La garde du Nouvel An
Depuis laube, une neige humide tombait sur Paris, collant aux bottes, aux rampes des escaliers, à la plaque sur la porte dentrée : « Établissement municipal déducation complémentaire ». À midi, le froid piquait, la bouillie blanche sétait durcie en une croûte qui craquait sous les pas.
Serge Perrault monta lentement les marches, agrippé à la rampe glacée. Dans sa poche, les clés sentrechoquaient ; sur son épaule, son vieux sac pesait : thermos, gamelle de lentilles, carnet à spirale. Le vestibule embaumait la serpillère humide et la poussière chaude séchappant des vieux radiateurs celle-là même qui, soulevée par la chaleur après des mois de sommeil, donne lodeur si particulière aux écoles désertes.
La lampe au plafond diffusait une lumière jaune éteinte, comme si elle aussi voulait dormir.
Il ôta sa casquette, laccrocha au portemanteau, fit machinalement passer ses doigts sur la nuque grisonnante. Du miroir derrière le comptoir, un homme denviron soixante-dix ans lui renvoyait son reflet : visage large, nez rond, regard fatigué mais doux. Quelques flocons saccrochaient encore au col de sa parka.
Alors mon vieux, murmura-t-il, dernière garde de lannée.
Sur le fauteuil, derrière le bureau, sasseyait Lucienne Simonet, la gardienne du jour, enveloppée dans son gilet en laine. Déjà prête à partir, elle avait enfilé des mitaines, rassemblait dans un sac pommes, clémentines et quelques papiers.
Tes en retard, dit-elle sans reproche. Je croyais que jallais devoir rester jusquaux feux dartifice.
Le bus est resté bloqué au carrefour, répondit Serge. Encore ce trou dans la chaussée Comme dhabitude, personne ne le répare.
Des trous, on en a partout, soupira Lucienne. Allez, prends le relais.
Ils se penchèrent sur le carnet de relève de la garde, remplirent les lignes, apposèrent leurs signatures.
Les caméras fonctionnent, lalarme aussi, énuméra-t-elle au rythme. Plus de cercle pour le moment, vacances jusquau dix. On na pas eu le temps de ranger le sapin de la salle polyvalente. Le bureau du directeur, touche à rien : lélectricien doit revenir après les fêtes, y a des soucis avec le câblage.
Message reçu, acquiesça Serge.
Tu auras des appels, précisa-t-elle encore. Les gens oublient quon doit garder ladresse même fermée. Tu expliques tes calme, ils finiront par comprendre.
Il eut un rire bref : la diplomatie nétait pas son fort, mais son ton apaisait les esprits.
Tu rentres chez toi ? demanda-t-il.
Oui, sourit-elle. Ma petite-fille vient, on va préparer les salades. Et toi, pourquoi tes encore inscrit pour le réveillon ?
Il haussa les épaules.
Cest plus tranquille ici. Et on a la prime.
Lucienne le pénétra des yeux, mais ne posa pas de questions.
Si besoin, tu appelles. Mais mieux vaut pas. Ce soir, je veux pas dimprévu.
Elle franchit la porte. Le silence sen installa, souligné seulement par les bourdonnements du chauffage et les clics rares des radiateurs.
Serge déposa thermos, mug, barquette sur la table, méthodique comme toujours. Il retira sa montre, la posa à côté. Trois heures passées. Jusquà minuit, une éternité.
Il versa du thé. Tante Ninon, sa voisine, lui avait récemment apporté des brins de millepertuis séché « pour les nerfs ». Les siens étaient robustes, mais il aimait ce parfum dherbes.
Son vieux téléphone vibré sur la table un appareil à la coque décolorée, décoré dun sticker « Gardien ».
Établissement municipal, la garde, prononça-t-il.
Bonjour, demanda une voix de femme empressée. Y a cours aujourdhui ? Ma fille vient pour anglais
Non, vacances jusquau dix, répondit-il doucement. Lenseignante ne vous a pas appelée ?
Non On était presque parties.
Alors, retirez vos manteaux et buvez un peu de thé, lança-t-il. Aller dehors par ce temps, cest attraper froid. Ici, il ny a rien juste la nuit et lennui.
La femme rit, le remercia, lui souhaita bonne année.
Deux autres appels suivirent : une mère excédée par la « mauvaise communication », un homme soucieux de la comptabilité. Serge, patient, répéta la rengaine : létablissement est fermé, tout le monde est parti, il ny a que le gardien.
