Toujours connectée : Le matin de Madame Nadine Serguiev commençait toujours de la même manière. La bouilloire sur le gaz, deux cuillères de thé dans sa vieille théière ventrue qu’elle gardait depuis l’enfance de ses enfants, comme si tout l’avenir lui appartenait encore. Pendant que l’eau chauffait, elle allumait la radio de la cuisine et écoutait distraitement les nouvelles. Les voix des journalistes lui étaient plus familières que beaucoup de visages. Au mur, une pendule aux aiguilles jaunes. Les aiguilles avançaient régulièrement, mais la sonnerie du téléphone fixe dessous se faisait de plus en plus rare. Avant, il crachait le soir, quand les amies appelaient pour discuter du feuilleton ou de la tension. Maintenant, les copines étaient tantôt malades, tantôt parties chez leurs enfants dans d’autres villes, ou bien étaient parties pour toujours. Le téléphone trônait dans son coin, lourd, avec un combiné agréable à la paume. Nadine Serguiev le caressait parfois en passant, comme pour vérifier si ce moyen de communication était toujours vivant. Les enfants, eux, appelaient sur le portable. Enfin, elle savait surtout qu’ils s’appelaient entre eux, parce que lorsqu’ils venaient, ils avaient toujours leur téléphone à la main. Son fils pouvait soudainement s’interrompre au milieu d’une phrase, fixer l’écran, marmonner : « une seconde » et commencer à pianoter sur le verre. Sa petite-fille, une gamine toute fine à la longue queue de cheval, tenait son smartphone en permanence. Ses amis, ses jeux, ses cours, sa musique : tout était là-dedans. À elle, on avait offert un vieux téléphone à touches, la première fois qu’elle avait dû aller à l’hôpital pour hypertension. « Pour qu’on puisse toujours te joindre, » avait dit alors son fils. L’appareil vivotait dans sa housse grise, sur l’étagère de l’entrée. Parfois, elle oubliait de le charger. Parfois, il traînait au fond du sac, sous les foulards et les tickets de caisse. Il sonnait rarement, et quand il sonnait, Nadine Serguiev n’avait souvent pas le temps d’appuyer sur la bonne touche et s’en voulait d’être si lente. Ce jour-là, elle fêtait ses soixante-quinze ans. Un chiffre irréel. Dedans, elle se sentait bien dix ans, peut-être quinze de moins. Mais le passeport, lui, ne mentait pas. Sa matinée suivait ses rituels : thé, radio, petite gymnastique pour les articulations expliquée par la docteure du centre. Puis elle sortit du frigo une salade préparée la veille et posa sur la table une tarte. Les enfants avaient promis de venir à quatorze heures. Elle s’étonnait encore que l’anniversaire ne se discute plus au téléphone, mais dans un « groupe de discussion ». Son fils avait dit un jour : — On organise tout dans le groupe familial, avec Tatiana. Je te montrerai un jour. Mais il n’avait jamais montré. Pour elle, le mot « groupe » sonnait comme un autre monde, où les gens vivent dans des petites cases et dialoguent en lettres. À quatorze heures, ils arrivèrent. D’abord Armand, le petit-fils, avec sac à dos et écouteurs, puis discrètement, la petite-fille, puis son fils et sa belle-fille chargés de sacs. L’appartement se peupla d’un coup, devint bruyant. On sentait la pâtisserie, le parfum de la belle-fille et une odeur de fraîcheur inconnue. — Maman, bon anniversaire — dit son fils en la serrant vite dans ses bras, comme pressé d’aller plus loin. Les cadeaux posés, les fleurs dans un vase. Dasha demanda tout de suite le code Wi-Fi. Son fils, grimaçant, fouilla dans sa poche une feuille chiffonnée et commenca à dicter un mot de passe, à écouter lequel la tête de Nadine Serguiev se brouilla. — Mamie, pourquoi tu n’es jamais dans le groupe ? — demanda Armand en se déchaussant. — C’est là que tout se passe. — Quel groupe ? — répliqua-t-elle en glissant une part de tarte devant lui. — Mon téléphone me suffit bien. — Maman, — ajouta sa belle-fille, — c’est justement la raison de notre cadeau… — Elle échangea un regard avec son mari. — On a pensé à toi. Son fils sortit du sac une boîte blanche, lisse, au dessin brillant. Nadine Serguiev sentit l’angoisse monter. Elle avait deviné. — Un smartphone — annonça son fils, comme un verdict. — Simple, mais bien. Appareil photo, internet, tout ce qu’il faut. — Mais pourquoi moi ? — demanda-t-elle, tâchant de garder la voix neutre. — Mais maman, il faut bien. Tu pourras faire de la visiophonie, participer au groupe, voir les photos, les nouvelles… Et puis maintenant, tout se fait en ligne : médecin, factures… Tu te plains toujours des queues au centre médical. — Je me débrouille… — commença-t-elle avant de voir son fils soupirer. — Maman, ce sera plus simple. Si tu as un souci, tu écris. Ou nous. Plus besoin de chercher ton vieux portable et te souvenir d’où est la touche verte. Il sourit pour adoucir ses mots. Mais elle sentit tout de même une piqûre : « Où est la touche verte »… Comme une inapte. — Bon, — dit-elle, baissant les yeux sur la boîte. — Si vous y tenez tant. Ils ouvrirent la boîte ensemble, comme jadis les cadeaux des enfants. Sauf que cette fois, les enfants étaient devenus grands, et elle siégeait au centre, élève un peu apeurée. À l’intérieur, un rectangle mince, noir, froid, sans un seul bouton. — Là, c’est tactile, — expliqua Armand. — Il suffit de toucher comme ça. Il glissa son doigt, l’écran s’anima de couleurs. Nadine Serguiev sursauta. Se demanda si cette machine n’allait pas lui réclamer des mots de passe et autres complications. — N’aie pas peur — murmura tendrement Dasha. — On va tout installer — mais n’appuie sur rien d’autre, d’accord ? Tant qu’on n’a pas expliqué. Ces mots lui firent plus de mal que tout. « N’appuie pas toute seule » — comme à une petite qu’on croit maladroite. Après le déjeuner, tous passèrent au salon. Son fils s’assit près d’elle, smartphone sur les genoux. — Regarde, — commença-t-il, — voilà l’allumage… Tu laisses enfoncé… Voilà, l’écran d’accueil, maintenant le déverrouillage, tu fais glisser… Il allait si vite qu’elle mélangeait tout : bouton, écran, verrouiller… Comme une langue étrangère. — Attends, — demanda-t-elle, — un par un, sinon j’oublie. — Mais non, tu oublieras rien. C’est simple, tu verras ! Elle acquiesça, déjà persuadée que ce serait long. Il lui fallait du temps. Le temps d’admettre que désormais, tout le monde vivait dans ces rectangles – et qu’elle-même devait y entrer. Le soir, il y avait les numéros enregistrés de ses enfants, petits-enfants, la voisine Valérie et sa docteure. Son fils installa l’application de messages, la rajouta dans le groupe familial, mit les caractères en grand. — Regarde — montrait-il : — ici, c’est le groupe. Tu écris ici. Moi, regarde, j’envoie un mot. Il tapota. Un message s’afficha, s’ensuivit promptement un autre de la belle-fille : « Wahou, maman est là ! » Puis Dasha envoya des smileys multicolores. — Et comment je fais ? demanda-t-elle. — Pour écrire ? — Tu appuies ici — et son fils lui montra le champ. — Voilà le clavier. Ou tu veux parler, c’est ce micro-là. Elle essaya. Les doigts tremblaient. « Merci » finit « Mezci ». Les rires s’élevèrent. Ce n’est rien, disait son fils. Tu vas y arriver. Tout le monde se trompe au début. Leur départ laissa l’appartement silencieux, quelques parts de tarte, des fleurs, la boîte blanche du smartphone. Le téléphone lui-même, posé face contre la table. Elle le retourna prudemment. L’écran, noir, puis – à la pression — la photo de famille du dernier Nouvel An. Elle s’y voyait, de profil, en robe bleue, sourcils levés, comme déjà hésitante à trouver sa place. Elle fit glisser le doigt. Des icônes s’alignaient. Téléphone vert, messages, appareil photo… « Ne touche à rien de plus », disait son fils… Mais comment savoir ? Elle laissa le smartphone pour aller laver la vaisselle. Il allait s’habituer à l’appartement. Elle aussi. Le lendemain, elle se leva plus tôt. Regarda le téléphone tout neuf, pareil à un étranger. La peur d’hier avait reculé, ce n’était qu’un objet. On apprend à s’en servir. Elle se prépara du thé, s’assit, tira le smartphone, l’alluma, la paume moite. Encore la photo du réveillon… Elle trouva le téléphone vert et appuya. La liste de contacts : son fils, la belle-fille, Dasha, Armand, Valérie. Elle choisit son fils. Appuya. Le téléphone vibra, des ondes sur