Paul, regarde un peu, tu ne trouves pas que la fermeture me fait un peu une bosse dans le dos ? Ou cest juste moi qui deviens parano avec le trac ? Camille tournait devant le grand miroir de lentrée, inspectant sa silhouette sous tous les angles dignes dune gymnaste olympique.
Paul, impeccable dans son costume bleu nuit qui lui donnait lair dun avocat sur le point de plaider une grosse affaire, quitta ses fouilles de poches et rejoignit sa femme. Il posa ses mains chaudes sur ses épaules et sourit à leur reflet.
Camille, tu es radieuse. Rien ne dépasse, rien ne tire. Cette robe, on dirait quon la cousue sur toi. Et cette couleur émeraude… On dirait que tu vas nous jeter un petit sort, mais dans le bon sens. Tu seras la plus jolie femme de la soirée, je te le promets.
Camille soupira, lissa un pli imaginaire sur sa hanche. Elle voulait tant que ce soir soit parfait. Quarante-cinq ans pour Paul, ce nest pas rien. Ça se fête ! Ils avaient préparé cette soirée depuis des mois : choisir le restaurant, batailler sur le menu, négocier la liste des invités comme des diplomates. Camille tenait à ce que Paul passe pour un roi et que, logiquement, elle ait droit à la couronne de la reine.
Cette robe, elle lavait dénichée au prix dune véritable quête héroïque. Elle avait écumé la moitié de Paris, fait chauffer sa carte bleue dans tous les magasins, et failli renoncer 15 fois. Soit le tissu signalait marché de la gare, soit la coupe la vieillissait de vingt ans, soit le vert laissait à désirer. Et puis, hasard ou clin dœil du destin elle était tombée sur cette création dans une petite boutique du Marais. Un vert à tomber, du vrai bon gros satin qui ondule parfaitement, un décolleté bateau, et un dos aussi travaillé que de la dentelle de Calais. Inutile de dire que la robe coûtait la peau dun bras, un demi-mois de salaire de prof, mais dès quelle lavait enfilée, cétait lévidence. Il fallait la garder. La robe des grandes victoires, celle qui donne la prestance, qui fait briller les yeux et redresse les épaules.
Jespère que ta mère et Carole vont aimer, murmura Camille en enfilant des boucles doreilles spectaculaires. Tu connais Carole rien ne trouve grâce à ses yeux, surtout dès quelle nest plus au centre de lattention.
Oh, laisse tomber, répondit Paul en ouvrant la porte. Carole est gentille, elle a juste lesprit théâtral. Un peu de bougonnerie pour la forme, après cest oublié. Ce soir, cest MON anniversaire, personne ne viendra gâcher ça. Allez, on file, le taxi va croire quon sest décommandés.
Le restaurant Le Louis XVI était tout illuminé de lustres, de tintements de coupes et dun swing de jazz léger. La salle respirait le chic français : nappes blanches, bouquets artistiques, rubans dorés sur les chaises. Les invités commençaient à arriver. Camille, telle une hôtesse étoilée, se lança à fond dans le rôle elle accueillait, prenait des fleurs, surveillait les serveurs du coin de lœil.
Elle sentait bien quon lobservait avec envie. Les collègues de Paul, ses copains de fac, les cousins de province Tous soulignaient combien elle était élégante.
Camille, vous rayonnez littéralement ! lança le supérieur de Paul, un briscard argenté, qui semblait tout droit sorti dun film de Truffaut. Paul a eu de la chance de tomber sur vous Et cette robe, vraiment, quel chic !
Camille remerciait, digne, le cœur gonflé dune satisfaction doucement vaniteuse. Ses efforts et son investissement du siècle nétaient pas passés inaperçus. Sa belle-mère, Françoise, arrivée parmi les premiers, ne laissa quun compliment sur le bout des lèvres (“Cest… audacieux, mais tu peux te le permettre”), ce qui, dans sa bouche, frôlait la déclaration dadmiration.
La soirée filait comme sur des rails. On trinquait, on levait les verres, les amuse-bouches défilaient. Il ne manquait plus que Carole, la petite sœur de Paul. Fidèle à sa réputation, elle se faisait attendre, histoire de réussir son entrée et capter tous les regards.