Vers six heures, la nuit couvrit la rue de lobscurité. Les phares glissaient dans lhumidité du trottoir comme des filaments mouvants. Serge ajusta sa position, alluma la petite télé au coin de la table presque son, juste pour la lueur.
Personne ne lattendait chez lui. Sa femme était partie depuis cinq ans. Son fils vivait à Lyon, appelait à peine : boulot, enfants, crédits. Serge avait vu son petit-fils deux fois en chair et os, et trois sur écran. La parenté aussi réelle que le reflet derrière une vitre.
À sept heures, le vestibule sanima : la porte grinça, un souffle glacé sengouffra, charria des flocons. Un coursier en doudoune rouge, les yeux rougis par le vent, un carton dans les bras.
Bonsoir, souffla-t-il en raclant ses semelles. Livraison.
À qui ? demanda Serge.
Le livreur consulta son smartphone.
« Établissement municipal » lut-il. Au nom de Madame Victoire Taillandier. « Pour la garde de nuit ». Pizza. Déjà réglée.
Serge cligna des yeux.
Victoire Taillandier la comptable ? précisa-t-il.
Je sais pas, avoua le livreur. Moi, faut juste remettre le colis.
Serge sourit.
Compris. Cest sûrement la directrice qui pense à ceux qui bossent. Elle a juste oublié de prévenir. Allez, je signe.
Soulagé, le coursier lui tendit le carton.
Merci à vous. On mengueule si je ramène. Bonne année !
À toi aussi, souhaita Serge.
Déjà sur le seuil, le coursier jeta un regard au hall désert :
Vous êtes seul ici ?
Presque, répondit Serge. Jusquà nouvel ordre.
Un signe de la tête, et le livreur disparut.
La boîte réchauffait les mains. Serge souleva le couvercle : volute de vapeur, odeur de fromage et pâte chaude emplissant le poste.
Eh ben, la directrice, murmura-t-il. Elle na pas oublié.
Un morceau, puis un autre. La porte grinça à nouveau.
Cétait Zina la femme de ménage, la quarantaine, vêtue dun manteau sombre. Joues cramoisies, doigts tremblants dans ses gants mouillés.
Oh ! sexclama-t-elle en apercevant la pizza. Je tombe à pic ?
Salut, Zina. Quest-ce qui tamène ? Normalement il sinterrompit. Enfin oui, les « heures de garde ».
Prime de fête, répondit-elle, concise. On a dit que ceux qui veulent peuvent venir. Après les fêtes, les gosses débouleront, alors mieux vaut
Elle souffla sur ses mains.
Ça sent trop bon, avoua-t-elle.
Cest la directrice, je crois, qui la envoyée, expliqua Serge, rapprochant le carton. Ten veux ?
Je mange jamais au boulot répondit-elle par automatisme, avant que ses yeux se fixent sur la garniture fumante. Enfin cest le réveillon.
Il ninsista pas, déplaça juste la boîte vers elle.
Zina prit un petit part, grignota prudemment.
Elle est chaude ! sétonna-t-elle. Comme au cinéma.
Dans les films, cest souvent moins bon, plaisanta Serge.
Zina éclata dun rire clair, presque juvénile.
Bon, je file aux toilettes et au couloir, ajouta-t-elle en mâchant. Si besoin, appelle.
Qui veux-tu que jappelle ? fit-il. Il reste que nous.
Elle séloigna, le seau résonnant sur la faïence. Au loin, leau tâtonnait les canalisations.
Vers huit heures trente, la porte souvrit de nouveau. Sur le seuil, un jeune homme en lunettes, sac à dos sur lépaule. Il respirait vite, comme après une course.
Bonsoir. Je viens voir Madame Taillandier, à la compta, lâcha-t-il, pressé. Elle ma dit de récupérer un dossier à la garde.
La compta est fermée, répondit calmement Serge. Tout le monde est parti.
Je sais, fit le jeune homme, réajustant ses lunettes dune main tremblante. Mais il y a une attestation cest pour la banque. Je dois la charger avant minuit, sinon mon dossier saute. Cest la dernière limite.
Serge le dévisagea : traits crispés, lèvres pâles.
Nom ?
Lefèvre.
Serge ouvrit le casier à enveloppes. Au milieu de quelques pochettes et du trousseau de clés, une enveloppe blanche portait la mention : « Lefèvre. À la garde ».
La voilà, confirma-t-il, tendant le document. Madame Taillandier na pas menti.
Lefèvre la saisit, soulagé comme sil déposait un fardeau.
Merci Vous imaginez pas Jai cru que tout était fichu. Je je peux vous laisser des chocolats ? Je les avais pour les enfants.
