La grand-mère qui devint le salut
Quand Amandine eut dix-neuf ans, elle découvrit soudain, comme dans un rêve enluminé de brume, quelle était enceinte. Jamais la pensée navait effleuré son esprit que cela surviendrait ce soir étrange où pour la première fois, elle sétait laissée emporter dans les bras dun amour trop vif pour être réel. Au début, elle ne distingua même pas ce que son corps lui murmurait. Quand la réalité devint aussi douce et glaçante quune pluie sur le pavé de Paris, il était trop tard pour revenir en arrière.
Ses parents, sous le poids du « scandale », lexilèrent de leur vie. Seule Simone Dupont, sa grand-mère aux yeux brillants de sagesse, laccueillit avec des mots suspendus dans le silence :
Naie pas peur, ma petite colombe. Si le Bon Dieu ta donné un enfant, il toffrira aussi la force de lélever. Nous y arriverons, toi et moi.
Jamais Simone ne la jugea. Pas même dun mot, pas même dun geste. Au contraire, elle veilla sur elle, préparant des soupes odorantes, veillant à ses promenades dans le jardin ensoleillé. Quand le petit garçon naquit, Amandine le nomma Antoine, en hommage à son grand-père aimé, époux de Simone.
Avec larrivée dAntoine, Simone rajeunit comme dans un conte étrange. Du rêve de la nuit au pain grillé du matin, elle épaula Amandine dans tout, et encouragea sa petite-fille à retrouver du travail lorsquAntoine grandit un peu.
Ne tinquiète pas pour nous, ma chérie, disait-elle avec tendresse. Nous sommes heureux : notre petit est en or, sage, doux et lappétit dun roi. Va travailler tranquille, leuro supplémentaire nous fera du bien.
Le temps passait, Antoine devint un garçon attentif et brillant. Sa mère et sa arrière-grand-mère le contemplaient avec fierté, tout dabord à la maternelle du quartier, puis à lécole.
Le soir venu, ils aimaient sinstaller tous les trois dans le vieux canapé vert, égrener des paroles comme des perles et écouter Simone raconter des souvenirs embrouillés par le temps son enfance à Lyon, lécole et la première flamme sous lombre dun platane.
Un soir, alors que la grand-mère se perdait parmi les échos de sa jeunesse, Antoine demanda :
Mamie, étais-tu belle quand tu étais jeune ?
Je ne sais pas ce sont les autres qui voient ces choses-là.
Tu as des photos ?
Mais bien sûr, attends, je vais te montrer.
Elle apporta un album aux pages fripées, jamais montré à Antoine auparavant.
Regarde : cest moi en terminale, et là, en bleu de travail à la fabrique de soie.
Mais Mamie, tu étais une vraie beauté ! sexclama Antoine, surpris. Et ce monsieur près de toi ?
Cest ton arrière-arrière-grand-père, Antoine Lambert. Un homme en or.
Et là ?
Mon fils. Ton grand-père, Serge Antoine.
Ton fils ? Mais il nest plus là ?
Pourquoi penser cela ? sassombrit Simone. Il est vivant, bien vivant.
Je ne comprends pas
Amandine, qui contemplait les clichés oubliés, se leva doucement et quitta la pièce, impuissante à expliquer pourquoi ses propres parents navaient jamais pardonné à leur « fille égarée » et navaient pas vu leur petit-fils, même une fois.
Simone préféra ne pas mentir à Antoine, qui depuis lenfance sétait confié à elle.
Tu sais, mon trésor Parfois, ceux qui devraient être les plus proches deviennent des étrangers. Un jour, je te raconterai pourquoi mon fils a oublié quil avait une mère. Mais pas ce soir. Ce soir, le ciel est doux et lumineux, ne le gâchons pas.
Daccord, Mamie, dit Antoine, changeant de sujet alors, honnêtement : tu allais souvent danser quand tu étais jeune ? Tu dois avoir eu des admirateurs !
Eh bien non, répondit Simone en souriant mystérieusement. Je nai jamais été invitée au bal de lécole. Personne ne ma conviée. Et puis, à la maison, nous étions six filles, toutes petites les unes après les autres. Il fallait aider. Les parents étaient stricts, tenaient les filles en rigueur. Alors les bals je ny ai rêvé que la nuit, comme Cendrillon
Comme Cendrillon, répéta Antoine dun ton songeur.
Les parents dAmandine firent irruption bien des années plus tard, alors quAntoine était en terminale. Ils vinrent pour « voir leur petit-fils » et « raisonner leur fille ».
Mais déjà, Antoine savait tout. Avec délicatesse, Simone lui avait expliqué les choses sans accusation, dans la lumière brouillée de laprès-midi.
Antoine fit son propre chemin. Il ne se précipita pas dans les bras des inconnus. Il ne posa pas de questions vaines. Il se fit encore plus attentif envers sa mère, comprenant quil était son unique étoile.
Alors, lorsque les visiteurs inattendus franchirent le seuil, nul ne se rua vers eux. On les invita à entrer, on fit couler le thé, on sortit les petits gâteaux spéciaux de Simone.
Alors, on se présente ou tu veux dire à ton fils qui nous sommes ? demanda Serge Antoine avec dédain.
Je sais qui vous êtes, répondit Antoine, calme, avant même sa mère. Vous êtes les parents de ma maman. Et toi, il désigna lhomme tu es le fils de ma mamie.
Pas ma mamie, mais mon arrière-grand-mère, rectifia la mère dAmandine. Sa vraie grand-mère, cest moi.
Antoine la fixa avec une indifférence polie :
Vous vous trompez, madame. Jai une seule grand-mère Simone Dupont. Une, et unique. La plus aimée.
Le sang ne fait pas tout, hein, Mamie ? tourna-t-il vers elle.
Simone neut pas le temps de répondre ; déjà, Antoine se levait.
Bon, je dois y aller. Jai mes occupations. Et vous discutez donc du pourquoi de votre visite.
Il sortit, laissant derrière lui une atmosphère lourde, épaisse comme le brouillard automnal.
Allons, dit Serge Antoine. Il est tard. Je te lavais bien dit.
Attends, intervint Simone. Tu as un petit-fils formidable. Il est blessé, et il a ses raisons. Tu es adulte. Si tu veux regagner sa confiance, fais un effort. Si tu refuses eh bien, chacun suit son chemin.
Serge resta muet, puis quitta la maison, suivi de son épouse.
Lannée scolaire se boucla. Antoine réussit brillamment tous ses examens. Il restait le grand passage : la soirée de fin dannée.
La veille, il enfila dans un rêve son nouveau costume, acheta un bouquet éclatant et appela chez lui.
Simone se précipita à la porte, louvrit et tomba dans létonnement. Devant elle, debout, se trouvait un jeune homme beau, presque irréel. Il lui tendit les fleurs, puis, subitement, sagenouilla comme un chevalier dun conte surréaliste :
Ma précieuse, ma douce grand-mère jaimerais tinviter à être ma compagne pour la soirée de fin dannée. Accepterais-tu ?
Elle posa sa main dans la sienne. Il se releva et la serra contre lui, avec toute la tendresse quon réserve à celle qui, dans la logique insensée et magique des rêves, est devenue sa seconde mère.






