Vacances sans agenda
Sur la table de la cuisine, la hotte ronronnait et Guillaume relisait pour la troisième fois le message sur le groupe familial WhatsApp.
« Alors, vous vous préparez comment par chez vous ? Ici, on croule déjà sous les salades, comme dhabitude », avait écrit la cousine de sa femme, et ajouté un emoji qui tirait la langue, façon « on nen peut plus ».
Il posa son téléphone à côté de la planche à découper, où reposait solitairement une carotte. Pas question den éplucher une de plus.
Ils recommencent avec leurs comptes rendus de découpe ? demanda Camille, passant la tête dans la cuisine, pince à linge entre les dents. Elle étendait soigneusement les torchons lavés sur le radiateur, pour leur éviter dêtre humides au réveillon.
Guillaume hocha la tête et pointa lécran du portable :
Trois saladiers de macédoine, une terrine de brochet farcie. Il y a même des photos.
Camille retira sa pince à linge, jeta un coup d’œil et eut un petit rire :
Chacun ses petits bonheurs.
Elle disait ça tranquille, mais Guillaume sentait bien la tension dans sa voix. Rien détonnant : le 28 décembre au soir, et il ny avait aucune liste dingrédients postée sur le frigo, ni planning des courses, ni tableau Excel avec les horaires de « qui arrive quand » ou « qui doit être raccompagné ».
Lannée dernière, à la même période, ils couraient déjà dans les rayons du Monoprix avec leur chariot, se disputaient sur lutilité dun énième dessert, et saccrochaient sur la course des taxis pour tante Françoise. Lannée davant nétait quune suite dattente en caisse, toasts lancés à la volée et vaisselle rincée jusquà deux heures du matin. Camille promettait à chaque fois que « lan prochain, on fera différemment », mais on sait comment ça finit…
Cette année, tout avait changé après une discussion dans la voiture, sur le parking devant limmeuble. Guillaume se souvenait, la nuit glacée dehors, du souffle lent du chien qui ronflait sur la banquette arrière, épuisé de ses balades dans la campagne.
Jen ai marre de vivre chaque réveillon dans la cuisine, avait lâché Camille, le front posé sur le volant.
Guillaume avait regardé les guirlandes fatiguées au balcon den face. Lui aussi il en avait ras-le-bol : des appels obligatoires, des visiteurs qui annoncent « on reste juste un peu » et squattent jusquau matin, du sentiment que leur travail à eux était toujours dorganiser la joie des autres.
Si on arrêtait tout cette année ? avançait-il. On zappe le marathon.
Ils avaient dabord discuté timidement : moins dinvités ? Traiteur pour les plats principaux ? Puis Camille avait soufflé, comme soulagée :
Ou alors, on invite personne. Sauf Alice, bien sûr. Et mes parents pour une journée, pas plus.
Guillaume fut étonné. Pas tellement par sa proposition, mais par lair quelle prenait, presque coupable, comme si elle disait une énormité.
Ou alors vraiment personne, ajouta-t-il. On apporte les cadeaux chez tes parents laprès-midi du 31, on reste un moment, et le soir, on fête tranquillement tous les trois.
Camille avait longtemps esquissé un hochement de tête. À lépoque, ça paraissait presque un jeu.
Maintenant quil ne restait plus que trois jours avant le réveillon, le jeu prenait forme.
Maman, papa, appela Alice, leur fille de vingt ans, depuis le couloir. Mes bottines ont disparu.
Regarde sous la commode, répondit Guillaume. Cest là que tu les as balancées hier.
Alice fit irruption en cuisine, une seule chaussette en laine au pied, le portable à la main.
Ah, retrouvées ! sourit-elle. Sérieusement, personne ne vient le 31 ? Jai dit à une copine que je ne pouvais pas passer chez elle, familial obligatoire.
Ce sera bien familial, confirma Camille, mais sans la grande invasion.
Vous êtes sûrs que je serai solo avec vous deux ? Vous nallez pas me forcer à regarder un « variétés » à la télé ?
On les fuyait déjà lan passé ! répliqua Guillaume. Cette année, programme chargé de « ne rien faire ».
Alice éclata de rire, attrapa sa doudoune et enfilait déjà son écharpe en demandant :
Mamie sait vraiment que vous recevez personne ?
Elle sait, soupira Camille. Et papi aussi. Ils trouvent ça curieux, mais ils feront avec.
