieux, trancha Clémence.
Eh bien, et pourquoi Londres ? Rien nest à toi là-bas. Un autre pays, des gens étranges, tu vas te perdre sans un sou ! Réfléchis, ma fille ! Ce Philippe, il ta retourné le ciboulot, ce nest pas possible ! Je parie quil doit être marié, avec six gamins à charge ! Et puis, il a presque lâge de la retraite ! Ton Émile, lui, taime à la folie Il est comme un fils pour nous ! Ne fauche pas lamour comme du blé en herbe. Il faudra répondre de tes actes un jour, la sermonna la mère, désespérée.
Ne ten fais pas, je me débrouillerai, répondit Clémence dun ton ferme.
Quinze jours plus tard, Clémence et Philippe firent leurs bagages direction Angleterre.
Clémence, depuis lenfance, rêvait de voir au moins dun œil comment vivaient les gens ailleurs. Elle connaissait lespagnol sur le bout des doigts, son anglais était irréprochable, et elle sétait même attelée au portugais, sait-on jamais où la vie la mènerait Après la fac, elle bossait dans une agence de voyages parisienne comme traductrice. Cest là quelle rencontra Philippe. Elle fut chargée daccompagner ce client étranger lors de différentes sorties. Philippe mit tout de suite Clémence dans sa ligne de mire.
Il faut dire quelle avait tout pour plaire : toujours enjouée, sociable, pas vilaine du tout, et surtout la jeunesse ! Clémence avait vingt-trois ans, Philippe, quarante-six. Au début, elle prenait les galanteries du Français expatrié à la légère. Elle naurait jamais cru quil lui demanderait sa main en une semaine ! À vrai dire, Clémence omis de prévenir Philippe quelle avait bientôt un mariage de prévu avec son Émile adoré.
Déstabilisée, elle se demanda que faire. Après tout, ce nest pas tous les jours quon vous propose de vous marier avec un étranger ! Daccord, il ny avait pas damour fou avec Philippe, mais cétait laventure assurée ! La nouveauté ! Lexaltation ! Clémence se voyait déjà débordante de reconnaissance envers Monsieur le mari étranger Est-ce que cela ne compense pas un peu le reste ? Quant à Émile, bien sûr, il allait en souffrir, mais on oublie tout avec le temps comme disait la grand-mère de Clémence. Il était encore jeune, il trouverait bien chaussure à son pied.
Bref, Clémence rassembla ses affaires, prête à vivre linconnu à langlaise.
Elle appela Émile pour tout lui déballer. Le pauvre garçon, largué bien malgré lui dans ce changement de décor, souhaita quand même bonne chance à son ex-fiancée avant de seffondrer dans les bras de ses bouteilles de pastis. Grand amour, grandes peines.
Arrivés à Londres, Clémence trépignait de bonheur. Elle devait se donner des claques pour vérifier si elle ne rêvait pas ! Son rêve denfance était devenu réalité. Comment retenir ce bonheur qui donnait des ailes ?
Philippe la conduisit dans un immense manoir. Toute la famille était là pour les accueillir. Ses deux grands fils, Hugo et Léandre (petit spoiler : Clémence finira pas épouser Léandre et ce sera lamour fou !), attendaient dans le salon. Ensuite arriva lex-femme de Philippe Agathe. Plutôt jolie, soignée, le brushing impeccable, on sentait la grande dame.
Agathe piqua une crise.
Tu as perdu lesprit, Phil ? lança-t-elle (elle appelait Philippe ainsi, à sa façon). Cest qui, cette gamine ? Tu las ramassée où ? Elle va vivre ici, chez NOUS ? criait-elle déjà.
Oui, cette demoiselle vivra ici. Je rappelle que cette maison est aussi à MOI. Clémence va bientôt devenir ma femme. Je te demande donc de la respecter, Agathe, répondit Philippe, mi-prévenant, mi-suppliant.
