Les petits rituels de Madeleine Dupont, notre voisine octogénaire : promenades élégantes sous le til…

Chaque matin, en regardant par la fenêtre de mon appartement à Lyon, je remarque Madame Berthe Lemoine, notre doyenne du quartier. Elle doit avoir autour de quatre-vingt ans, toujours vêtue avec une élégance discrète, foulard noué sous le menton, et elle marche à pas lents, appuyée sur sa canne. Elle ne saventure jamais au-delà de la petite cour pavée bordée dHortensias. Deux soirs par semaine, sa petite-fille Camille arrive dans une Renault blanche, déposant des sacs remplis de victuailles et dun bouquet de fleurs fraîches.
Je me suis installé ici au début de lautomne, lorsque les feuilles viraient à locre. Le matin, alors que je partais travailler à la banque, je croisais invariablement Berthe. Parfois immobile sur le vieux banc en fer forgé, parfois avançant doucement sous lombre du vieux marronnier.
Petit à petit, une timide complicité sest installée : un bonjour, puis quelques mots échangés. Je marrêtais parfois, lui demandais comment elle se portait, lui souhaitais une bonne journée. Cette attention semblait la réjouir : elle me gratifiait de son sourire malicieux, et dun « Merci, vous êtes bien aimable ».
À la Noël, un nouveau protagoniste fit irruption dans notre routine : un chien, tout droit sorti de nulle part. Il était jeune, malingre, avec un poil sale et emmêlé, et personne ne savait doù il venait.
Ce drôle danimal nappartenait à aucune race précise; malgré tout, il y avait chez lui un mélange dappréhension et de tendresse. Quand Berthe, pensant à prendre sur elle un morceau de saucisson, le lui tendit, le destin du chien fut scellé: il adopta la cour et Berthe tout à la fois. Honnêtement, vu sa mine, il naurait pas survécu ailleurs.
Les voisins étaient loin dêtre ravis. À la moindre occasion, ils tentaient de le chasser à coups de « Ouste, du balai! » dès quil sapprochait, tentant sa chance dun regard rempli despoir, quémandant silencieusement une bouchée de pain.
Il subsistait malgré tout avec ce quil grappillait: ici une croûte de baguette, là un vieux morceau de fromage. Berthe, elle, venait régulièrement avec des biscuits secs, du pain rassis, le caressait en murmurant « Viens, Toupie » cest ainsi quelle le baptisa.
Lorsque le printemps arriva et que la neige eut presque complètement disparu, japerçus Berthe un matin, visiblement affairée à préparer son départ. « Je pars dès ce soir avec Camille pour notre maison à la campagne », mexpliqua-t-elle avec un sourire. « On restera jusquaux premières brumes dautomne, peut-être même davantage. Là-bas, le vieux poêle réchauffe nos nuits, aussi glaciales quelles soient. »
Avant de partir, elle me fit jurer de lui rendre visite durant lété.
Fin août, jai enfin tenu parole. Après avoir trouvé une jolie boîte de calissons, jai pris le car pour rejoindre le village de Saint-Alban, à deux heures de Lyon. En arrivant, je trouvai Berthe paisible sur la véranda, pelant de grosses reinettes du jardin. Sur la marche, le chien reposait langoureusement.
« Toupie, voilà un ami! », lappela-t-elle en riant.
Dun bond joyeux, le chien, transformé, accourut vers moi: son pelage, doré et brillant, captait chaque rayon du soleil.
« Madame Lemoine, cest bien notre Toupie tout échevelé davant ? », demandai-je, surpris par sa métamorphose.
« Mais bien sûr! », répondit-elle. « Une vraie perle, il fallait juste le voir autrement. Allez, venez: un thé bien chaud nous attend, et jai hâte dentendre les dernières nouvelles de la ville! »
Nous avons passé un long moment ensemble, dégustant un thé aux cerises et partageant nos histoires, tandis que Toupie, repu et heureux, sendormait près du poêle rustique. Au-dehors, une brise légère jouait dans les branches du pommier, et les fruits murs tombaient doucement dans lherbe, annonçant la fin prochaine de lété.
Je me suis surpris à envier la sérénité de ce tableau et, dans lair tiède de la campagne française, jai ressenti la douceur des petits bonheurs simples, loin du tumulte de la ville.

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