Et tante Françoise ? poursuivit Alice.
Elle envoie encore des textes sur le brochet farci, grinça Guillaume.
Alice sesclaffa, fit signe de la main et claqua la porte. Leur chien, qui somnolait sur le tapis, leva à peine une paupière avant de replonger dans sa sieste.
Alors, dit Guillaume, attrapant la dernière carotte, on le fait vraiment.
Camille ne répondit pas tout de suite. Elle sapprocha de la fenêtre et écarta un pan de rideau. Dans la cour, les lampions étaient accrochés, les gamins glissaient sur la butte, et les parents piétinaient en manteaux, lair frigorifié.
Oui, souffla-t-elle. Et jai un petit vertige.
Le 31 démarra sans la sonnerie du réveil. Guillaume se réveilla tout seul, les premières lueurs au-dehors, surpris par le calme. Dhabitude, la cuisine semplissait déjà de bouillon, casseroles, et coups de fil nerveux.
Là, juste le tic-tac de lhorloge. Chambre dAlice plongée dans le noir. Camille dormait encore à côté, emmitouflée dans la couette.
Guillaume sétira, vérifia son portable. Deux mails de boulot, rien durgent. Les collègues avaient souhaité « bon repos » en promettant de boucler les dossiers au dernier moment.
Il fila en cuisine, enfila son peignoir, lança la cafetière, grilla des toasts, sortit du fromage. Sur le frigo était punaisée la note écrite par Camille : « Menu : macédoine, hareng, un plat chaud simple. Cest tout ». La feuille collée sous un aimant « Côte dAzur ».
Guillaume fit cuire les œufs, coupa le saucisson et les cornichons. Il réalisa quil finissait tout ça en moins de temps quil lui fallait dhabitude pour faire la liste des courses.
En versant la préparation dans le saladier, il sentit un pincement. Le saladier semblait si vide comparé à avant, où ils prenaient des bassines « pour tout le monde et les restes ». Maintenant, « tout le monde » cétait eux trois.
Il se surprit à chercher machinalement la deuxième barquette de saucisson, hésita puis se ravisa.
Non, murmura-t-il. Ça suffit.
Suffit à qui ? demanda Camille en apparaissant, décoiffée et peignoir sur le dos.
À nous. Jai décidé darrêter le plan « réserve pour régiment ».
Elle inspecta la saladier, fronça les sourcils :
Cest… pas beaucoup.
On est trois, lui rappela-t-il.
Oui, mais… fit-elle en remuant avec une cuillère, comme pour en jauger la profondeur. Et si quelquun débarquait à limproviste ?
On a dit : personne ne débarque.
Elle haussa les épaules, attrapa sa tasse de café.
Tu sais, toute la nuit jai cru que maman allait appeler et nous dire quils venaient à la dernière minute, que je pourrais pas refuser.
Elle va appeler, admit Guillaume. Mais tu diras quon passe chez eux demain, comme convenu.
Camille soupira et prit une gorgée.
Ok. On tente.
À midi, ils montèrent dans la Clio, cadeaux emballés sur la banquette arrière, et le gâteau que Camille avait finalement préparé “juste au cas où”. Quarante minutes pour arriver chez ses parents, Guillaume blaguait sur les embouteillages, Alice scrollait Insta et leur envoyait des mèmes sur la « folie du réveillon ».
Dès quils arrivèrent, Camille fila quand même aider en cuisine, bien quelle ait juré sen abstenir. Guillaume trinqua au schnaps avec le beau-père, discuta politique, prix de lessence. Sa belle-mère râlait que « tout change » et surveillait lhorloge quand Camille rappelait quils repartiraient tôt.
Comment ça, le réveillon à trois seulement ? questionna-t-elle, en enfilant son manteau. Et Françoise avec ses enfants ?
Cette année chacun chez soi, assura Camille. On fait autrement.
Autrement, autrement… grommela la mère. Avant, tout le monde était là, cétait la fête.
Camille sentit une vague de culpabilité remonter. Elle faillit inviter tout le monde au dernier moment, mais Guillaume posa une main rassurée sur son épaule.
On revient demain, promit-il. On se pose tranquille. Ce soir on reste ici.
Sa belle-mère les scruta tous les deux, souffla :
Comme vous voulez. Mais ne venez pas vous plaindre, si on fait sans vous.
