Une cour pour un seul chien

La cour dun seul chien

La neige tombait sans discontinuer depuis trois heures tranquille, sans coup de vent. Dans la cour de la résidence HLM de neuf étages, les congères atteignaient déjà le pare-chocs dune vieille Renault Clio que son propriétaire navait une fois de plus pas daigné déplacer sur le parking payant. Sur laire de jeux, les balançoires grinçaient sous les rares rafales, bien quaucun enfant ny fût assis, et seulement du côté du troisième bâtiment, on percevait le battement sourd de la musique : quelquun testait les enceintes pour le feu dartifice du soir.

Madeleine Girard se tenait à la fenêtre de son deux pièces, triturant du bout des doigts le coin dun torchon. Sur le feu, la soupe bouillonnait doucement ; sur la table, les pommes de terre pour la salade refroidissaient dans un saladier. Elle oubliait toujours quil fallait désormais cuisiner pour une personne, mais épluchait tout de même “comme avant”, pour cinq. Puis elle se reprenait en soupirant, mais n’arrivait jamais à se résoudre à en faire moins.

Elle scruta la cour. On y distinguait des silhouettes : une femme en doudoune traînant un vieux sapin dont les branches bruissaient sur la neige ; deux ados en blousons noirs allumant des pétards près des garages, sursautant quand ça explosait. Madeleine fronça le nez. Chaque année, la même histoire. Mais elle ne pouvait sempêcher de regarder : cétait tout de même un vrai spectacle sous ses fenêtres.

Un message clignota sur le téléphone posé sur le rebord. Le groupe WhatsApp des résidents reprenait vie : « Qui sest garé sur la place handicapé ? », « Quelquun sait où trouver un bon camembert ? », « Un voisin aurait-il une perceuse ? » Elle fit défiler sans lire, remit le portable sous son cache-pot. Elle avait déjà de la sardine, navait pas besoin de perceuse, et se sentait malgré tout un peu coupable de lire les plaintes concernant les places handicapés, même sans jamais avoir eu de voiture.

De lautre côté de la résidence, devant lentrée principale, Antoine essayait de garer une Peugeot de location entre deux monticules et un SUV. Les bips des capteurs retentissaient si fort quil lui semblait que la cour entière pouvait les entendre.

Mais si, tu rentres, grommela-t-il, en corrigeant la trajectoire.

Aujourdhui, il était rentré du boulot plus tôt ; il avait ignoré lapéro Zoom dentreprise sous prétexte de mauvaise connexion. Il nambitionnait quune chose : récupérer la pizza commandée la semaine précédente puis terminer sa série avant minuit. Pas dinvités, pas de « alors, on porte un toast à lannée écoulée ». Cette année, il était fatigué des gens.

Son téléphone clignota : message du groupe de la résidence. « SVP, évitez de tirer des feux dartifice sous nos fenêtres, les enfants ont peur. » Antoine ricana. Lan dernier encore, il bombardait lui-même la cour de fusées, maintenant il était déjà excédé par celles des autres. Il vieillissait, pensa-t-il, en coupant le contact.

Dans la cage B, au cinquième, la famille Pichon achevait de décorer le sapin. Le petit Louis tendait la main pour accrocher létoile en plastique tout en haut, sautillait mais ne touchait pas.

Papa, viens maider, geignait-il, serrant létoile.

Deux minutes, répondit le père, tirant le poulet du four. Faut encore finir la salade, maman a dit.

Claudine, en tablier à fraises, vérifiait pour la quinzième fois la to-do list sur son téléphone. La moindre miette sur le sol, une guirlande dévissée, le vrombissement de la perceuse dun voisin lagaçait. Cette année, elle sétait promis de tout préparer en avance, mais courait encore partout avec un chiffon et un couteau.

Dis, maman, on ira dehors après ? finit par demander Louis, le front contre la vitre. Ya plein de neige

On verra, marmonna-t-elle. À six heures on regarde le programme de Noël à la télé, à huit il faut appeler mamie. Tu nas pas besoin daller dehors.