l’écran. Elle le mit à son oreille, comme un vrai. Et attendit. — Allô ? Maman ? Tout va bien ? — Oui. Je voulais juste vérifier. Ça marche. — Tu vois bien, pouffait-il. Super ! Mais à l’avenir, passe plutôt par le messager, ça coûte moins cher. — Comment on fait ? — demanda-t-elle, un peu perdue. — Je te montrerai après. Je travaille là. Elle raccrocha, cœur battant, mais fière. Elle avait osé. Sans aide. Plus tard, un « bip » bref — un message dans le groupe familial : « Mamie, comment vas-tu ? » Elle fixa longtemps la case de réponse, puis tapa laborieusement : « Tout va bien. Je bois mon thé. » Elle fit une faute à « bien », mais l’envoya ainsi. Et reçut tout de suite : « Trop fort ! C’est toi qui as tapé ? » et un cœur. Elle se surprit à sourire. Elle avait répondu. Ses mots existaient là, parmi les leurs. Le soir, la voisine Valérie frappa, apportant un pot de confiture. — Alors, j’ai entendu, la jeunesse t’a offert ce… truc intelligent ! — Un smartphone, — corrigea-t-elle, goûtant à cet anglicisme trop jeune, mais le prononçant tout de même fièrement. — Il ne mord pas ? – ria Valérie. — Il bippe, c’est tout. Mais tout est différent. Pas de boutons. — Mon petit-fils me tanne aussi. Il dit que sans ça, tu n’es nulle part. Moi, à mon âge… ils font bien ce qu’ils veulent. Ce « à mon âge » la piqua. Elle aussi avait pensé cela. Mais cette chose posée là lui soufflait au contraire : « Ce n’est pas trop tard. Essaie. » Quelques jours plus tard, son fils l’appela : il l’avait inscrite chez le médecin… en ligne ! — Comment, en ligne ? — demanda-t-elle. — Sur ‘Services Publics’, tout est là maintenant. D’ailleurs, tu peux le faire seule, le mot de passe est dans le tiroir sous le téléphone. Elle ouvrit le tiroir : une feuille, bien rangée, avec chiffres et lettres — prise de médicament ? Non, login et mot de passe. Mais qu’en faire ? Le lendemain, elle se lança. Smartphone, navigateur, saisie fastidieuse de l’adresse. Deux erreurs, recommencer. Enfin, le site chargé, codes entrés, mot de passe difficile, jongler avec la touche, s’énerver, soupirer. Finalement, elle laissa tomber et prit le téléphone fixe. Appela son fils. — J’y arrive pas avec vos trucs à code. — Ne t’énerve pas, maman. Je passerai ce soir, avec Armand, il t’expliquera mieux que moi. Elle accepta, mais raccrocha le cœur lourd. Elle avait l’impression d’être un poids, inefficace sans leur aide. Le soir, Armand arriva. Il s’assit à ses côtés, laissa courir ses doigts sur l’écran. Patient, il expliqua chaque bouton, chaque manipulation. — Ici ton rendez-vous. Pour annuler, c’est là. Si tu annules par erreur, il faudra reprendre un rendez-vous… Mais ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave, non, mais pour elle, c’est tout un monde. Après son départ, elle resta longtemps, le téléphone en main. Ce petit écran lui semblait tester sa résistance : codes, mots de passe, « erreur de connexion »… L’autrefois simple monde : on téléphone, on s’accorde, on y va — exigeait maintenant la maîtrise de plein d’étapes virtuelles. Une semaine plus tard, problème : rendez-vous disparu. Anxiété. Sûre de n’avoir touché à rien, puis souvenir d’avoir cherché la fonction ‘annuler’. Peut-être appuyé par mégarde. Envie première d’appeler le fils… Mais il travaille. Ne pas déranger pour si peu. Elle respira. Se reprit. Vers Armand ? Non, il étudie. Ne pas toujours appeler au secours. Face au smartphone, elle décida de faire seule : site, espace personnel, doigts tremblants mais précis. Aucune réservation trouvée. Elle appuya « Prendre rendez-vous ». Médecin, date (dans trois jours seulement), horaire libre. « Confirmer ». L’écran patienta quelques secondes… puis « Vous êtes enregistrée ». Son nom, date, heure affichés. Elle vérifia trois fois. Plus léger, dedans. Pour en être sûre, elle fit un pas de plus : ouvrit Messenger, chercha le chat avec la docteure, appuya sur le micro : — Bonjour, c’est Nadine Serguiev, j’ai un souci de tension, rendez-vous dans deux jours, le matin, confirmé via le site. Si possible, merci de regarder mon dossier. Envoyé. Puis un bip : « BIEN REÇU. SI AGGRAVATION, APPELEZ ! » La tension redescendit. Rendez-vous retrouvé, médecin prévenue. Et tout, via cet écran. Le soir, dans le groupe familial : « Ai pris rendez-vous seule. Par internet. » Erreur dans « internet », elle laissa. L’important, c’était le sens. Première à répondre : Dasha : « Wouah, meilleure que moi ! » Puis la belle-fille : « Fière de toi, maman ! » Enfin le fils : « Tu vois, je te l’avais dit ! » Elle lut et sentit, en elle, quelque chose s’étirer, s’épanouir. Pas tout à fait un membre de leur monde numérique, mais un fil ténu s’était tissé — qu’elle pouvait tirer pour une réponse. Après le rendez-vous, elle se dit : apprendre autre chose ? Dasha lui racontait comment, avec ses amies, elles s’échangeaient photos de plats, de chats, de bricoles. Ça semblait futile, mais elle enviait leur vie en images, alors qu’elle, n’avait que la radio et la cour. Un jour de beau soleil, elle prit le smartphone, ouvrit l’appareil photo. L’écran montra sa cuisine, en cadre. Elle s’avança vers ses pots de semis. Appuya sur le cercle. Clic discret. Photo floue mais passable : jeunes pousses dans la terre, rayure de lumière sur la table. Elle contempla longtemps. Ces pousses, pensa-t-elle, c’était elle, avec ce téléphone : cherchant la lumière, la terre encore lourde. Dans le groupe familial : photo envoyée. « Mes tomates poussent ». Envoyé. Les réponses fusèrent : Dasha — photo d’une chambre couverte de manuels ; la belle-fille, une assiette de salade, « J’apprends de toi » ; son fils, selfie dans son bureau, sourire fatigué mais sincère : « Maman a des tomates, moi des rapports. Qui s’en sort le mieux ? » Elle rit toutes seules, la cuisine ne semblait plus vide. Comme si tous, partout, étaient installés autour d’elle. Parfois, bien sûr, c’était maladroit : voix envoyée par erreur dans le groupe, où on l’entendait pester contre la télé et commenter les nouvelles. Rires des petits-enfants ; « Maman, chroniqueuse radio », s’amusait son fils. Honte, puis elle aussi en riait. Au moins, sa voix était là. Parfois, elle se trompait et, au lieu d’un message privé à Dasha, écrivait dans le groupe. Un jour, elle demanda, à tous, comment supprimer une photo : Armand rédigea un mode d’emploi, Dasha avoua « je ne sais pas non plus », la belle-fille envoya une image : « tu es notre reine du progrès ! » Elle continuait à se perdre dans les menus, craignait les mises à jour, mais chaque jour la peur baissait. Chercher un horaire de bus, la météo, une recette de tarte comme celle de sa mère – elle découvrait peu à peu de nouveaux usages. Elle n’en parlait à personne. Un jour, elle fit la tarte, photographia, envoya : « J’ai retrouvé la recette de grand-mère. » Cœurs, points d’exclamation, recettes demandées en retour. Elle photographia la fiche manuscrite et partagea. Un soir, assise dans la pénombre, elle feuilletait le groupe familial : photo du bureau du fils, selfie de Dasha avec ses copines, blagues d’Armand, petits messages de la belle-fille. Parmi eux, ses participations, moins craintives : photo de tomates, recette audio, question médicaments. Elle comprit soudain qu’elle n’était plus spectatrice, mais vraiment présente. Elle ne saisissait pas la moitié des codes des petits-enfants, alignait mal les émoticônes — mais on lui répondait, on aimait ses messages, comme disait Dasha. Un bip discret : message de Dasha. « Mamie, j’ai contrôle demain. Je pourrai t’appeler pour râler ? » Elle sourit, répondit avec concentration pour ne pas se tromper : « Appelle, je serai là pour écouter. » Envoya. Puis posa le smartphone près de sa tasse de thé. La pièce était silencieuse, mais ce silence n’était plus vide. Quelque part, derrière les murs et les étages, l’attendaient appels et messages. Elle n’était pas partie prenante de « la vie de groupe », comme disait Armand, mais elle avait trouvé sa place dans ce monde d’écrans. Elle termina son thé, se leva, éteignit la lumière dans la cuisine, jeta un regard au téléphone. Petit rectangle noir, paisible, sur la table. Elle savait qu’à tout moment, elle pourrait l’effleurer et tendre la main vers les siens. Et, à présent, cela lui suffisait.

