Non, ce nest vraiment pas le moment de venir, maman. Réfléchis, voyons. Le trajet est long, toute une nuit en train, et tu nes plus toute jeune. Pourquoi tinfliger tout ça ? Et puis, cest le printemps, tu dois avoir beaucoup à faire au potager, ma dit mon fils.
Mais enfin, mon garçon, tu sais très bien pourquoi. Nous ne nous sommes pas vus depuis si longtemps. Et puis, je voudrais tant rencontrer ta femme, comme on dit, il est temps de faire connaissance avec ma belle-fille, jai répondu, sincèrement.
Écoute, maman, faisons comme ça : attends encore jusquà la fin du mois. On viendra tous chez toi, il y aura des jours fériés pour Pâques, ma-t-il rassurée.
Pour être honnête, jétais déjà décidée à partir, mais jy ai cru, jai accepté de ne pas bouger et dattendre patiemment à la maison.
Cependant, personne nest venu. Jai appelé mon fils plusieurs fois, il a soit refusé les appels, soit raccroché rapidement. Puis il ma rappelée brièvement, prétextant quil était débordé, que je ne devais pas lattendre.
Jétais profondément peinée. Javais préparé la maison pour leur venue. Mon fils, Paul-Émile, sétait marié six mois auparavant, et je navais encore jamais vu ma belle-fille.
Mon fils, je lai eu pour moi seule. Javais déjà trente ans, je ne métais jamais mariée. Jai décidé davoir au moins un enfant dans ma vie.
Cest peut-être un péché, mais je nai jamais regretté mon choix, même si la vie na pas toujours été facile. Nous avons vécu chichement, et souvent il sagissait plutôt de survivre que de vivre. Jai cumulé les petits boulots, juste pour que mon fils ne manque de rien.
Paul-Émile a grandi, et il est parti faire ses études à Paris. Pour le soutenir, jai même travaillé en Suisse, afin de lui envoyer de largent pour ses études et son loyer dans la capitale. Mon cœur de mère était fier de pouvoir laider.
Dès la troisième année, il a commencé à travailler à côté pour gagner son indépendance. Une fois son diplôme en poche, il a trouvé un bon emploi et sest pris en charge.
Il ne rentrait que rarement, à peine une fois lan. Quant à Paris, je ny avais jamais mis les pieds de ma vie.
Je métais promis que, le jour de son mariage, jirais enfin à Paris. Javais même mis de côté de largent exprès pour cela. Jai réussi à mettre à part trois mille euros.
Il y a six mois, Paul-Émile ma appelée pour mannoncer la grande nouvelle : il allait se marier.
Mais maman, ne viens pas tout de suite, on se contente de la mairie pour linstant, la fête ce sera plus tard, ma-t-il prévenue.
Jétais déçue, mais je nai rien dit. Paul-Émile ma présentée à sa femme, Amandine, par vidéo. Une belle fille, vraiment, et issue dune famille aisée. Son père est un grand industriel. Je navais quà me réjouir pour le bonheur de mon fils.
Pourtant, le temps a passé, et il ne ma ni invitée ni rendue visite. Limpatience de rencontrer ma belle-fille, et lenvie de serrer mon fils dans mes bras, ont eu raison de moi. Jai acheté un billet de train, préparé un panier de produits du jardin, jai même cuit du pain maison et préparé quelques bocaux, puis je me suis mise en route. Avant de monter dans le train, jai appelé mon fils.
Tu es incroyable, maman ! Pourquoi ? Je travaille, je ne pourrai même pas taccueillir. Voici ladresse, commande-toi un taxi, ma-t-il simplement répondu.
Au petit matin, jarrive à la Gare de Lyon, jappelle un taxi, le tarif me laisse bouche bée. Mais Paris, à laube, cest magnifique, je profite des paysages depuis la fenêtre.
Cest Amandine qui ma ouvert. Pas un sourire, pas dembrassade. Elle ma simplement invitée à entrer dans la cuisine. Paul-Émile nétait déjà plus là, parti tôt travailler.
Je défais mes sacs : pommes de terre, betteraves, œufs, pommes séchées, quelques bocaux de champignons et de cornichons maison, confiture… Amandine observe, impassible, puis finit par dire que jai eu tort de ramener tout ça, quils nen mangent jamais, et quelle ne cuisine pratiquement pas à la maison.