Louis soupira et recommença à tracer des cercles embués sur la vitre. Un nouveau pétard retentit, il sursauta.

La neige continuait. À la tombée du soir, la cour sillumina de lampadaires, les fenêtres sallumaient de guirlandes. Près des poubelles, une montagne de cartons de papillotes et de champagne sétait formée. Un homme en survêtement se débarrassa dune vieille chaise quil laissa dans le tas.

Madeleine fut la première à remarquer le chien. Elle sétait approchée de sa fenêtre sassurer quon nait pas oublié de déposer du sel devant le hall, et remarqua une tache sombre sur la neige. Cette tache bougeait, tremblotait.

Elle plissa les yeux, remit ses lunettes.

Sur la place de jeux, entre le toboggan et les balançoires, un chien sétait assis. De taille moyenne, pelage court, fauve, collier sombre sans bande réfléchissante. Lanimal ramenait ses pattes sous lui et se retournait sans cesse. Parfois il se recroquevillait au bruit des pétards au loin.

Madeleine pressa la paume contre la vitre.

Mon pauvre vieux, murmura-t-elle. À qui es-tu ?

Elle resta là, attendant quun maître, un enfant, sorte le chercher. Personne ne vint. Le chien se leva, renifla la neige, sassit de nouveau. La neige saccumulait sur son dos.

Le téléphone vibra. Nouveau message dans le groupe : « Ya un chien dans la cour. Quelquun la perdu ? Photo ci-jointe. » Le cliché avait été pris dune fenêtre voisine, un peu flou mais cétait bien lui.

Les réponses fusèrent : « Pas à nous », « On a un chat », « Quon laisse les agents sortir le déloger », « Je veux pas danimaux ici ». Un smiley je men fiche clôtura la discussion.

Madeleine fronça les sourcils. Elle regarda sa châle sur la chaise, la soupe, les patates. Puis de nouveau le chien.

Non, ce nest pas possible, articula-t-elle. Elle entra dans le couloir, pour shabiller.

Antoine, pizza à la main, remonta les marches et entendit son téléphone vibrer. Il sarrêta, jeta un œil. Toujours le même chien sur la photo.

« Quelquun peut descendre voir ? » avait écrit la voisine râleuse du premier bâtiment.

Antoine sapprêtait à zapper quand il hésita. Le chien, même sur la photo, semblait perdu. Et puis cette neige… Il simagina grelottant.

Bon tant pis, marmonna-t-il. Jai pas encore faim de toute façon.

Il fit demi-tour, grognant contre sa propre faiblesse.

Louis, au cinquième, collait de nouveau son nez à la vitre.

Maman, regarde ! Un chien ! sécria-t-il. Il est tout seul !

Sa mère jeta un coup dœil rapide.

Un chien errant, sûrement. Ne le touche pas. Tu vas encore nous ramener des puces.

Mais il a froid, protesta Louis.

Louis, va aider papa avec la salade, souffla-t-elle.

Louis resta un peu devant la vitre, puis prit soudain une décision.

Je reviens tout de suite, lança-t-il, en filant vers lentrée chercher sa veste.

Où vas-tu ?! cria sa mère, mais il enfilait déjà ses bottes.

En bas, il croisa Madeleine qui boutonnait son manteau, tenant contre elle un vieux plaid et un bol.

Bonjour, souffla Louis en tentant de filer en douce.

Et toi, où vas-tu, comme ça ? En pantoufles ?

Il baissa les yeux. Effectivement, il avait encore ses charentaises.

Oups, dit-il en rougissant.

Remonte vite mettre tes bottes, tu vas finir gelé. Tu vas voir le chien toi aussi ?

Il acquiesça.

Cest bien, approuva Madeleine. Mais couvre-toi correctement.

Dehors, la neige les couvrit vite de flocons. Le chien, les voyant approcher, se leva, méfiant, mais ne senfuit pas pour autant. Il reniflait, queue basse mais non serrée.