En ligne

Les matins de Solange Dubois commençaient toujours de la même manière. Bouilloire sifflant sur le gaz, deux cuillères de thé versées dans la vieille théière ventrue, soigneusement gardée depuis lépoque où les enfants étaient petits et où il semblait que tout était encore à venir. Pendant que leau chauffait, Solange allumait la radio sur le buffet de la cuisine et écoutait distraitement les infos matinales. Les voix graves des journalistes lui étaient plus familières que bien des visages.

Une horloge à aiguilles dorées, souvenir du temps jadis, trônait au mur. Les aiguilles avançaient, inlassables, mais la sonnerie du vieux téléphone fixe se faisait rare. Avant, il crépitait en soirée, quand les amies lappelaient pour parler dun feuilleton ou de la tension. Aujourdhui, les copines étaient malades, ou parties vivre chez leurs enfants à Marseille, Bordeaux ou Strasbourg, ou sen étaient allées pour toujours. Le téléphone, massif et solide, était posé dans langle près du buffet, son combiné épousant encore agréablement la paume. De temps en temps, Solange y posait la main avec une tendresse inquiète, comme pour vérifier si ce lien-là respirait encore.

Ses enfants, eux, appelaient sur le portable. Enfin, elle savait surtout quils senvoyaient mutuellement des messages, car lorsquils venaient à la maison, ils gardaient leurs téléphones collés aux doigts. Son fils pouvait sinterrompre en pleine discussion, planter là la conversation, marmonner un « deux minutes », puis pianoter fébrilement sur lécran, lâme absente. Quant à Capucine, la petite-fille longiligne à la tresse interminable, elle semblait ne sortir le portable de sa main ni pour manger, ni pour marcher. Là-dedans, il y avait ses amis, ses jeux, ses leçons, ses chansons. Tout était là, pour eux.

Pour Solange, ce nétait quun vieux téléphone à touches, acheté la première fois quelle avait été hospitalisée pour un problème de tension.

« Comme ça, on pourra toujours te joindre », avait dit son fils, Paul, en lui remettant le mobile couleur anthracite, rangé désormais dans une housse grise sur létagère de lentrée. Elle oubliait parfois de le recharger. Parfois il disparaissait dans le fond du sac, caché entre mouchoirs et tickets de caisse froissés. Il sonnait rarement, si bien quau moment dappuyer sur la bonne touche, Solange hésitait et pestait ensuite amèrement contre ses doigts trop lents.