Mais alors, que mangez-vous ? ai-je demandé, interloquée.
On se fait livrer chaque jour, répond-elle sèchement. Je nai pas envie de passer lodeur de cuisine pendant des heures, dit Amandine.
À peine remise, voilà quarrive un petit garçon, trois ans à peine.
Voici mon fils, Augustin, me présente Amandine.
Augustin ? répétais-je.
Oui, Augustin, ce nest pas Justin ou Gustave. Jaime quon dise les prénoms correctement.
Comme tu voudras, Amandine.
Et puis je ne suis pas « Amandinette », cest Amandine. Ici, on prononce les prénoms à la parisienne, mais ça, vous ne pouvez pas comprendre…
Javais envie de pleurer. Pas parce que mon fils avait épousé une femme avec un enfant, mais parce quil ne me lavait même pas dit.
Ce nétait là que le début. Mon regard se posa sur le mur où trônait un immense portrait de mariage.
Alors, finalement, vous avez fait de belles photos tout de même, puisque le mariage na pas eu lieu, dis-je, tentant de briser la glace.
Comment ça, pas eu lieu ? Bien sûr quil y a eu mariage, 200 invités ! Il ny avait que vous qui ny étiez pas, mais Paul-Émile a dit que vous étiez souffrante. Cest sûrement mieux ainsi, me lança Amandine, hautaine.
Vous voulez déjeuner ?
Oui, merci…
Amandine ma déposé une tasse de thé et quelques morceaux de fromage raffiné. Voilà, le petit-déjeuner selon elle.
Je ny étais pas habituée. Après un long voyage, il me fallait un vrai repas. Jai voulu cuire des œufs après tout, javais apporté mon pain maison mais ma belle-fille sy est opposée, à cause de lodeur.
Le pain, elle la refusé ils suivent un régime strictement « healthy », ma-t-elle affirmé.
Je navais même plus envie de manger, le cœur serré de voir que mon fils avait eu honte de minviter à son mariage. Javais économisé des années pour ce moment…
Je sirote mon thé. Amandine ne dit rien, le silence est pesant. Augustin revient vers moi, se colle timidement à moi. Je veux lembrasser, mais Amandine me repousse vigoureusement, de peur quil nattrape je ne sais quelle maladie.
Je navais rien pour lenfant, alors je lui tends un bocal de confiture de framboises pour accompagner les crêpes, dis-je.
Amandine marrache littéralement le bocal des mains :
« Combien de fois il faudra vous le répéter ? Nous ne mangeons pas de sucre ! »
Jai senti les larmes monter. Je nai même pas fini mon thé. Je suis partie doucement dans lentrée, ai remis mes chaussures. Ma belle-fille na rien dit, ni même demandé où jallais.
Je suis descendue, me suis assise sur un banc devant limmeuble, et jai laissé mes larmes couler. Jamais je ne métais sentie aussi seule.
Un peu plus tard, jai vu Amandine sortir avec Augustin, les bras chargés de mes bocaux quelle a jetés à la poubelle.
Sans un mot, je les ai remis dans mon sac et jai marché jusquà la gare. Par miracle, jai pu acheter un billet pour le jour même, quelquun venait de se désister.
Près de la gare, il y avait une brasserie. Jai commandé un bol de soupe à loignon, un steak, des pommes de terre sautées et un peu de salade. Javais faim, alors tant pis pour le prix. Jai payé cher, mais au fond, je méritais bien ce petit plaisir.
Jai déposé mes sacs à la consigne et il me restait encore quelques heures pour me promener dans Paris. La ville ma plu, jen ai oublié un instant mon chagrin.
Dans le train du retour, je nai pas dormi, jai pleuré dun bout à lautre du trajet. Ce qui me faisait mal, cest que même mon fils na pas pris la peine de mappeler, de me demander où jétais.
Je mattendais plus à voir tomber de la neige en plein été quà être accueillie ainsi par mon propre fils. Lui, mon unique, en qui javais placé tous mes espoirs. Et au final, je ne lui servais plus à rien.
Maintenant, jhésite : dois-je lui donner ces trois mille euros que javais épargnés pour son mariage ? Pour quil sache que sa mère a toujours pensé à lui ? Ou bien ne rien donner, car au fond, il ne la pas mérité ?