Ah, pauvre bête, murmura Madeleine en sagenouillant, ouvrant le plaid. Qui ta laissé dehors par ce temps ?

Louis hésita.

Je peux le caresser ?

Je ne sais pas, avoua-t-elle. Il pourrait mordre.

Le chien sapprocha, huma le plaid, puis la main de Madeleine. Le museau chaud toucha ses doigts. Elle passa délicatement la main sur sa nuque. Il ne broncha pas, simplement sursauta au bruit lointain dun pétard.

Tu vois, il est gentil, assura-t-elle à Louis. Mais fais doucement, caresse le flanc, pas la tête.

Louis écarta la main, toucha le pelage tiède, un peu mouillé.

Il tremble…, remarqua-t-il.

Attends, attends, murmura Madeleine, lançant le plaid doucement par-dessus. Le chien hésita, puis, comprenant, accepta de se lover dedans. La neige fondait aussitôt sur la laine.

Antoine arriva alors, tenant une boîte en plastique.

Ah, déjà des bénévoles ! lança-t-il, un peu gêné. J’ai… trouvé un reste de saucisson. Il ne rentrera pas dans ma pizza de toute façon.

Et vous êtes ? Madeleine plissa les yeux.

Du septième, juste au-dessus de chez vous. Antoine.

Ah, celui qui tape sur son clavier la nuit, répliqua-t-elle, mi-reproche.

Cest mon boulot, haussa-t-il les épaules. Je peux lui donner ?

Vas-y, mais doucement.

Le chien flairant la charcuterie savança, la prit avec précaution, sans toucher les doigts. Il dévora le morceau et fixa Antoine.

Vous voyez, il n’est pas sauvage, commenta Antoine. Il prend la nourriture doucement, il a un collier.

Il sest sans doute sauvé, supposa Madeleine. Les feux dartifice, ça affole tous les animaux.

Louis tira son portable de sa poche.

Je vais poster dans le groupe de notre cage descalier, annonça-t-il. Tante Sylvie est au courant de tout.

Bonne idée, encouragea Madeleine.

Deux minutes plus tard, un message dans le groupe : « Chien trouvé dans la cour, fauve, plaid à carreaux. Qui le cherche ? » Il ajouta une photo sur laquelle le chien avait lair déjà plus détendu, une oreille dépassant du plaid.

Les messages affluèrent : « Pas à nous », « On dirait celui de la fille du Bâtiment 2 », « Peut-être du quartier voisin ? », « Essayez le groupe Animaux perdus Paris 14 ».

Cest quoi ce groupe ? grogna Madeleine, jetant un œil à lécran dAntoine.

Un chat sur Messenger, expliqua-t-il. Jy suis. Jenvoie la photo.

Il prit une photo rapprochée, et posta sur le groupe animalier de la ville : « Chien trouvé, fauve, collier sombre. Pas de médaille. Quartier Blomet, résidence Allende. »

Et si on ne retrouve pas son maître ? chuchota Louis.

On va le retrouver, dit Madeleine dun ton automatique, doutant elle-même. Ils ne peuvent pas labandonner comme ça.

Ça arrive, glissa Antoine. Mais restons optimistes.

La neige persistait. Le chien, réchauffé, tremblait moins, mais sursautait toujours au moindre claquement. Lodeur du poulet grillé flottait depuis une fenêtre, la truffe du chien se leva pour renifler.

Il doit rentrer au chaud, dit Madeleine. Dehors, il va finir par geler.

On le fait entrer dans limmeuble ? proposa Antoine.

On va nous tuer, soupira-t-elle. On dira quon a ramené la saleté, des puces !

Notre paillasson est déjà sale, dit Louis. Il peut venir chez nous.

Louis ! hurla la voix de sa mère, depuis la fenêtre. Pourquoi es-tu dehors sans permission ?

Maman, cest pour aider le chien ! Il a froid !