Ce jour-là, elle avait soixante-quinze ans. Le nombre lui paraissait étranger, comme emprunté au papier didentité dune autre. Au fond delle, elle se sentait dix ans, peut-être quinze ans plus jeune. Mais létat civil ne pardonne pas. La routine de la matinée était immuable : le thé, la radio, quelques exercices dassouplissement prescrits par la généraliste du quartier. Ensuite, elle sortait de quoi préparer un petit déjeuner danniversaire : une salade faite la veille, une tarte toute prête. Les enfants avaient promis darriver à quatorze heures.

Elle nen revenait toujours pas que les discussions danniversaire se fassent désormais dans un « groupe familial » sur téléphone plutôt quau bout du fil. Un jour, son fils avait dit :

Avec Charlotte, on règle tout dans le chat familial. Je te montrerai un jour, maman.

Mais il n’avait jamais pris le temps. Pour Solange, le mot « chat » évoquait un monde étrange, où lon se parlait à travers de petites fenêtres et des lettres qui dansaient sur l’écran.

À lheure dite, ils débarquèrent. Dabord Éloi, le petit-fils, sac de sport sur le dos et écouteurs enfoncés dans les oreilles, puis Capucine sur la pointe des pieds. Enfin, Paul et sa femme Charlotte, chargés de sacs débordant de fleurs et pâtisseries. Lappartement devint soudain étroit, bruyant, saturé dodeurs de brioche, de parfum de Charlotte et dun je-ne-sais-quoi de vif et de fugace.

Maman, bon anniversaire, lança Paul, la serrant dans ses bras à la hâte, déjà pressé par mille autres pensées.

On entassa les cadeaux sur la table, les fleurs dans un vieux vase de faïence. Capucine, déjà, réclamait le code wifi. Paul fouilla dans ses poches à la recherche du petit papier chiffonné, puis épela rapidement une suite de chiffres et de lettres qui bourdonna dans la tête de Solange.

Mamie, pourquoi tu ne viens jamais discuter dans le chat familial ? lança Éloi, en sinstallant à la cuisine. Tout se passe là-bas !

Bah, répondit-elle en posant la tarte devant lui, ce vieux téléphone me suffit bien.

Maman intervint Charlotte, cest dailleurs pour ça quon a elle échangea un regard avec Paul enfin, on a un cadeau pour toi.

Paul sortit dun sac une petite boîte blanche, lisse, ornée dun logo brillant. Dès quelle la vit, Solange sentit une inquiétude sourde lenvahir : elle avait deviné.

Un smartphone, expliqua Paul, comme on annoncerait un verdict. Un bon, pas le plus cher, mais il fait tout : photo, internet, tout.

Et pourquoi faire ? murmura-t-elle, tâchant de contenir son trouble.

Maman, c’est évident ! On pourra faire des appels vidéo, ajouta Charlotte sur un ton affirmé. Et puis, on partage toutes nos photos et les nouvelles dans le chat familial. Tu trouveras aussi les rendez-vous, les papiers Tu te plaignais des queues chez le médecin !

Mais enfin, je me débrouille, tenta-t-elle, avant de surprendre le soupir résigné de son fils.

Ça nous rassurera, insista-t-il. Si tu as besoin de quoi que ce soit, pas besoin de chercher ton vieux portable à boutons ou de chercher la touche verte.

Il sourit pour adoucir ses paroles. Pourtant, les mots la piquaient : « se rappeler où est la touche verte ». Comme si elle nétait plus capable de rien.

Bon fit-elle, les yeux baissés sur la boîte. Puisque ça vous fait plaisir.

Ils ouvrirent la boîte ensemble, comme autrefois pour les cadeaux denfants. Cette fois, les enfants étaient adultes, et elle au centre, élève prise au piège dun examen. Elle sentit le contact froid et lisse de lappareil noir, effrayée par ce rectangle glacé sans aucun bouton.

Ici tout se fait en touchant lécran, expliqua Éloi. Regarde, comme ça

Il effleura la vitre : une floraison d’icônes colorées. Solange sursauta légèrement. Ce monde de lumières semblait sur le point de lui réclamer un mot de passe, un identifiant ou dautres termes incompréhensibles.

Pas dinquiétude, fit Capucine soudain douce. On va tout installer. Mais touche à rien toute seule, daccord, avant quon tait expliqué.

Et ce « touche à rien » latteignit plus que tout. Comme on parlerait à une enfant maladroite qui pourrait briser un vase précieux.

Après le déjeuner, tous sinstallèrent dans le salon. Paul sassit à ses côtés sur le canapé, posa le smartphone sur ses genoux.

Voilà, tu vois cette touche ? Pour allumer. Tu appuies, tu maintiens, une image saffiche, puis lécran de verrouillage. Et pour déverrouiller, tu fais glisser ton doigt. Comme ça.

Il montra, trop vite ; tout se brouillait dans la tête de Solange : bouton, écran daccueil, verrouillage Ces termes tombaient sur son oreille comme une langue étrangère.

Attends reprit-elle péniblement. On peut reprendre plus lentement ? Sinon, joublie.

Tu noublieras pas, répliqua-t-il dun geste las. Cest simple, tu verras.

Elle acquiesça, tout en sachant quil faudrait du temps. Du temps pour admettre que le monde désormais vivait dans des rectangles, et quil fallait bien, dune façon ou dune autre, sy frayer un passage.

Le soir, tous les numéros étaient enregistrés : Paul, Charlotte, Capucine, Éloi, la voisine Francine Martin, et même le médecin. Paul installa lapplication de messagerie instantanée, créa un compte à son nom, lajouta au fameux groupe familial. Il mit la police en gros caractères, pour quelle nait plus à plisser les yeux.

Tiens regarde, lui montra-t-il. Ici, cest nous. On écrit. Tiens, regarde, jécris un petit mot.

Un message safficha aussitôt. Puis celui de Charlotte : « Bienvenue dans la famille connectée, maman ! ». Capucine enchaîna avec une pluie démoticônes.

Et moi ? Pour répondre ?

Tu tapes là, expliqua Paul, en pointant la barre de saisie. Ton clavier apparaît. Sinon, tu peux faire un message vocal, tu appuies sur le micro là.

Elle essaya. Ses doigts tremblaient. Elle voulut écrire « merci » cela donna « mecri ». Paul éclata de rire, suivi de Charlotte et Capucine, qui posta encore une ribambelle démojis ravis.

Ce nest rien, la rassura Paul. On a tous fait ces erreurs au début.

