Une femme est venue me voir en pleine nuit, brumeuse et irréelle. Elle a murmuré, comme au bord dun rêve : « Je suis la fiancée de votre fils, madame. Mais il a disparu voilà deux semaines. »
Quand jai entrouvert la porte, elle était là, une jeune femme aux yeux embués de larmes, le manteau froissé comme échappé dun autre monde. Ses mains tremblaient, oscillant dans lair saturé de silence. « Bonsoir… Je suis la fiancée de votre fils. Mais il nest plus là. Depuis quatorze jours. Personne ne sait ce quil est devenu. »
Je suis restée figée, comme plantée dans la brume. Fiancée ? Mon fils, Baptiste, navait jamais glissé un mot sur un quelconque amour, encore moins un projet de mariage. Disparu ? Il navait pas disparu ; la semaine passée, il mavait aidée à porter des courses, avait bu une tasse de thé en répétant, comme toujours, quil avait beaucoup de travail.
Je lui ai ouvert la porte du salon. Elle sest assise au bord du vieux fauteuil, fouillant dans son sac. Puis elle a sorti une photo : elle et Baptiste, devant le lac dAnnecy, main dans la main, souriants, presque phosphorescents dans la lumière du souvenir. Dune voix éteinte, elle a dit : « Cétait en août il ma demandé de lépouser ce jour-là. Depuis, on préparait tout ensemble, on avait loué un appartement, on devait commencer un nouveau travail à Lyon, partir dans une semaine »
Dans mon univers couleur sépia, il ny avait ni fiançailles, ni Lyon, ni départs secrets. Baptiste vivait seul à Bordeaux, travaillait à distance pour une société informatique. Il avait parfois des secrets, mais jamais de grandes disparitions. Il ne mavait jamais laissée sans mots ni explications.
« Jai appelé son colocataire », a-t-elle poursuivi, la voix étranglée. « Il a dit que Baptiste était parti, quil avait tout emballé, tout emporté. Sans donner de destination. Il ne répond pas à mes appels, à personne. Je suis venue ici Peut-être est-il chez vous ? Peut-être lui est-il arrivé quelque chose ? »
Jai appelé Baptiste. Le téléphone est demeuré silencieux, aussi vide que la rue la nuit. Jai envoyé un message juste un mot : « Où es-tu ? » Aucun retour. Alors jai senti ce froid qui ne vient que des rêves brisés dune mère : peur de ne plus connaître son propre enfant, peur davoir manqué ce qui était là, devant soi, et quon a refusé de voir.
Les jours suivants mont menée dans une chasse étrange, comme perdue dans un labyrinthe sans issue. Jai appelé ses amis, ses anciens camarades, même une ex-petite amie dautrefois. Tous répétaient, dans une litanie surréaliste : « Baptiste était bizarre, ces derniers temps. Silencieux, tendu. Comme sil fuyait quelque chose. »
Un matin, un message est apparu sur mon téléphone, venu de nulle part, dun numéro inconnu : « Ne me cherchez pas. Il faut que je répare tout ça. » Rien dautre, rien ne pesait plus lourd. La police na rien pu faire un adulte disparaît, mais choisit librement. Pas de plainte. À part moi, la jeune femme Marie, cest ainsi quelle sest présentée et le vide. Et des questions qui montaient comme une marée étrange dans mon esprit.
Un jour, sous une lumière de rêve, un inconnu ma téléphoné. Sa voix semblait flotter comme dans une chambre déchos. Il prétendait connaître Baptiste. Il a dit que mon fils était impliqué dans des affaires dont il valait mieux ne pas parler. Quil ne fuyait pas sa famille, mais les traces de ses actes.
Enfin, une semaine plus tard, une lettre est arrivée, manuscrite, longue, tremblante comme une confession doutre-rêve. Baptiste expliquait quil était englouti par les dettes, quil avait monté une entreprise secrète, dont personne ne savait rien, et que, cherchant à sen sortir, il avait contracté encore plus dengagements. Il na pas voulu entraîner ses proches dans la vase quil avait lui-même formée.
« Je sais que ce que je fais est lâche », écrivait-il. « Mais peut-être quen disparaissant, jéviterai que quelquun souffre. »
Jai pleuré, lisant ces mots, et la honte flottait autour de moi comme une brume familière. Pendant des années, je nai pas posé de questions. Je me réjouissais de son autonomie, de sa réserve. Il se noyait, et je ne savais rien.
Marie ma dit quelle attendrait. Quelle laimait. Quelle croyait quil reviendrait. Je ne sais pas ce en quoi je crois. Mais je sais que, depuis ce jour, plus rien nest certain. Même lorsque lon regarde son enfant dans les yeux, pensant le connaître jusquà son âme.
Parfois, dans le rêve étrange de la vie, même un fils devient un étranger. Et il ne reste quune question silencieuse, qui jamais ne trouve voix : qui est-il, vraiment ?