Pour Clémence, ce climat familial sentait le soufre. Il savéra que la famille avait explosé mais, en bons Français bien organisés, tous continuaient à cohabiter dans cette grande maison. On sentait bien quAgathe gardait dune main de fer cette troupe bigarrée. Mais dans le cœur et lesprit de Clémence sétait déjà installé Léandre. Rien à voir avec Emile et ses penchants pour les grands crus et les excuses à genoux ! Là, cétait ROMEO ET JULIETTE. Pur. Intemporel.
Léandre, le benjamin, avait vingt-quatre ans. Rien que de le voir, on voyait quil tenait de sa mère : un vrai canon. Il remarqua tout de suite la jolie inconnue que son père avait ramenée de nulle part. Entre eux, il se passa ce petit truc indéfinissable, des regards en décalage horaire, le cœur qui palpite, tout le tralala. Le gouffre des sentiments inconnus nattendait plus quun plongeon à deux.
Philippe annonça à Clémence quil fallait mettre le projet de mariage sur pause, sans rien expliquer. Clémence acquiesça, résignée. Pas question de retourner à Paris, à la baguette. On lui offrit une chambre très confortable (merci château familial !). Avec Philippe, tout resta cordial et innocent, limite complice, façon copains de vacances. Agathe, quant à elle, flirtait avec le Guinness du je tignore. On en serait presque jaloux.
Trois mois passèrent. Clémence se rapprocha nettement de Léandre. Ce fut lui qui finit par tout balancer sur la vraie situation.
En vérité, Philippe aimait toujours son ex-femme, Agathe ; cétait réciproque. Mais un énorme accrochage avait tout fait voler en éclats. Avec le temps, ils navaient jamais trouvé la paix. Alors, Philippe, ni une ni deux, planifia de rendre Agathe jalouse Qui sait, peut-être craquerait-elle ? Doù lidée : trouver une jolie fille, simuler un mariage. Le rôle de la fiancée de service tombait à pic pour Clémence. Dès quAgathe se radoucirait, on offrirait à Clémence un panier garni, un billet retour Paris-Londres et adieu Berthe.
Après ce topo, Clémence eut un rire nerveux.
Joli coup du destin ! Je suis devenue la fiancée à louer ! Moi qui ai fui un fiancé Léandre, quest-ce que je deviens ?
Clem, je ne peux pas faire sans toi ! Léandre prit son courage à deux mains.
Moi non plus, souffla-t-elle, soulagée. Je pensais que tu noserais jamais me le dire !
Comment aurais-je pu, sachant que tu étais censée épouser mon père ? Je ne savais rien des distractions de mes parents, Hugo ma tout raconté. Autant dire que jai sauté de joie en apprenant que la femme dont je suis tombé amoureux était soudain libre !
Mais dis-moi, Clémence, tu aurais vraiment épousé mon père ?
Léandre (ou Léonichou, comme elle rebaptisa Léandre à la française), du moment où je tai vu, tout a changé ! Jaurais refusé direct à ton père, répondit-elle en souriant.
Ils sembrassèrent comme sils étaient cousins germains retrouvant leurs racines en Corrèze.
Clémence pardonna à Philippe et Agathe. Après tout, que ne ferait-on pas par amour ? Cest le chemin qui compte, même si on trébuche parfois, aurait dit le grand-père. Et dans tout ce micmac, il y avait tout de même une cerise sur le gâteau : Clémence venait de rencontrer Léandre, sa moitié trouvée au bout du monde. Comme quoi, le bonheur, on le cherche loin alors quil est juste sous nos pieds.
Clémence et Léandre se marièrent rapidement (Léandre nétait pas fou, il nallait pas la laisser filer à Paris !). Un fils naquit, puis une fille deux ans après.
Léandre couvrait Clémence de tendresse. On se croirait dans une réclame pour chocolat chaud tellement il y avait de lamour dans leur maison.
Ah, et Philippe et Agathe ? Ils finirent par enterrer la hache de guerre. Cest connu, en France, même les querelles ont une date de péremption. Après ces manigances grand-guignolesques, ils sappréciaient enfin et gardaient leurs petits-enfants bien aimés avec un plaisir non dissimulé.