Elle sourit, gênée, sentant quon lobservait comme une élève dissipée devant le tableau.

Dès que la porte se referma sur ses enfants, le calme retomba. Le reste de tarte, les fleurs et la box blanche du nouveau téléphone traînaient, silencieux, sur la table. Solange prit lappareil, le retourna prudemment. Lécran noir reflétait à peine. Sur le côté, elle appuya comme Paul lui avait montré. Une douce lumière salluma. Cétait une photo de famille, prise par Capucine lors du dernier réveillon : Solange, un sourcil relevé dans sa robe bleue, se demandant déjà sil fallait vraiment rester dans le cadre.

Elle glissa le doigt, comme on lui avait appris. Un festival de symboles sétala. Téléphone, messages, appareil photo, autres icônes mystérieuses. Elle se remémora : « Ne touche à rien de superflu ». Mais comment savoir ce qui lest ?

Elle posa délicatement le téléphone sur la table. Il shabituera à la maison, se dit-elle. Pour linstant, elle allait faire la vaisselle.

Le lendemain, elle se leva plus tôt que dhabitude. Son premier geste fut de chercher du regard le smartphone. Il était toujours là, étranger. Langoisse sétait légèrement estompée. Après tout, cétait un objet. On pouvait apprendre. Elle avait bien fini par maîtriser le micro-ondes, même en craignant quil explose à la première erreur.

Solange se servit son thé, sinstalla, et attira le smartphone vers elle. Elle lalluma. Sa paume était moite. De nouveau la photo du réveillon. Elle glissa à nouveau le doigt. Des icônes. Lune était une petite loupe verte au moins, cela, elle connaissait. Elle appuya.

La liste des contacts : Paul, Charlotte, Capucine, Éloi, Francine Martin. Elle choisit Paul. Appuya. Le téléphone vrombit, lécran vibra doucement, elle porta lappareil à loreille, comme un téléphone dantan.

Allô ? fut-elle surprise dentendre Paul. Maman ? Tout va bien ?

Oui, répondit-elle, un étrange orgueil la gagnant. Je testais. Ça marche.

Parfait ! rigola-t-il. Je te lavais dit. Tu gères ! Mais appelle-nous plutôt sur le chat, cest moins cher.

Cest où, le chat ? bredouilla-t-elle, décontenancée.

Je texpliquerai. Je suis au boulot, là, je dois filer.

Elle coupa, trouvant non sans mal la touche rouge. Le cœur battant, elle savourait pourtant une chaleur fière : elle avait appelé, toute seule. Sans demander daide, sans chercher.

Deux heures plus tard, le smartphone bipa pour la première fois. Lécran séclaira. « Capucine : Mamie, ça va ? » Un petit rectangle clignotait, invitant à répondre.

Elle hésita longuement, puis appuya. Le clavier surgit. Les lettres paraissaient petites, mais lisibles. Elle tapa mot après mot. « T » raté, ce fut « R ». Elle effaça, recommença. Dix minutes pour écrire « Ça va. Je prends le thé ». La faute sur « va » la dérangea, mais elle envoya.

La réponse arriva aussitôt. Capucine : « Trop forte ! Tu las fait toute seule ? » Un petit cœur en prime.

Solange se surprit à sourire. Oui, toute seule. Ses mots à elle, là où dordinaire il ny avait que des phrases dautrui.

Le soir, Francine Martin frappa à la porte, une confiture maison dans les mains.

Alors, on ma dit que ta famille ta offert ce truc, le téléphone malin, ricana-t-elle dans lentrée.

Un smartphone, précisa Solange. Le mot sonnait encore trop jeune pour elle, mais elle le prononça avec une joie secrète.

Et alors, il ne mord pas ? interrogea Francine en riant.

Il couine seulement. Il ny a plus de boutons.

Mon petit-fils veut me forcer, lui aussi. « On ne vit plus sans ça, Mamie ! », quil dit. Moi, je me dis, à notre âge, cest trop tard. Quils samusent avec leur internet

Le mot « trop tard » heurta Solange. Cest ce quelle avait cru, elle aussi. Mais cet objet posé dans sa cuisine semblait murmurer linverse : il nest pas trop tard. On peut essayer, au moins.

Quelques jours plus tard, Paul appela pour dire quil lavait inscrite chez le médecin par internet. Étonnée, Solange interrogea :

Par internet ? Comment ?

Par « Mon Espace Santé ». Tout se passe là, aujourdhui. Tu peux le faire toi-même, jai mis le login et le mot de passe sur le petit papier dans le tiroir sous le téléphone.

Elle ouvrit le tiroir, y trouva le papier, soigneusement écrit. Elle le prit, comme une ordonnance : simple sur le papier, complexe à appliquer.

Le lendemain, elle prit son courage à deux mains. Alluma le smartphone, chercha licône du navigateur Paul avait montré très vite. Elle tapa péniblement ladresse, caractère après caractère, deux erreurs, des ratures. Enfin, la page du site surgit, bleue et blanche, saturée de boutons.

Entrez votre identifiant votre mot de passe, lut-elle à haute voix.

Le login passa. Le mot de passe, entre lettres et chiffres, fut un calvaire : le clavier changeait, disparaissait, buggait. À un moment, elle appuya par erreur et perdit tout. Elle jura entre ses dents, surprise de sa propre colère.

Elle reposa le téléphone et saisit le combiné du fixe. Appela Paul.

Je ny arrive pas Tes mots de passe, cest de la torture.

Ne ténerve pas, maman. Je passerai ce soir avec Éloi. Il texpliquera mieux que moi.

Elle raccrocha, un poids sur la poitrine. On aurait dit quelle était devenue incapable de tout sans eux, un boulet à qui il fallait constamment expliquer.

Le soir, Éloi arriva, ôta ses baskets, fonça dans le salon, sinstalla près delle.

Vas-y, mamie. Montre-moi.

Elle montra lécran. Confessa sa peur :

Jai peur dappuyer où il ne faut pas, de tout abîmer.

Y a rien à abîmer, haussa-t-il les épaules. Au pire tu seras déco, on remettra le login.

Il expliqua, patient, les boutons, le passage dune page à lautre, lannulation dun rendez-vous, la prise de nouveau rendez-vous.

Regarde, cest écrit là. Si tu te trompes, tu recommences. Cest rien.

Elle hocha la tête. Pour lui, rien. Pour elle, toute une montagne.

Après son départ, elle resta longtemps seule face à lécran. Ce rectangle semblait la tester, encore et encore. Avant, tout était simple : un appel, un rendez-vous, une visite. À présent, il fallait jongler avec des formulaires, des boutons, des notifications.