Dans la voiture, sur le retour, Camille ne soufflait mot. Alice blaguait sur le chat avec ses copines, rigolait aux audios.
Maman, dit-elle en rangeant son téléphone, elles débattent : maison ou boîte de nuit ? Une trouve que « la famille cest sacré », lautre dit « il faut sortir tant quon peut ». Ten penses quoi ?
Je pense que cest sacré… de ne pas finir le nez dans la salade, trop crevée, ironisa Camille.
Et moi, rajouta Guillaume, que tu iras où tu veux lan prochain. On survivra.
Alice haussa les épaules :
On verra bien. Cette année je fais avec vous, après…
À huit heures, lappartement paraissait calme et bizarrement spacieux. Trois assiettes sur la table, macédoine humblement présentée, hareng, poulet rôti, une bouteille de crémant. La guirlande clignotait, moins tape-à-lœil que chez les grands-parents où la famille débarquait d’habitude.
Un peu vide, non ? soupira Camille, arrangeant les serviettes.
Cest bien, rassura Guillaume. On est juste habitués au vacarme.
Alice débarqua en jean et gros pull, sans robe de réveillon, que Camille achetait toujours à lavance.
On se fringue comment ce soir ? rigola-t-elle en faisant tourner sur elle-même. Jattends quon moblige à mhabiller en princesse.
Dress code : « comme tu veux », répondit Guillaume.
Vous êtes trop zen, cest suspect.
Ils sinstallèrent. La télé broutait en fond, mais sans le vacarme des émissions. Guillaume lança un vieux film quils aimaient tous les deux à lépoque de la fac.
On esquive les shows ? proposa-t-il. Jai juste envie de calme.
Les douze coups de minuit, tu les gardes ? demanda Alice.
Ça, on garde, confirma Camille. Faut pas trop bousculer tout en même temps !
Ils mangèrent, papotèrent. Alice raconta un prof qui donnait « réfléchir à lavenir » pour les congés, et toute la classe sinterrogeait sur la signification. Camille se découvrait assise, détendue, pas forcée de resservir sans arrêt. Guillaume savourait de ne pas avoir à sécarter pour des invités de plus.
À neuf heures, la cousine Françoise appela.
Alors, vous survivez ? Ici, cest un vrai capharnaüm, les enfants courent partout, les salades envahissent le frigo. Dommage que vous soyez pas là, franchement on séclate !
Camille, portable collé à loreille, regardait leur minuscule table, Alice montrait une vidéo rigolote à son père, et elle ressentait ce petit pincement au cœur.
Ça va aussi chez nous, répondit-elle. Cette année on expérimente autre chose.
Oui, jai cru comprendre… lança Françoise, un brin vexée. Bon, je vous embête pas plus. Bonne fête.
À son retour Camille fut moins bavarde. À lintérieur, les « dommage que vous soyez pas là » tournaient en boucle.
Tout va bien ? demanda Guillaume, quand Alice filait chercher du jus dorange.
Oui oui, trop vite, répondit Camille. Cest juste… bizarre.
À onze heures et demie, le groupe familial sur WhatsApp explosa en photos de tables, mômes couverts de guirlandes, « comme cest triste que vous soyez pas venus », « il manque quelque chose sans vous ». Une vieille photo deux, derrière tout le monde, crevés mais souriants, réapparut.
Camille regarda la photo et sentit le truc la submerger, comme un nœud dans la poitrine.
Jai tout gâché, murmura-t-elle. Ils sont tous ensemble, et nous…
Mais nous aussi, on est ensemble, dit Guillaume, doux.
Oui mais… elle se leva brusquement. Regarde, comme ils samusent ! À trois ici, on dirait quon est les mal-aimés.
On a été invités, rappela-t-il. On a choisi de ne pas aller.
On sest peut-être trompé, sagita Camille. Faut peut-être tout annuler, les rejoindre. Il est encore temps.
Maman, intervint Alice en entrant avec le jus. Quest-ce quil y a ?
Rien, bafouilla Camille, voix tremblante. Rien…
Portable à la main, elle saisit un message : « On vient finalement si ça dérange pas… » Ses doigts tremblaient.
Guillaume comprit que tout pouvait basculer. Quils pourraient tout revivre, réveil éreinté, fête offerte aux autres.
Camille, dit-il en douceur, il lui prit le poignet. Stop, juste une minute.