Laisse-les pour eux, balaya Serge. Rentre chez toi. Perds pas ton réveillon dans les couloirs.
Lefèvre acquiesça dun sourire gêné.
Bonne année. Que tout aille bien pour vous.
Merci. Pareillement.
La porte se referma doucement. Serge fixa quelques instants le verre, où dansaient les phares et la neige. Un peu de chaleur lui monta non pour la pizza, mais parce quil avait été utile, une fois de plus.
Zina revint un instant, cheveux humides, gestes las.
Dis, il ten reste ? questionna-t-elle.
Il reste, viens avant que ça refroidisse.
Ils mangèrent, en silence. Puis Zina, essuyant ses doigts, lâcha à mi-voix :
Mon fils est parti chez sa belle-mère ce soir. « Cest plus pratique », quil dit. Je lui fais : « Et moi ? » Il répond : « Tes au travail, non ? » Alors je suis venue pour de vrai.
Elle sourit, mais la fatigue persistait dans ses traits.
Mon petit-fils est à Lyon, fit Serge. Je regarderai la télévision, et puis voilà.
La télé, cest pas des gens, soupira Zina.
Parfois cest mieux, sourit-il. Au moins, elle contredit pas.
Oh si, rigola-t-elle. Sauf quelle écoute pas.
À dix heures, Zina acheva son nettoyage.
Je file vite, dit-elle en zippant son manteau. Je veux pas rester coincée ici le métro ferme tôt.
Si tétais restée, on aurait fini la pizza, plaisanta-t-il.
Non merci ! Moi, je veux de la macédoine. Bonne année, Serge.
À toi aussi.
Quand elle disparut, le silence devint épais. On nentendait que les aiguilles de sa montre, posée sur le bureau.
La télé montrait déjà le décompte du Nouvel An : images de la place de la Concorde, foule casquée, animateurs hurlant dans leur micro. Serge baissa encore le son.
À onze heures quarante-cinq, la porte grinça une nouvelle fois.
Sur le seuil, une jeune femme denviron vingt-cinq ans dans une longue doudoune, tenant un gros sac à la main. Des flocons fondus parsemaient ses cils, ses joues humides du vent ou des larmes, difficile à dire. Les cliquetis dans le sac sans doute des boules de Noël.
Bonsoir, dit-elle en jetant un regard au hall désert. Je voulais demander la Sapin des voeux, cest bien ici ?
Serge fronça les sourcils.
Quel sapin ?
Eh bien hésita-t-elle. Dans le groupe de bénévoles, on ma donné ladresse, disant quon pouvait emmener les cadeaux jusquà minuit : pour les enfants des agents, ou du foyer du quartier. Javais promis dapporter le sac Puis mon téléphone a coupé, alors je nai pas reçu un éventuel changement.
Serge souffla doucement.
Mademoiselle rien nest prévu ce soir. Tout est fermé. Le personnel est parti depuis cet après-midi. Si projet il y avait, ça a été annulé ou reporté.
La jeune femme hocha la tête, comme si la déception était attendue.
Daccord, répondit-elle bas. Excusez-moi. Je vais y aller.
Elle se tourna vers la porte, mais à ce moment précis, Serge éprouva le besoin de larrêter ne sachant doù lui venait cet élan.
Attendez, lança-t-il.
Elle simmobilisa.
Jai du thé fit-il en désignant la table. Et de la pizza. Si vous êtes pas pressée. Autant patienter jusquaux douze coups. Il fait moche dehors.
Elle le considéra avec surprise.
Je vous dérange pas ?
Qui tu pourrais déranger ? fit-il. Les murs ?
Elle avança, retira la doudoune. En dessous, un pull rouge orné de rennes.
Je mappelle Maud, dit-elle, sinstallant au bord de la chaise.
Serge Perrault.
Il lui versa du thé, poussa la boîte vers elle.
Merci, souffla Maud, avec cette gratitude qui dépassait le thé ou la pizza, remerciant surtout davoir été remarquée.
Quelques instants de silence, ponctués par les rares éclats de feux dartifice au loin.
Je voulais pas rentrer, avoua-t-elle enfin. Chez moi cest trop calme. Trop de pensées qui reviennent. Jai vu cette Sapins des voeux, et me suis dit : je viendrai, je donnerai, jaurais au moins limpression de servir à quelque chose. Mais bon cest raté.
Ce nest pas raté, répondit Serge. Parfois, il suffit dêtre juste là, auprès de quelquun même si ce nest pas un proche.
Elle lui adressa un regard reconnaissant.
Mais vous, pourquoi êtes-vous ici ce soir ?