Quil rentre chez lui ! Toi, rentre tout de suite, tu vas être malade !

Louis regarda Madeleine.

Va-y, va, dit-elle en souriant. On reste là.

Louis regagna lentrée à contrecœur, tandis que le chien le suivit du regard.

Antoine se tourna vers Madeleine.

On lemmène chez vous ? suggéra-t-il, un peu incertain. Votre appartement est au rez-de-chaussée, il aura moins descaliers.

Tu crois que je vais gérer ? Jai un tapis neuf enfin presque et la soupe

Je taide, promit Antoine. Jai un vieux plaid, on le mettra par-dessus.

Elle soupira.

Bon, daccord. Je peux pas labandonner.

Ils lappelèrent à deux, encouragements et bouts de saucisson à la main. Le chien, dabord hésitant, finit par avancer, laissant traîner le plaid.

Dans le hall, une odeur de javel et de caoutchouc humide flottait. Une porte claqua à létage.

Tout doux, chuchota Madeleine, comme sil pouvait comprendre. Ça va aller, mon loulou.

Devant sa porte, le chien flaira un instant, puis entra, prudent.

Viens, annonça-t-elle.

Le chien secoua la neige, sassit lentement sur le carrelage. Madeleine sécarta, un peu surprise, puis se ressaisit.

Antoine, va chercher ton plaid, je prépare des journaux.

Daccord, fit-il en partant en vitesse.

Le temps quil revienne, Madeleine posa des journaux près du radiateur, installa un bol deau. Le chien le vida à grandes lapées avant de sasseoir lourdement.

Elle se posta à côté, passa la main sur son dos. Le poil était dépais, sous les doigts elle sentait les muscles.

Alors, vieux chien, tu restes un peu ? glissa-t-elle.

Un soupir grave lui répondit.

Un message surgit dans le groupe : « Le chien a été recueilli par Madeleine, bâtiment B, appart 1. Si jamais vous connaissez son maître, contactez-la ou Antoine, du 7e. » La voisine active du premier bâtiment, observatrice discrète, avait tout suivi depuis sa fenêtre et sempressait de tout consigner.

Dix minutes plus tard, on sonna. En essuyant les mains, Madeleine ouvrit. Une jeune fille en doudoune, cheveux bruns en bataille.

Bonsoir, fit-elle. Je suis du troisième bâtiment. On ma dit quun chien avait été recueilli ici. Je peux voir si cest celui de mes amis ?

Entrez, répondit Madeleine.

La jeune femme sagenouilla.

Non, ce nest pas lui, constata-t-elle après un moment. Le leur a une tache blanche sur la poitrine. Mais je partagerai la photo, au cas où.

Merci.

Elle caressa le chien et sen alla.

Plus tard, la voisine du quatrième débarqua, éternelle râleuse, sac plastique à la main.

Jai fait des sablés, bredouilla-t-elle. Pour vous et le chien. Et les enfants du quartier sont intrigués par votre nouveau pensionnaire.

Merci, répondit Madeleine, surprise. Entrez.

Non, je ne fais que passer, jai une fournée au four. Mais si besoin, demandez, japporte autre chose.

Elle déposa le paquet et repartit.

Antoine revint avec un vieux drap et le plaid.

Voilà ! dit-il, les installant au chaud. Il aura plus de confort.

Le chien, conquis, vint sy coucher.

Il a trouvé sa place, sourit Antoine. Comme sil avait toujours habité ici.

Ne va pas trop vite, répondit Madeleine avec un sourire en coin.

Le temps filait. Sa soupe refroidissait, la salade traînait sur la table, inachevée. Madeleine surveillait son téléphone : rien dans le groupe animalier, à part deux personnes demandant sil avait une puce.

Une puce ? répéta-t-elle, ne connaissant pas bien le mot.

Cest une micropuce sous la peau, expliqua Antoine. Ça se vérifie chez le véto mais les cabinets sont sûrement fermés.