Un jour, Clémence reçut une lettre affolée de sa mère, linvitant à revenir en France.
Elle décida dy aller sans les enfants, trop petits pour un long périple, et les laissa donc aux bons soins de mamie Agathe.
Direction Limoges en TGV, le cœur un peu serré.
Sa mère laccueillit en larmes à la porte.
Oh Clémence, ton pauvre Émile ! Il sest tué ! Et sa femme aussi ! Accident de moto Ils ont laissé leur petite fille orpheline, à peine trois ans.
Tu sais, Clémence, il ne ta jamais oubliée. Il taimait. Dès que tu es partie, il sest précipité sur la première inconnue. Il est revenu du fin fond du Cantal avec une fille quon aurait cru sortie dun dépliant des Victoires de la misère, mais au moins elle laimait et lui obéissait. Ils ont eu vite fait une fille ensemble Ils lont appelée Clémence ! Maligne, la petite. Et maintenant ? Orphelinat, foyer Pauvre gosse. Et dire quÉmile, avant laccident, mavait confié vouloir offrir un cadeau à ta petite Clémence à toi. Pour quelle se souvienne de lui. Mais la mort la doublé sur la ligne darrivée Il nous aidait pas mal, tu sais, à la maison, malgré son penchant pour lanisette. La vie, cest une drôle de chanson parfois
Il na pas eu le temps de faire son cadeau sa mère essuyait ses yeux avec le coin de son torchon.
Clémence écouta sans broncher, puis, après réflexion, déclara dune voix ferme :
Il a eu le temps, maman. Léandre et moi, on adoptera la petite Clémence. Ce sera notre souvenir dÉmile. Je suis certaine que Léandre me soutiendra. On doit répondre de ses choix dans la vie, tu le sais bien
Et maintenant, fais-moi donc à manger : je meurs de faim. Jai traversé la France entière et jai une de ces envies de pomme acidulée ou de cornichons ! Les femmes enceintes mangent pour deux, tu sais ! lança-t-elle en adressant à sa mère un clin dœil mystérieuxSa mère la fixa, interloquée, puis éclata de rire à travers ses larmes.
Alors voilà, tu viens mannoncer une adoption et un bébé dans un même souffle ! Cest toi la tornade de la famille, Clémence, tu mas toujours étonnée.
Elles partagèrent un long câlin, celui quon donne quand toute une vie bascule dans la tendresse. Clémence sentit alors la paix lenvahir, une certitude silencieuse que tout semboîtait enfin.
De retour à Londres, elle retrouva Léandre, blême de lavoir vue partir mais déjà prêt à soulever des montagnes à lidée dagrandir la tribu. À peine son histoire racontée quil sortit un vieux carnet à spirales.
Javais dessiné la maison de nos rêves, Clem Mais ce nest rien sil manque une chambre, on la construira !
Et dès le printemps, une nouvelle petite Clémence franchit le seuil du grand manoir en tirant sa valise rose à roulettes, aussi décidée que son prénom lannonçait. On lentoura damour comme un bourgeon de lumière. Le soir, devant la cheminée, Léandre et Clémence serraient contre eux la nouvelle venue, leur bébé gigotait dans la couverture, et Agathe, Philippe et Hugo parlaient fort et riaient autour dune tarte Tatin ratée mais joyeuse.
Clémence leva son verre (rempli de jus de pomme, bébé oblige) :
À la famille quon choisit et à celle que le destin dépose sur notre chemin !
On trinqua, les sourires se croisèrent, les mains se cherchèrent, et chacun comprit que, cette fois, le bonheur resterait pour de bon. Parce quen amour comme en famille, ce sont les imprévus qui donnent la plus belle des saveurs.
Autour deux, la vie sétira, pleine et vibrante.
Et quelque part, sous les étoiles, le souvenir dÉmile leur adressait, qui sait, un clin dœil reconnaissant.