Une semaine plus tard, elle constata, surprise un matin de fatigue et de migraine, que son rendez-vous chez le généraliste avait disparu. Elle fouilla la page, en haut, en bas. Rien. Avait-elle touché par erreur ? Tenté la veille de voir comment annuler, et validé trop vite ? Son cœur semballa.

Son premier réflexe fut dappeler Paul. Mais il était surchargé de travail. Elle imagina la scène, imagina son regard fatigué disant : « Cest encore maman avec son fichu téléphone » La honte la figea.

Elle sassit. Inspira longuement. Se souvint alors dÉloi, sauf quil était sûrement en cours. Non, il fallait sen sortir seule.

Le rectangle noir était là, aussi menaçant que salutaire. Elle retrouva le parcours, se connecta, mains tremblantes. La page de rendez-vous était vide. Elle inspira longuement et cliqua sur « Prendre un rendez-vous ». Une liste de praticiens apparut. Elle choisit son généraliste, puis la première heure libre, dans trois jours. « Confirmer. »

Lécran réfléchit puis écrivit : « Vous êtes inscrite ». Date, heure, nom bien affichés. Elle relut plusieurs fois, soulagée. Elle lavait fait. Seule.

Pour se rassurer, elle fit un pas de plus. Ouvrit la messagerie, trouva le contact du médecin, appuya sur le micro :

Bonjour, ici Solange Dubois. Je viens de prendre rendez-vous par internet pour après-demain matin. Jai des problèmes de tension. Si vous pouvez vérifier

Le message fut envoyé. Quelques secondes, un « Ding ! » : « Bonjour, Mme Dubois, cest noté. Si ça empire, appelez-moi tout de suite. »

La tension retomba. Rendez-vous repris, médecin prévenu. Par ce fameux écran.

Le soir, dans le chat familial, elle écrivit : « Jai pris rendez-vous seule par internet. » Elle fit une faute, mais laissa. Limportant, cétait le sens.

Capucine répondit la première : « Mais tes trop forte, Mamie ! » Puis Charlotte : « Bravo, Solange, je suis fière de toi ! » Enfin Paul : « Tu vois, je te lavais dit ! »

Elle relisait ces messages et sentait quelque chose bouger, doucement : fragile, ténu, mais là. Non pas que soudain, elle fût de leur génération, à échanger mèmes et abréviations, mais une corde, mince mais solide, était tendue entre eux.

Après le rendez-vous, qui se passa sans accroc, Solange décida de se lancer encore. Capucine lui avait raconté, un jour, échanger avec ses copines des photos de repas, de chats, de tout et nimporte quoi. Cela lui avait paru futile, mais elle enviait ce partage instantané.

Un matin ensoleillé, alors que le rebord de la fenêtre éclatait de lumière sur les pots de semis, Solange ouvrit lappareil photo du smartphone. Sa cuisine apparut, cadrée sur lécran. Elle approcha lobjectif des petits godets remplis de pousses. Appuya. Clic discret.

La photo était un peu floue, mais lumineuse : trois pousses de tomate, une bande de lumière. En la regardant, elle comprit : ces pousses lui ressemblaient, tâtonnant dans linconnu, cherchant la lumière.

Dans le groupe familial, elle joignit la photo : « Mes tomates grandissent. »

Les réponses arrivèrent aussitôt. Capucine envoya une photo de sa chambre saccagée de livres. Charlotte, une salade multicolore : « Japprends avec toi ! » Paul fit un selfie au bureau, sourire fatigué, message : « Ma mère a des tomates, moi des dossiers qui est le mieux loti ? »

Solange rit à voix haute. Soudain, la cuisine ne paraissait plus vide. Dun coup, ils étaient tous là, chacun chez soi, mais ensemble.

Parfois, évidemment, il y avait des dérapages. Elle envoya un jour un message vocal dans le groupe au lieu de sentraîner : on lentendait gronder contre les informations à la télévision. Les petits-enfants éclatèrent de rire, Paul écrivit : « Maman, tu pourrais présenter les infos ! » Gênée, elle rit aussi. Après tout, cétait vivant.

Elle se trompait encore parfois de chat, écrivait dans le général au lieu denvoyer privé. Un jour, elle demanda comment effacer une photo : Éloi lui fit une instruction détaillée, Capucine avoua quelle ne savait pas, Charlotte envoya un sticker : « Tes à la pointe ! »

Toujours, les boutons la déconcertaient. Les mises à jour du système linquiétaient, elles donnaient limpression dun monde qui pourrait, dun coup, changer tout ce qu’elle venait dapprendre.

Mais, au fil des jours, la peur reculait. Elle découvrit quelle pouvait voir les horaires de bus, la météo, trouver sur internet la recette de la tarte de sa mère. Des efforts, certes, mais quand elle reconnut les ingrédients, elle sentit monter des larmes de fierté.

Elle nen parla pas dans le groupe. Elle envoya juste la photo du gâteau, avec la mention : « Je me rappelle la recette de Mémé. » Les cœurs, les messages ravis pleuvèrent. On lui réclama la recette, elle photographia le bout de papier raturé et transmit.

Progressivement, elle saperçut quelle regardait moins souvent le téléphone fixe, toujours accroché à son mur, mais il nétait plus son seul lien avec le monde. Un autre fil, invisible, sétait tissé, plus discret mais incroyablement solide.

Un soir, alors que la ville sassombrissait lentement et que sallumaient par dizaines les fenêtres en face, Solange sinstalla dans son fauteuil et relut les messages du groupe familial. Des photos du boulot de Paul, des selfies de Capucine avec ses copines, les plaisanteries dÉloi, les petits tracas de Charlotte. Dans le flot, quelques-unes de ses interventions : photo des tomates, recette dictée à voix haute, question sur une ordonnance.

Elle réalisa soudain quelle ne se sentait plus dehors, derrière une vitre, étrangère aux autres. Certes, la moitié du jargon des petits-enfants lui échappait. Elle ne maîtrisait pas non plus les emojis et tout le reste. Mais ses contributions étaient lues. On lui répondait. On « likait » comme le disait Capucine ses images.

Le smartphone tintinnabula. Un message de Capucine : « Mamie, contrôle de maths demain. Je peux tappeler après pour râler ? »

Solange sourit. Elle écrivit, cherchant chaque mot : « Bien sûr. Je técoute toujours. » Et envoya.

Puis elle posa doucement le smartphone sur la table, à côté de sa tasse. Silence paisible dans la pièce mais, désormais, un silence habité. Là-bas, quelque part derrière les étages, des voix et des messages lattendaient. Elle nallait jamais devenir une « pro » de la technologie, ni être de la génération dÉloi et Capucine. Mais elle avait conquis un coin chaud dans ce monde décrans.

Tandis quelle éteignait la lumière et regagnait sa chambre, ses yeux se posèrent sur le petit rectangle noir. Il semblait la regarder, tranquille. Désormais, elle savait quil lui suffirait dun simple contact pour retrouver les siens.