Certains ferment à vingt heures, écrivit un voisin.

Yen a un qui ferme à vingt et une heures, ajouta un autre.

Antoine réfléchit.

Je peux conduire, dit-il. La voiture est encore dehors, dix minutes de route.

Par ce froid ? hésita Madeleine. Le chien vient seulement de se réchauffer.

Si on trouve la puce, on aura le maître très vite, argumenta Antoine. Sinon, il est chez vous pour un moment.

Elle regarda le chien, dont les yeux reflétaient la lumière du plafonnier.

Et si si son propriétaire est pas sympa ? Sil le frappe ?

On verra à ce moment-là, répondit Antoine. Mais il faut dabord savoir à qui il est.

Après une minute dhésitation, elle acquiesça.

Très bien. Mais je viens aussi. Je ne labandonnerai pas.

Moi aussi ! surgit Louis. Il était resté derrière la porte, à écouter.

Toi, où vas-tu ? salarma sa mère en arrivant. Le poulet cuit au four !

Maman, sil te plaît Je serai sage, je raconterai des histoires au chien.

Dans la voiture ? rit Antoine.

Bon, laissons-le, coupa Madeleine. Cest un enfant.

La mère soupira, puis céda.

Mets ton écharpe et une vraie, pas celle trouée !

Dix minutes plus tard, tous trois le chien laborieusement hissé sur la banquette sinstallaient dans la voiture, chauffage à fond, essuie-glace repoussant la neige.

Comment il sappelle ? demanda Louis.

On ne sait pas, répondit Madeleine. Pour linstant on dit « le chien ».

Ce nest pas un nom ! protesta Louis. Faut lui donner un vrai.

Ne tattache pas trop, glissa-t-elle. On retrouvera sans doute ses maîtres ce soir.

Le trajet jusquà la clinique prit à peine dix minutes. Peu de voitures : seulement quelques taxis illuminés dampoules colorées, des familles pressées vers les commerces. Lenseigne du cabinet brillait, des fenêtres éclairaient laccueil.

Juste à temps, souffla Antoine.

Dedans, il faisait bon. Une odeur de médicaments, mêlée à celle daliments carnés, flottait. Derrière le comptoir, lassistante balayait son écran de doigt.

Bonsoir, lança Antoine. On a trouvé un chien, on voudrait vérifier sil a une puce.

Je vais prévenir le vétérinaire, attendez ici.

Ils sassirent. Le chien sallongea près de Madeleine, posant sa tête sur sa chaussure. Elle lui caressa loreille.

On dirait quil a toujours été à moi, murmura-t-elle, surprise.

Le vétérinaire, en blouse verte, sortit.

Bonsoir, fit-il. Où est notre patient ?

Ils firent entrer le chien. Le praticien attrapa un petit lecteur.

On vérifie la puce, ne bougez pas trop.

Antoine et Madeleine se placèrent de chaque côté, tenant lanimal. Le lecteur émit un bip.

Oui, il en a une, constata le vétérinaire. Voyons…

Il entra le numéro sur son ordinateur.

Voilà… Enregistré. Mâle, trois ans, sappelle Rocky. Propriétaire il plissa les yeux. Adresse : rue de lAbbé Carton. Je vais essayer de lappeler.

Madeleine sentit son cœur se serrer. Elle était joyeuse que le chien ait une maison, mais il y avait aussi un fond de tristesse.

Rocky, donc, murmura-t-elle en le regardant.

Joli nom, fit Louis. Ça lui va bien.

Le vétérinaire tapa un numéro.

Pas de réponse On va réessayer.

Au deuxième coup de fil, on répondit.

Allô ?… Oui, bonsoir, ici la Clinique Vétérinaire Montparnasse. Nous avons votre chien Rocky. On la trouvé dans une résidence rue Blomet… Oui, il va bien Vous pouvez venir le récupérer. On ferme à vingt et une heures.

Il raccrocha.