Quarante minutes après le début des festivités, les portes souvrirent avec panache. On aurait pu croire à l’arrivée surprise de la star du Festival de Cannes. Camille, sa flûte de champagne à la main, sentit son sourire se faner. Même son verre faillit lui glisser des doigts.
Carole venait de débarquer dans LA robe. Oui, la même. Même vert profond, même tissu sublime, même décolleté, même dentelle. Un clone textilisé, aussi flagrant quun délit de plagiat en première page du Monde.
Le silence tomba, étrange et flottant, entrecoupé de petits gloussements féminins étouffés derrière des serviettes de table. Les hommes, eux, cherchaient à comprendre pourquoi soudain, tout était devenu si électrique.
Carole, imperturbable (ou plutôt trop fière, et un tantinet sournoise), repéra Camille et, à peine un quart de seconde dhésitation, bomba le torse, pris la pose, et partit en coup de talons vers la table dhonneur.
Bon anniversaire, frangin ! lança-t-elle dune voix sonore, tout en enlaçant Paul avec un enthousiasme peu protocolaire. Il y avait des bouchons monstres ! Mais je naurais pas raté tes 45 ans pour tout lor du monde !
Paul, gêné comme un collégien au bal, la serra maladroitement. Camille, droite, était livide. Ce nétait pas un malheureux hasard. Ce genre de robe, on ne le trouve pas chez Monoprix. Cest du petit atelier parisien, produit limité, sur commande.
Carole, quelle entrée remarquée, souffla Camille, un ton glacé quon ne lui connaissait pas.
Carole la détailla, la moue hautaine, et ne put sempêcher de lâcher, fort pour que tout le monde profite :
Non, mais Camille, cest trop drôle! On a les mêmes goûts ! Mais franchement, ce modèle, il flatte mieux mon genre de silhouette non? Ici, il faut quand même une taille de guêpe.
Quelques uns étouffèrent un fou rire. Camille sentit la moutarde lui monter. Carole avait sept ans de moins, pas deux enfants dans les pattes, et passait plus de temps chez le coach sportif que chez le coiffeur. Et surtout, vivait encore en piochant à droite à gauche, plus ou moins grâce aux subventions familiales.
Assieds-toi Carole, coupa Paul, crispé. Je te sers un peu de salade?
Non justement tourna sec Carole. Camille, il faut quon parle. Maintenant.
On est en pleine fête, Carole, tu crois que cest le moment?
Si tu ne viens pas, je balance tout devant tout le monde, même devant le patron de Paul, alors à ta place je me dépêcherais, fit-elle dun ton faussement doux en lui serrant le bras.
Camille se leva, à contrecœur, tâchant de garder un air digne. Les deux femmes séclipsèrent dans le hall, désert et baigné de la lumière ambrée des appliques.
Dès que la porte eut claqué, Carole arracha tout vernis de civilité.
Tu veux ma mort ou quoi? Tu savais que je lavais commandée, cette robe!
Mais je rêve ! articula Camille, estomaquée. Jai trouvé cette robe bien avant toi ! Dailleurs, je nai même pas mis la moindre photo sur Instagram, histoire de faire la surprise à Paul. Mais comment TOI tu as mis la main dessus? Cest une pièce quasi unique !
Ça ne te regarde pas où je me fournis ! Jai vu le dessin sur Insta, jai sauté dessus, jai commandé! Alors maintenant tu vas filer te changer.
Pardon? sétouffa Camille. Tu veux que je fasse quoi?
Tu changes de tenue. Tout de suite ! On dirait deux clones. Ce nest pas possible, cest le comble du mauvais goût, tout le monde se paye notre tête.
Oui, cest ridicule, mais je suis lhôtesse, cest lanniversaire de MON mari. Et selon le savoir-vivre, cest toujours linvitée qui sadapte en cas de doublon, pas la maîtresse de maison. Désolée, mais cest comme ça.
Cest cela, oui Tu mécoutes, la doyenne ? fit Carole, commençant à tourner fébrilement, son sac à la main. Moi je suis célibataire, ya plein de mecs dispo dans la salle, cest MA chance. Toi, tes casée ten as plus besoin, alors un peu de charité : cède !