Lâche-moi, supplia-t-elle, yeux baissés. Je demande juste si cest trop tard. Ils nous attendent peut-être.
Ils nous attendent chaque année, dit-il. Mais quest-ce quon attend, nous ?
Alice, debout avec son jus, hésita puis savança :
Maman… Franchement, ça me va dêtre juste ici. Josais pas te le dire pour la grand-mère, mais ces grandes tablées, moi aussi, ça me pompe. Chaque fois je compte les minutes, jattends de pouvoir filer.
Camille la dévisagea, surprise.
Sérieusement ?
Oui, répondit Alice. Je vous adore tous, mais quand ça devient une corvée, jai juste envie de méclipser. Ce soir… cest cool.
Camille posa le téléphone. Le message, inachevé, clignotait à lécran.
Jai peur quon devienne… isolés, avoua-t-elle. Que plus jamais on ne soit invités, quon reste seuls.
On ne va pas devenir des étrangers, répondit Guillaume. Pas besoin dêtre partout, parfois on a le droit de juste rester chez nous.
Il disait ça posé, mais lui aussi il avait ce petit trac dans le ventre, de se mettre à la marge de lhistoire familiale. Sauf quil lacceptait depuis plus longtemps.
On fait comme prévu ce soir, proposa-t-il. Demain, si on veut, on sort, on visite. Par envie, pas par devoir.
Alice acquiesça.
Et la prochaine fois, on réfléchit avant, on choisit où on va, ajouta-t-elle. Plutôt que de dire oui par défaut.
Camille se passa une main sur la figure, inspira :
Daccord, ce soir, on reste.
Elle effaça son texto, verrouilla le téléphone, léloigna.
Mais je culpabilise quand même, confessa-t-elle. Comme si on abandonnait quelquun.
On a mis des années à se programmer autrement, admit Guillaume. Ça se change pas en un soir.
Je peux sortir une énorme vérité ? glissa Alice avec un sourire. Peut-être que vous nétiez pas les seuls à tout porter, peut-être queux aussi vous tenaient… et ça valait le coup de dire stop il y a dix ans.
Camille rit à travers ses larmes.
Merci, petit chef !
Avec plaisir, répliqua Alice, très sérieuse.
Ils regagnèrent la table. Il restait une heure avant minuit. Sur la télé passaient de vieux concerts, mais personne nécoutait vraiment.
On joue à quoi ? proposa Guillaume. Histoire darrêter de guetter lhorloge.
Tarot ? senthousiasma Alice.
Banco !
Ils mélangèrent les cartes, chamaillements sur les règles, Alice trichait en riant. Camille saperçut quelle riait aussi, sincère, pas le rire poli du grand dîner où on surveille lambiance.
Finalement, ils mirent les douze coups de minuit. Coupes levées, vœux de santé, et dabord… de repos. Ce mot résonna, inattendu, pile ce quil fallait.
Je vous souhaite de vraiment apprendre à vous reposer cette année, lança Alice, son verre de jus en lair. Moi aussi.
Je signe, déclara Guillaume.
On va essayer, ajouta Camille.
Le début des congés coula doucement. Ils se levèrent à dix, parfois onze. Guillaume lisait enfin son roman oublié, affalé en jogging dans le canapé. Camille fouillait les vieilles photos sur son ordi, juste par plaisir, sans devoir poster absolument.
Alice alternait balades avec ses potes, ou séances séries et croquis sur sa tablette. Parfois ils allaient marcher tous ensemble jusquau parc, où les gamins filaient sur la glace, les parents sirotaient un café à emporter.
Un jour, Guillaume se sentit… désœuvré. Pas comme au boulot, mais autrement. Tout trop calme, pas de missions.
Il sapprocha de la fenêtre, observa les ados qui lançaient des pétards en plein après-midi, et sentit la nervosité pointer. Un sentiment de temps perdu.
Camille, lança-t-il, si on allait au centre commercial ou au cinéma ? Là, je me sens vaseux.
Camille leva les yeux de son écran.
Le centre, non, cest la cohue ! Ciné pourquoi pas, mais pas ce soir. Je découvre enfin le plaisir de ne rien faire.
Rien… rien du tout ? Et si on passe nos jours sans rien dutile ?
Et tu appelles quoi « utile » ? demanda-t-elle.