La maîtresse a dit quil sest échappé à cause des pétards, confirma le vétérinaire. Elle le cherche partout, elle arrive.

Cest bien, répondit Madeleine, sentant les larmes lui monter. Elle cligna vite des yeux.

Vous avez eu le bon réflexe, ajouta le vétérinaire. Tout le monde naurait pas aidé.

On peut rester attendre ? demanda Louis.

Bien sûr, répondit le praticien.

Ils retournèrent sasseoir, le chien près deux. Madeleine passa la main sur son poil, tâchant de mémoriser la sensation.

Alors Rocky, souffla-t-elle, ta maîtresse arrive.

Vous vous êtes contente ? demanda soudain Antoine. Que ses maîtres laient retrouvé.

Évidemment, dit-elle. Cest le plus important. Mais…

Elle chercha ses mots.

Parfois, on aime bien avoir besoin de nous, même pour peu de temps. Lui ou un autre.

Antoine approuva dun signe. Il pensa à son studio silencieux, à la pizza intouchée, à sa série soudain, tout lui sembla bien fade.

Peut-être quil vous faudrait aussi quelquun, tenta-t-il. Un chat, ou

Je naime pas les chats, coupa-t-elle doucement. Et cest de la responsabilité… aujourdhui on a des forces, demain qui sait

Pourtant vous en aviez ce soir, fit-il remarquer.

Elle le fixa, puis sourit.

Et toi ? Tu aurais pu ignorer le chien. Vous êtes tous pressés, les jeunes.

Parfois on aimerait être attendu, murmura-t-il.

Silence. Dans le couloir, une autre bête aboyait au loin.

Au bout de vingt minutes, une femme soufflée par la course entra, cheveux branlants, manteau ouvert, les joues rouges.

Rocky ! appela-t-elle.

Il se redressa dun bond, queue battante, lui sauta dans les bras. Elle lenroba, se blottit contre lui.

Je croyais lavoir perdu pour de bon Merci, merci mille fois

Son regard passa sur Madeleine, Antoine et Louis.

Cest vous qui lavez trouvé ?

Oui, répondit Madeleine. Il sétait abrité dans notre cour, sous la neige.

Vous nimaginez pas jai tout le quartier fouillé. Merci, il est comme un gamin…

Lessentiel cest quil soit retrouvé, souligna Antoine. Tenez-le bien la prochaine fois.

Je vous le promets, répondit-elle, pleurant davantage. Jhabite juste à côté, si jamais je peux vous rendre service, jai une voiture

On ne veut rien, esquissa Madeleine. Mais prenez bien soin de lui.

La femme promis, remercia tout le monde, Louis compris, puis sen alla avec Rocky en laisse.

Le couloir parut soudain vide après leur départ.

Bon, lança Antoine. On rentre ?

On rentre, acquiesça Madeleine.

Dehors, la neige faiblissait mais lair restait vif. Tous trois regagnèrent la résidence. Louis ne cessa de répéter comment il raconterait lhistoire du sauvetage à tout le monde.

Nen fais pas trop, plaisanta Antoine. On na pas sauté dans un incendie.

Il aurait pu mourir de froid, objecta Louis.

Cest vrai, confirma Madeleine.

Quand ils revinrent, les premiers feux dartifice retentissaient déjà. Le ciel au-dessus des immeubles flamboyait de rouge et de vert, lécho vibrait aux fenêtres.

Ma mère va me tuer, soudain réalisa Louis. Je suis parti trop longtemps.

Jirai texcuser, proposa Madeleine. Je dirai que cest moi qui tai embarqué.

Moi aussi, ajouta Antoine. Responsabilité collective.

Ils reprirent lescalier B. Ça sentait le poulet et les mandarines. Dune porte filtrait un air de chanson de Noël.

La mère ouvrit brusquement.

Enfin ! Jai failli appeler la police !

En apercevant les voisins derrière Louis, elle reste interdite.

On cest ma faute, amorça Madeleine.