Eh bien non, trancha Camille. Ça tombe mal, pas dhabits de rechange dans mon sac. Je suis venue à une fête, pas à un camping.
Et ton jean et ton vieux pull qui traînent dans le coffre, hein? Maman ma dit quaprès le dîner tu pensais passer chez des amis Je suis sûre quil y a au moins ton tailleur triste de bureau dans la voiture. Allez, va te changer, tu seras plus à laise!
Tu veux que je mette un vieux tailleur pour le gala anniversaire de mon mari juste pour sauver TA soirée ? sétrangla Camille. Tu me prends pour qui ?
Tes censée être adulte, conciliante, expérimentée, insista Carole, le mot expérimentée bien appuyé. Fais un geste. Ou alors, je fais un drame dans la salle, tu vas voir! Je verse du vin sur ta robe et tu ne pourras pas rester comme ça… à toi de voir !
Cest alors que Françoise fit son entrée, jaugeant dun regard les deux protagonistes.
Ça va pas de hurler comme ça? Les gens se posent des questions, vous comptez revenir?
Maman ! supplia Carole en filant vers sa mère, lair martyr. Tu vois, elle me fait de la peine, elle mhumilie exprès ! Dis-lui de se changer !
Françoise soupira longuement, lair dune statue grecque éplorée.
Camille, tout de même, cest vexant, cette histoire. Un peu de souplesse, non?
Françoise, jai acheté cette robe il y a des semaines. Je ne cours pas chez moi pour me changer juste parce que Carole a joué à la fashion police, répliqua Camille, déterminée.
Allons, tu pourrais remettre ta jolie robe bleue que tu avais au réveillon. Camille, personne ny verrait que du feu, et puis Carole est jeune, elle doit trouver chaussure à son pied toi, question cœur, cest fait, non? Un peu de bon sens !
Camille les regardait toutes les deux, abasourdie. Pour elles, plus question dindividualité, de ressenti juste le devoir imposé au nom du “bien familial”. On ne lui demandait que dêtre la bonne épouse, la nounou, la cuisinière Mais pas une femme.
Donc, pour faire plaisir à la galerie, je devrais courir me changer et ravaler ma gêne, pendant que Carole parade? Sympa, la solidarité féminine.
Oh, arrête avec ton justice, injustice, gronda Françoise, on fait avec la famille, cest ça, lesprit français! Les invités dabord.
Je ne bougerai pas, répondit Camille calmement.
Vraiment? siffla Carole, toute rouge. Alors je sors devant tout le monde te baptiser de pinard! Au moins, tu seras OBLIGÉE de te changer.
Essaie, et tu verras, avertit Camille, prudemment sur la défensive.
Françoise, plus que laxiste, sinterposa vaguement, espérant que Camille plierait.
À ce moment, Paul arriva, lair soucieux.
Mais enfin, on coupe le gâteau ou pas ? Vos embrouilles, ça commence à se voir !
Carole se précipita sur son frère, pleine de larmes.
Pau-pau, cest atroce! Elle me fait de la misère exprès! Je te jure, jai juste demandé, maman aussi lui a dit, mais elle s’entête ! Dis-lui, toi ! Je ne veux pas être la risée de la salle !
Paul regarda sa sœur, puis sa mère qui renchérit dun hochement de tête et enfin, Camille. Pas une larme, pas un cri : juste un visage las, triste, mais digne. Ce fameux regard qui disait : Vas-y, encore une fois, lâche-moi pour leur faire plaisir.
Camille? demanda Paul.
Je ne rentre pas me changer, Paul. Jai donné tout mon cœur à cette fête. Je veux rester dans MA robe. Si Carole veut partir, quelle parte. Si elle veut danser en soutien-gorge, quelle se lâche. Moi, je ne bouge pas.
Mais tu entends ça? accusa Carole. Tu vas la défendre, elle, contre moi? Je croyais quon était une famille!
Paul eut un petit silence. Le genre de silence qui fait plus de bruit quune gifle. Il se rappela alors toutes les fois où Camille avait fait des pieds et des mains pour ses proches, pour décrocher le fameux champagne, pour économiser sou par sou afin de lui offrir des boutons de manchette. Et il se retourna soudain, façon Révolution française, contre les privilèges maternels et sororaux.