Et cela, à présent, suffisait.

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sixteen − seven =

Toujours connectée : Le matin de Madame Nadine Serguiev commençait toujours de la même manière. La bouilloire sur le gaz, deux cuillères de thé dans sa vieille théière ventrue qu’elle gardait depuis l’enfance de ses enfants, comme si tout l’avenir lui appartenait encore. Pendant que l’eau chauffait, elle allumait la radio de la cuisine et écoutait distraitement les nouvelles. Les voix des journalistes lui étaient plus familières que beaucoup de visages. Au mur, une pendule aux aiguilles jaunes. Les aiguilles avançaient régulièrement, mais la sonnerie du téléphone fixe dessous se faisait de plus en plus rare. Avant, il crachait le soir, quand les amies appelaient pour discuter du feuilleton ou de la tension. Maintenant, les copines étaient tantôt malades, tantôt parties chez leurs enfants dans d’autres villes, ou bien étaient parties pour toujours. Le téléphone trônait dans son coin, lourd, avec un combiné agréable à la paume. Nadine Serguiev le caressait parfois en passant, comme pour vérifier si ce moyen de communication était toujours vivant. Les enfants, eux, appelaient sur le portable. Enfin, elle savait surtout qu’ils s’appelaient entre eux, parce que lorsqu’ils venaient, ils avaient toujours leur téléphone à la main. Son fils pouvait soudainement s’interrompre au milieu d’une phrase, fixer l’écran, marmonner : « une seconde » et commencer à pianoter sur le verre. Sa petite-fille, une gamine toute fine à la longue queue de cheval, tenait son smartphone en permanence. Ses amis, ses jeux, ses cours, sa musique : tout était là-dedans. À elle, on avait offert un vieux téléphone à touches, la première fois qu’elle avait dû aller à l’hôpital pour hypertension. « Pour qu’on puisse toujours te joindre, » avait dit alors son fils. L’appareil vivotait dans sa housse grise, sur l’étagère de l’entrée. Parfois, elle oubliait de le charger. Parfois, il traînait au fond du sac, sous les foulards et les tickets de caisse. Il sonnait rarement, et quand il sonnait, Nadine Serguiev n’avait souvent pas le temps d’appuyer sur la bonne touche et s’en voulait d’être si lente. Ce jour-là, elle fêtait ses soixante-quinze ans. Un chiffre irréel. Dedans, elle se sentait bien dix ans, peut-être quinze de moins. Mais le passeport, lui, ne mentait pas. Sa matinée suivait ses rituels : thé, radio, petite gymnastique pour les articulations expliquée par la docteure du centre. Puis elle sortit du frigo une salade préparée la veille et posa sur la table une tarte. Les enfants avaient promis de venir à quatorze heures. Elle s’étonnait encore que l’anniversaire ne se discute plus au téléphone, mais dans un « groupe de discussion ». Son fils avait dit un jour : — On organise tout dans le groupe familial, avec Tatiana. Je te montrerai un jour. Mais il n’avait jamais montré. Pour elle, le mot « groupe » sonnait comme un autre monde, où les gens vivent dans des petites cases et dialoguent en lettres. À quatorze heures, ils arrivèrent. D’abord Armand, le petit-fils, avec sac à dos et écouteurs, puis discrètement, la petite-fille, puis son fils et sa belle-fille chargés de sacs. L’appartement se peupla d’un coup, devint bruyant. On sentait la pâtisserie, le parfum de la belle-fille et une odeur de fraîcheur inconnue. — Maman, bon anniversaire — dit son fils en la serrant vite dans ses bras, comme pressé d’aller plus loin. Les cadeaux posés, les fleurs dans un vase. Dasha demanda tout de suite le code Wi-Fi. Son fils, grimaçant, fouilla dans sa poche une feuille chiffonnée et commenca à dicter un mot de passe, à écouter lequel la tête de Nadine Serguiev se brouilla. — Mamie, pourquoi tu n’es jamais dans le groupe ? — demanda Armand en se déchaussant. — C’est là que tout se passe. — Quel groupe ? — répliqua-t-elle en glissant une part de tarte devant lui. — Mon téléphone me suffit bien. — Maman, — ajouta sa belle-fille, — c’est justement la raison de notre cadeau… — Elle échangea un regard avec son mari. — On a pensé à toi. Son fils sortit du sac une boîte blanche, lisse, au dessin brillant. Nadine Serguiev sentit l’angoisse monter. Elle avait deviné. — Un smartphone — annonça son fils, comme un verdict. — Simple, mais bien. Appareil photo, internet, tout ce qu’il faut. — Mais pourquoi moi ? — demanda-t-elle, tâchant de garder la voix neutre. — Mais maman, il faut bien. Tu pourras faire de la visiophonie, participer au groupe, voir les photos, les nouvelles… Et puis maintenant, tout se fait en ligne : médecin, factures… Tu te plains toujours des queues au centre médical. — Je me débrouille… — commença-t-elle avant de voir son fils soupirer. — Maman, ce sera plus simple. Si tu as un souci, tu écris. Ou nous. Plus besoin de chercher ton vieux portable et te souvenir d’où est la touche verte. Il sourit pour adoucir ses mots. Mais elle sentit tout de même une piqûre : « Où est la touche verte »… Comme une inapte. — Bon, — dit-elle, baissant les yeux sur la boîte. — Si vous y tenez tant. Ils ouvrirent la boîte ensemble, comme jadis les cadeaux des enfants. Sauf que cette fois, les enfants étaient devenus grands, et elle siégeait au centre, élève un peu apeurée. À l’intérieur, un rectangle mince, noir, froid, sans un seul bouton. — Là, c’est tactile, — expliqua Armand. — Il suffit de toucher comme ça. Il glissa son doigt, l’écran s’anima de couleurs. Nadine Serguiev sursauta. Se demanda si cette machine n’allait pas lui réclamer des mots de passe et autres complications. — N’aie pas peur — murmura tendrement Dasha. — On va tout installer — mais n’appuie sur rien d’autre, d’accord ? Tant qu’on n’a pas expliqué. Ces mots lui firent plus de mal que tout. « N’appuie pas toute seule » — comme à une petite qu’on croit maladroite. Après le déjeuner, tous passèrent au salon. Son fils s’assit près d’elle, smartphone sur les genoux. — Regarde, — commença-t-il, — voilà l’allumage… Tu laisses enfoncé… Voilà, l’écran d’accueil, maintenant le déverrouillage, tu fais glisser… Il allait si vite qu’elle mélangeait tout : bouton, écran, verrouiller… Comme une