Je sais pas, dit-il en se grattant la tête, vider le balcon, passer voir mes parents, rénover la salle de bain…
Profiter des vacances pour la salle de bain, tes costaud, se moqua-t-elle. Tes parents, oui, mais cest pas une question danti-social. Je refuse juste de vivre en sprint.
Guillaume sentit lirritation arriver.
Jai du mal à ne pas bouger, admit-il. Jai limpression dêtre feignant.
Pourtant tu cavales toute lannée, argua-t-elle doucement. Une semaine sans performances, cest permis.
Facile à dire, bougonna-t-il en séclipsant vers la cuisine.
Là, il rangea bêtement tous les sacs plastiques du tiroir par taille. Après cinq minutes, il se trouva ridicule… mais le malaise restait.
Le soir il ouvrit Facebook, scrola. Des photos de ski, de séjours à la montagne, aux thermes. Les légendes : « Vacances actives », « Le canapé, très peu pour moi ».
Guillaume sentit une pointe de jalousie. Eux, lui, cette envie dêtre dans la norme.
Tu fais une tête, remarqua Alice, apparaissant derrière lui.
Regarde, montra-t-il deux posts. Ils font la fête, et nous…
Mais nous aussi, coupa-t-elle. On vit juste autrement.
Elle réfléchit et compléta :
Je peux tapprendre à arrêter de scruter ce qui nest bon quà se comparer ?
Il rit :
Tu me parles comme à un vieux.
Vous nous apprenez aussi, sourit Alice. Par exemple, jai pigé quil faut jamais boire de café après six heures si on veut dormir…
Elle lui prit le téléphone, fit défiler les posts.
Regarde, la montagne cest top, mais ils ont galéré pour y aller. Là, le sauna, mais il fait étouffant. Toi tu es là, dans ton salon bien chaud, personne toblige à rien. Cest pas mal non ?
Tappelles ça un accomplissement ?
Pour vous, cen est un, dit-elle sérieusement. Apprendre à savourer le repos.
Il voulut répliquer, mais rien ne lui vint.
Le lendemain, première embrouille. Une petite mais nerveuse. Guillaume binge-watchait un feuilleton Netflix jusque tard, Camille rangeait tout ce quelle niait voir traîner depuis des semaines. À un moment, elle craqua :
Tes scotché à lécran toute la journée, tauras les yeux carrés !
Tu passes la tienne à tout trier, cest mieux ?
Au moins jagis !
Moi aussi, je fais quelque chose : je me repose !
Cest pas du repos, cest de la fuite ! semporta-t-elle.
Il mit pause sur son épisode, se retourna :
Et ton rangement, cest du sport peut-être ? Tas du mal à juste tasseoir et souffler. Toujours en quête dun petit truc à optimiser.
Ils se figèrent, comprenant quils se lançait en miroir leurs propres angoisses.
Ok, admit Camille, épaules relâchées. Matinée écrans pour toi, matinée flemme pour moi, et personne vient râler. Mais on fait au moins une chose ensemble chaque jour. Même petite.
Je suis partant, approuva-t-il. Balade, ciné, jeu de société…
Jeu, oui ! sexclama Alice de lentrée, elle avait tout entendu. Vive les jeux !
La première règle des vacances fut posée : pas besoin décraser les habitudes mais donner un cadre. Guillaume savourait ses séries sans (trop de) scrupules, Camille sallongeait parfois sans sa liste de tâches.
Quelques jours plus tard, ils allèrent voir les parents de Guillaume. Lambiance restait bruyante, mais plus posée que dans le passé. Les parents, vieillis, recevaient moins. Ils bavardèrent, mangèrent du cake, parlèrent météo et santé.
Vous êtes sacrément relax cette année, nota son père en servant le thé. Avant, vous aviez tout calé au quart de tour.
On se garde un peu de souffle, répondit Guillaume.
Vous avez raison ! lappuya mystérieusement sa mère. Faut vous reposer vraiment pour une fois.
Guillaume, habitué aux reproches, fut désarmé. Il confia ça à Camille, sur le retour.
Tu vois, pas tout le monde pense quon trahit la tradition.
Peut-être que cest juste moi, admit-elle. Faut du temps pour décrocher du schéma voiture-balai.
Personne nexige quon change tout dun coup. On peut y aller palier par palier.
Elle approuva.