Il haussa les épaules.
Il faut bien un gardien. Lalarme, les clés et puis Moi, ça me va comme ça.
Ici, au moins, quelquun passe, murmura Maud.
Tu passes, répondit-il, presque en souriant.
Le président apparaissait à lécran. Serge baissa encore le son.
Vous nécoutez pas ?
Je sais déjà le discours, répondit-il. Limportant cest les douze coups.
Ils restèrent assis, silencieux. Puis le carillon résonna.
Serge leva son mug.
Bonne année.
Bonne année à vous, répondit Maud.
Ils trinquèrent au thé. Dehors, une explosion fusa contre les vitres, colorant la nuit de reflets scintillants.
Maud sortit une petite boîte du sac, nouée dun ruban.
Jai apporté un cadeau, chuchota-t-elle. Des chaussettes chaudes en laine. Pour une personne. Mais puisque tout est annulé je peux vous les donner ? Ici, il fait froid, et vous gardez la nuit.
Maud commença Serge, cest gentil, mais
Mais si, insista-t-elle. Jirai déposer les autres demain. Vous, vous êtes là maintenant.
Il accepta les chaussettes laine épaisse, un peu rêche, véritablement faites-mains.
Merci, souffla-t-il, osant ajouter : Cela fait longtemps quon ne ma pas offert quelque chose.
Maud sourit, sincère.
Il était temps alors.
Ils parlèrent encore un peu : de la neige, des files dattente, de la difficulté de choisir des cadeaux pour les ados. Enfin, Maud se leva.
Je vais rentrer, dit-elle. Ma mère pense que je suis chez une amie, elle va sinquiéter.
File, acquiesça Serge. Merci dêtre passée.
Merci à vous, répliqua-t-elle. Vous avez sauvé mon réveillon.
Elle hésita près de la porte.
Vous êtes souvent là ? Si jamais, un jour, je repasse juste comme ça ?
Passe, fit Serge. La garde est toujours là.
Elle sen alla, le sourire aux lèvres.
Le calme revint, mais il nétait plus pesant. Serge enfila les nouvelles chaussettes sur ses pieds et sentit immédiatement la chaleur monter, presque plus quun simple effet de laine.
Minuit passé. Les feux dartifice se raréfiaient au-dessus de la ville.
Soudain, son téléphone personnel le vieux, à lécran fissuré, celui qui sonnait rarement se mit à vibrer.
Sur lécran, un seul mot : Fils.
Serge appuya sur la touche verte.
Allô ?
Papa, bonne année, résonna une voix connue, étrangement distante.
Bonne année à toi aussi, répondit-il.
On fait comme dhabitude : la table, les salades, les enfants partout. Tu sais, je merci pour le virement. Tu nous as vraiment aidé. On était limite pour le remboursement.
Serge se tut une seconde.
Pas de quoi, fit-il. Ce nest rien.
Pour nous, ce nest pas rien, insista le fils. On voulait te proposer de venir, mais tu disais finir tard
Le travail, cest le travail, confirma Serge.
Papa hésita le fils, comme rassemblant son courage. Tu pourrais venir après les fêtes ? Un week-end. On arrangera une chambre. Le petit a demandé : « Où est papy ? »
Serge sentit quelque chose se serrer en lui, une chaleur inattendue, moins douloureuse que douce.
Je viendrai, promit-il, surpris par ses propres mots. Faut juste voir mon planning.
Tu verras… On serait contents. Bon, Papa, je dois y aller. Encore bonne année.
Merci… Vous aussi, murmura Serge, puis raccrocha.
Il resta un moment, téléphone en main, puis le posa à côté de la montre. Une sensation étrange lenvahit : comme une fenêtre ouverte, au loin, laissant passer un souffle nouveau.
Serge sortit son carnet, ouvrit une page blanche et nota soigneusement :
« Après les fêtes : vérifier le planning. Demander deux jours consécutifs. Appeler le fils fixer la date. »
Lécriture sélargissait, mais lidée était claire.
Il rangea le carnet, se versa du thé, éplucha une clémentine quartier après quartier. Quelque part dans létablissement, leau gouttait, le chauffage ronflait doucement. Et dans ce silence, Serge se sentit soudain moins gardien de la vie des autres que homme avec ses propres projets modestes, mais bien réels.
Il allongea ses jambes emmitouflées, observa la rue blanche derrière la vitre et souffla, à lui-même :
Voyons voir ce que lavenir réserve.
Au-dehors, la neige tombait paisiblement. Et dans lécole vide, tout à coup, il faisait étonnamment doux.