On a été chez le véto, expliqua Louis. Pour le chien. On a retrouvé sa maîtresse !

Et le poulet ? fit-elle, la voix moins acide.

Il pouvait attendre, dit Antoine. Le chien pas forcément.

Elle les regarda, son fils, les bonnets couverts de neige.

Entrez donc cinq minutes. On a de la salade.

Non merci, ma soupe refroidit, dit Madeleine.

Et moi, de la pizza, plaisanta Antoine.

Au moins un thé, sobstina-t-elle. Cest presque le réveillon, on connaît même pas vraiment nos voisins.

Ils échangèrent un regard.

Cinq minutes alors, céda Madeleine. Il fait vide chez moi.

Chez les Pichon, il faisait bon. Le sapin brillait, la table regorgeait de salades, poulet, bol de mandarines. La télé débitait un bilan de lannée.

Asseyez-vous, je mappelle Claudine.

Madeleine Girard, répondit-elle.

Antoine, ajouta-t-il.

Moi cest Louis, dit le garçon dun ton grave.

Ils se partagèrent le thé, une assiette de sablés. Claudine avoua à Madeleine :

Je vous croyais plus stricte. Vous aviez grondé Louis une fois dans lescalier.

Et vous mettez toujours la musique trop fort, répliqua Madeleine. Mais finalement, cest supportable.

Sourires complices.

Antoine observa la scène : soudain, il sentait un poids en moins dans la poitrine. Comme si, même dans cette cuisine étriquée, il y avait plus dair à respirer.

Un vibreur sonna : le portable de Claudine.

Ah, cest le groupe de la résidence. On parle déjà du chien. « Merci aux voisins du bâtiment B pour Rocky ! Proposons de créer un groupe dentraide animalier. » Cest notre fameuse voisine du premier.

Un groupe dentraide pourquoi pas ? répéta Madeleine.

Jen serai, semballa Louis. Je serai bénévole.

Apprends à faire tes devoirs, dabord, moqua Claudine.

Antoine montra lécran à tout le monde. Ça sagitait déjà : des annonces, des histoires de chats perdus ou hamsters trouvés, des râleurs sur lhygiène, vite remis en place.

Regardez ça ! sexclama Antoine. À minuit, ils proposent de se retrouver dans la cour, thé chaud pour tous, et photo de groupe. Avec le chien, sil est là.

Quel chien ? demanda Madeleine. Il est déjà retrouvé.

Sa maîtresse propose de revenir, si elle peut. Elle aimerait rencontrer ses sauveurs.

À minuit, je pensais dormir, marmonna Madeleine. Mais ce nest plus possible.

Claudine consulta lheure.

On a le temps de finir, de débarrasser…

Et le feu dartifice ! sécria Louis.

Et de revoir le chien, compléta Madeleine, sétonnant de sen réjouir.

À onze heures, ils se séparèrent. Madeleine rentra, réchauffa sa soupe, la mangea devant la télévision. La salade resta inachevée : ce nétait plus si important.

Elle tendit loreille au moindre bruit dans limmeuble, espérant presque entendre de nouveau des griffes sur les carreaux, mais tout était calme.

Chez lui, Antoine mangea à peine sa pizza. Il vérifiait le groupe : rendez-vous à minuit moins cinq dehors avec des thermos.

Claudine disposa les entrées dans les assiettes, ajusta la nappe, Louis demandait toutes les cinq minutes sil était temps.

Pas encore. Gars, les douze coups, puis on sort.

Quand la télé lança le décompte final, dans la cour les fusées résonnaient. Le ciel étincelait, la neige luisait sous les réverbères. Derrière chaque fenêtre, des ombres levaient des verres.

Bonne année, murmura Madeleine, levant son verre de compote. Elle trinqua avec la télé, coupa le son, se saisit de son châle.

Dans lescalier, elle croisa Antoine.

Bonne année, fit-il, un peu gêné.

Bonne année, sourit-elle. On y va ?