Carole, faut arrêter maintenant. Camille reste, cest chez elle, cest sa soirée. Si le doublon t’embête, tu aurais pu en rire, proposer une photo des sœurs de style, mais tu préfères créer une tempête. Pas ce soir.
Maman! essaya Carole.
Paul, tu exagères, ta sœur est hypersensible, elle…
Maman, stop. Carole a trente ans, il est temps de quitter la cour décole. Camille reste dans sa robe. Si ça dérange, jappelle un Uber, cest cadeau.
Blanc monumental dans le couloir. Carole eut limpression quon lui enlevait ses droits acquis à vie. Elle tourna les talons dans un bruit de rage théâtrale et sortit en claquant la porte, sa fausse fourrure à la main.
Françoise réprimanda Paul du bout des lèvres:
Tu es dur, Paul Comment veux-tu quon fête dans ces conditions? Jai mal au cœur.
Tu as mal au cœur uniquement quand les autres ne te suivent pas, maman. On va fêter, les gens nous attendent. À moins que tu préfères, toi aussi, rentrer bouder ?
Françoise, résignée, repoussa une mèche, pinça les lèvres et entra, digne, en salle.
Paul rejoignit Camille, encore tremblante.
Tu vas bien? demanda-t-il, saisissant ses mains glacées.
Cest surréaliste, souffla-t-elle. Merci davoir pris ma défense. Je pensais que tu me laisserais tomber.
Je ne suis pas parfait, Camille, mais pas au point dabandonner la reine de bal à ses hyènes. Pardon pour ce cirque, ce soir tu es la reine. Viens, il y a du gâteau à couper.
Le retour en salle fut comme un renouveau. Les convives, nayant plus de drame à savourer, retournèrent à leur assiette. Françoise, boudeuse, fit la grève du dessert, mais Camille navait que faire.
Elle dansa, grisée, les bras de Paul autour de sa taille, robe émeraude vibreuse dans la lumière, le cœur beaucoup plus léger quà larrivée.
Une heure plus tard, Sophie la compagne rieuse dun ami, histoire de pimenter glissa à loreille de Camille :
Dis donc, où est passée la tornade Carole? On a eu peur quelle déclenche lalarme incendie !
Oh, des urgences vestimentaires, répondit Camille, diplomate.
Tant mieux, rit Sophie. Parce quentre nous, sur toi, la robe, cest la classe folle. Sur elle, ça tirait un peu au niveau des hanches Je dis ça, je dis rien ! Franchement, tu as gagné le duel du style haut la main.
Camille sourit sans remord. Peu importaient les hanches serrées ou les commérages. Elle avait remporté autre chose : le respect de Paul, sa dignité retrouvée.
Ils rentrèrent bien après minuit, en taxi. Paris défilait sombre et doux dehors. Paul, cravate défaite, sétira sur le siège arrière.
Maman ta appelée alors que tu étais aux toilettes, glissa-t-il.
Et?
Il paraît que Carole fait des migraines, vodka-Suisses et grandes eaux. Elles réclament des excuses solennelles.
Tu comptais y aller?
Paul serra la main de sa femme.
Hors de question. Jai dit que jétais avec ma famille, la vraie. Tant pis pour les scènes et le cinéma.
Tu es mon héros, soupira Camille en posant sa tête sur son épaule.
Nexagère pas, fit Paul en riant. Mais te voir debout, seule contre eux, magnifique et brave Ça ma ouvert les yeux. On dit que la France aime la révolte. Ce soir je comprends.
De retour à la maison, Camille rangea sa robe émeraude dans une jolie housse. Elle savait déjà quelle la porterait encore non plus comme un simple vêtement, mais comme son talisman. Le signe quun jour, elle avait cessé de plaire à tout le monde pour sappartenir enfin.
Quant à Carole elle boudait encore longtemps, pondant des statuts Facebook en forme de tragédies grecques, mais ne remit plus jamais les pieds à une soirée en robe tape-à-lœil et chaque fois, appelait désormais Camille pour un point mode. À croire quon apprend toujours de ses pires déboires.
Finalement, il ny a rien de tel quune bonne bataille et une belle robe, pour remettre les pendules à lheure… à la française.