Le reste des vacances, ils progressèrent graduellement. Une journée entière à la maison à lire, cuisiner simple. Une autre où ils soffrirent une virée en ville, flânant sous les déco, sarrêtant dans un petit salon de chocolat chaud. Personne à raccompagner, ni à attendre.
Tu sais, dit Camille, assise près de la baie vitrée du café, jaime bien cette absence de programme. Le matin, je pense pas « quest-ce que je dois », mais « quest-ce que jai envie ».
Tu veux quoi alors ? demanda Guillaume.
Aujourdhui ? Elle réfléchit. Rien de spécial. Juste marcher à tes côtés.
Il lui sourit.
Moi, je veux arrêter de me reprocher que rien dextra arrive.
Cest plus dur, dit-elle.
On peut apprendre.
Ils observèrent les passants. Certains pressés, dautres mitraillaient des photos devant le sapin, parents tenant des enfants fatigués. Chacun son réveillon.
Le dernier jour des vacances était sec et glacé. Alice était chez une amie, à rentrer vers le soir. Lappartement semblait lugubre et paisible.
On va au parc ? proposa Guillaume. Juste nous deux. Sans chien. Sans rien.
Volontiers, acquiesça Camille.
Dehors, la neige crissait, lair piquait les joues. Le parc avait perdu sa foule de début janvier. Patineurs, jeunes parents, rien de plus.
Ils marchèrent, en silence ou presque. Ce silence ne les oppressait pas. Dans la tête de Camille bourdonnaient les pensées du boulot, réunions et « tu peux aider ? ». Mais aussi une paix discrète.
Tu sais, jai pensé que le réveillon sans grande fête allait tout casser en moi. Que jallais plus être une bonne fille, une bonne maîtresse de maison.
Et alors ? demanda Guillaume.
Rien a cassé, rit-elle doucement. Je peux juste être normale… même sans tout ça.
Moi, javais peur de devenir inutile si je nétais pas « efficace », avoua-t-il. Mais en fait, on peut glander sur le canapé, et cest suffisant, tant que cest toi ou Alice qui en profites.
Alice surtout, acquiesça Camille. Elle voit tout ça.
Encore quelques pas, puis ils sassirent. Guillaume ôta sa moufle, prit la main de Camille.
On se promet un truc ? proposa-t-il. Lan prochain, on invite pas doffice. On commence par décider ce quon veut. Après, on voit qui on invite.
Daccord, répondit-elle. Et si je panique à envoyer des textos pour retrouver tout le monde chez nous, tu marrêtes.
Et si moi, je nous inscris à tous les trucs familiaux, tu marrêtes.
Marché conclu.
Ils restèrent là avant de rentrer. Dans limmeuble, ça sentait le sapin et la clémentine, un voisin lançait de la musique à peine audible.
Guillaume mit la bouilloire, chercha quelques biscuits. Camille alluma une bougie pour le plaisir, pas pour la déco Instagram.
Tu crois quon vivra toujours comme ça, sans marathons ? demanda-t-elle en versant le thé.
Je ne sais pas, répondit-il honnête. Peut-être quun jour, on voudra rallumer la fête. Mais ce sera notre choix, pas une course.
Elle acquiesça. Linquiétude restait un peu, mais elle ne menait plus la danse.
Le soir, Alice rentra, sourire aux lèvres et nez tout rouge.
Chez ma copine, les parents sont partis en cure, expliqua-t-elle, délacant ses bottines. Ils lui ont laissé un mot : « On a décidé de souffler. Tu es grande, tu gères. » Elle la mal pris, puis trouvé ça super.
Voilà, dit Guillaume. Tout le monde apprend.
Moi aussi japprends, ajouta Alice. Maintenant jaime bien quon vive juste comme ça. Même si vous râlez pour les séries ou les sacs plastiques, cest cool dêtre là.
Camille rit.
On va essayer dêtre plus souvent « simplement à la maison », promit-elle.
Ils se retrouvèrent tous les trois sur le canapé, devant le film choisi par Alice. Le thé refroidissait sur la table basse, les biscuits sémiettaient. Dehors, un feu dartifice isolé éclatait, mais rien nétouffait leur petit rire complices.
Le réveillon quils craignaient de « rater » était là où il fallait : dans ce décor simple, trois personnes qui décident de souffler ensemble, sans devoir prouver comment fêter la nouvelle année.
Et, mine de rien, cétait largement suffisant.