Dehors, un petit groupe avait pris place. Certains avaient du thé, dautres du chocolat chaud. Les enfants couraient, laissant des traces dans la neige. Des salves de pétards remplissaient lair dodeur de poudre.

Les héros arrivent ! salua la voisine énergique, les voyant arriver. Et Louis ?

Jarrive ! cria-t-il, sortant, des moufles à la main, suivi de Claudine et son thermos.

Du thé au citron, servez-vous, annonça-t-elle.

Le cercle se resserrait, les tasses circulaient, on échangeait des anecdotes de chats perdus, on débattait des feux dartifice.

Il est où, Rocky ? simpatienta Louis.

Il arrive ! répondit une voix.

À lentrée de la cour, la maîtresse apparut en doudoune, Rocky à la laisse. Dès quil vit ses sauveurs, il remua la queue, sélançant.

Il peut venir ? demanda la femme, sapprochant.

Bien sûr, fit Madeleine en sagenouillant.

Rocky vint se lover contre elle. Elle lui caressa la nuque.

Merci, vraiment, murmura la maîtresse. Je croyais

Cest vous qui devez en prendre soin, coupa Madeleine.

Je le ferai, promit la jeune femme, serrant la laisse.

Chacun tour à tour vint lui grattouiller la tête, échangea son numéro avec la propriétaire, au cas où.

On fait une photo, dit la voisine active. Pour le souvenir. Avec le chien.

Je ne suis pas photogénique, hésita Madeleine.

Peu importe, on nest pas sur Paris Match !

Ils se rangèrent en demi-cercle : enfants devant, adultes derrière, Rocky au centre.

Flash lumineux.

Voilà, ricana la voisine. Je posterai ça dans le groupe.

Quelques instants de clarté intense, puis plus que les lampadaires et les feux dartifice épars.

Madeleine, tasse plastique en main, balayait du regard les voisins. Antoine riait à une blague, Claudine remettait le cache-nez de Louis, la maîtresse de Rocky racontait son aventure.

Elle comprit alors que cette cour, longtemps simple espace entre des bâtiments, était devenue autre chose. Pas dun coup de baguette magique, mais ce soir, un fil sétait tissé entre tous.

Madeleine, linterpella Antoine. Demain, vous serez là ?

Pourquoi ?

On veut mettre une boîte dannonces au hall dentrée, pour animaux perdus. Besoin dun texte, vous êtes douée.

Elle acquiesça.

On écrira : « Perdu ou trouvé, on vous aide à les réunir ».

Pas que les chiens, sexclama Louis. Les gens aussi !

Les gens, cest plus compliqué, nota Claudine.

Mais on peut essayer, chuchota Madeleine.

Les pétards sestompaient. Les uns regagnaient leur appartement, se souhaitant la bonne nuit, dautres traînaient, rêvant à demain.

Madeleine remonta, posa le châle, la tasse dans lévier. Sur la table, la salade à moitié finie et le téléphone.

Elle ouvrit le groupe. La photo commune y figurait déjà. Quelquun avait commenté : « Bonne année, voisins. Que chacun trouve un foyer et les siens. »

Elle contempla longtemps lécran, puis léteignit, se rapprocha de la fenêtre. La cour était paisible, seuls quelques flocons flottaient. Sur laire de jeux, on voyait la trace fraîche de pas et sous le lampadaire, deux ados écrasaient leurs derniers pétards.

Madeleine colla son front au vitrage froid.

Bonne année, la cour, murmura-t-elle.

Au loin, un chien aboya. Peut-être Rocky, peut-être un autre. Le son grimpa le long des façades, rebondit sur les fenêtres, se perdit dans la nuit.

Elle sécarta, éteignit la lumière et partit se coucher, enveloppée dun calme nouveau. Limmeuble lui semblait moins étranger quau matin, et cétait, peut-être, le plus doux des cadeaux de cette nuit de neige.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

20 + 5 =

Une cour pour un seul chien
J’ai laissé mon destin s’échapper