langue étrangère. — Attends, — demanda-t-elle, — un par un, sinon j’oublie. — Mais non, tu oublieras rien. C’est simple, tu verras ! Elle acquiesça, déjà persuadée que ce serait long. Il lui fallait du temps. Le temps d’admettre que désormais, tout le monde vivait dans ces rectangles – et qu’elle-même devait y entrer. Le soir, il y avait les numéros enregistrés de ses enfants, petits-enfants, la voisine Valérie et sa docteure. Son fils installa l’application de messages, la rajouta dans le groupe familial, mit les caractères en grand. — Regarde — montrait-il : — ici, c’est le groupe. Tu écris ici. Moi, regarde, j’envoie un mot. Il tapota. Un message s’afficha, s’ensuivit promptement un autre de la belle-fille : « Wahou, maman est là ! » Puis Dasha envoya des smileys multicolores. — Et comment je fais ? demanda-t-elle. — Pour écrire ? — Tu appuies ici — et son fils lui montra le champ. — Voilà le clavier. Ou tu veux parler, c’est ce micro-là. Elle essaya. Les doigts tremblaient. « Merci » finit « Mezci ». Les rires s’élevèrent. Ce n’est rien, disait son fils. Tu vas y arriver. Tout le monde se trompe au début. Leur départ laissa l’appartement silencieux, quelques parts de tarte, des fleurs, la boîte blanche du smartphone. Le téléphone lui-même, posé face contre la table. Elle le retourna prudemment. L’écran, noir, puis – à la pression — la photo de famille du dernier Nouvel An. Elle s’y voyait, de profil, en robe bleue, sourcils levés, comme déjà hésitante à trouver sa place. Elle fit glisser le doigt. Des icônes s’alignaient. Téléphone vert, messages, appareil photo… « Ne touche à rien de plus », disait son fils… Mais comment savoir ? Elle laissa le smartphone pour aller laver la vaisselle. Il allait s’habituer à l’appartement. Elle aussi. Le lendemain, elle se leva plus tôt. Regarda le téléphone tout neuf, pareil à un étranger. La peur d’hier avait reculé, ce n’était qu’un objet. On apprend à s’en servir. Elle se prépara du thé, s’assit, tira le smartphone, l’alluma, la paume moite. Encore la photo du réveillon… Elle trouva le téléphone vert et appuya. La liste de contacts : son fils, la belle-fille, Dasha, Armand, Valérie. Elle choisit son fils. Appuya. Le téléphone vibra, des ondes sur l’écran. Elle le mit à son oreille, comme un vrai. Et attendit. — Allô ? Maman ? Tout va bien ? — Oui. Je voulais juste vérifier. Ça marche. — Tu vois bien, pouffait-il. Super ! Mais à l’avenir, passe plutôt par le messager, ça coûte moins cher. — Comment on fait ? — demanda-t-elle, un peu perdue. — Je te montrerai après. Je travaille là. Elle raccrocha, cœur battant, mais fière. Elle avait osé. Sans aide. Plus tard, un « bip » bref — un message dans le groupe familial : « Mamie, comment vas-tu ? » Elle fixa longtemps la case de réponse, puis tapa laborieusement : « Tout va bien. Je bois mon thé. » Elle fit une faute à « bien », mais l’envoya ainsi. Et reçut tout de suite : « Trop fort ! C’est toi qui as tapé ? » et un cœur. Elle se surprit à sourire. Elle avait répondu. Ses mots existaient là, parmi les leurs. Le soir, la voisine Valérie frappa, apportant un pot de confiture. — Alors, j’ai entendu, la jeunesse t’a offert ce… truc intelligent ! — Un smartphone, — corrigea-t-elle, goûtant à cet anglicisme trop jeune, mais le prononçant tout de même fièrement. — Il ne mord pas ? – ria Valérie. — Il bippe, c’est tout. Mais tout est différent. Pas de boutons. — Mon petit-fils me tanne aussi. Il dit que sans ça, tu n’es nulle part. Moi, à mon âge… ils font bien ce qu’ils veulent. Ce « à mon âge » la piqua. Elle aussi avait pensé cela. Mais cette chose posée là lui soufflait au contraire : « Ce n’est pas trop tard. Essaie. » Quelques jours plus tard, son fils l’appela : il l’avait inscrite chez le médecin… en ligne ! — Comment, en ligne ? — demanda-t-elle. — Sur ‘Services Publics’, tout est là maintenant. D’ailleurs, tu peux le faire seule, le mot de passe est dans le tiroir sous le téléphone. Elle ouvrit le tiroir : une feuille, bien rangée, avec chiffres et lettres — prise de médicament ? Non, login et mot de passe. Mais qu’en faire ? Le lendemain, elle se lança. Smartphone, navigateur, saisie fastidieuse de l’adresse. Deux erreurs, recommencer. Enfin, le site chargé, codes entrés, mot de passe difficile, jongler avec la touche, s’énerver, soupirer. Finalement, elle laissa tomber et prit le téléphone fixe. Appela son fils. — J’y arrive pas avec vos trucs à code. — Ne t’énerve pas, maman. Je passerai ce soir, avec Armand, il t’expliquera mieux que moi. Elle accepta, mais raccrocha le cœur lourd. Elle avait l’impression d’être un poids, inefficace sans leur aide. Le soir, Armand arriva. Il s’assit à ses côtés, laissa courir ses doigts sur l’écran. Patient, il expliqua chaque bouton, chaque manipulation. — Ici ton rendez-vous. Pour annuler, c’est là. Si tu annules par erreur, il faudra reprendre un rendez-vous… Mais ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave, non, mais pour elle, c’est tout un monde. Après son départ, elle resta longtemps, le téléphone en main. Ce petit écran lui semblait tester sa résistance : codes, mots de passe, « erreur de connexion »… L’autrefois simple monde : on téléphone, on s’accorde, on y va — exigeait maintenant la maîtrise de plein d’étapes virtuelles. Une semaine plus tard, problème : rendez-vous disparu. Anxiété. Sûre de n’avoir touché à rien, puis souvenir d’avoir cherché la fonction ‘annuler’. Peut-être appuyé par mégarde. Envie première d’appeler le fils… Mais il travaille. Ne pas déranger pour si peu. Elle respira. Se reprit. Vers Armand ? Non, il étudie. Ne pas toujours appeler au secours. Face au smartphone, elle décida de faire seule : site, espace personnel, doigts tremblants mais précis. Aucune réservation trouvée. Elle appuya « Prendre rendez-vous ». Médecin, date (dans trois jours seulement), horaire libre. « Confirmer ». L’écran patienta quelques secondes… puis « Vous êtes enregistrée ». Son nom, date, heure affichés. Elle vérifia trois fois. Plus léger, dedans. Pour en être sûre, elle fit un pas de plus : ouvrit Messenger, chercha le chat avec la docteure, appuya sur le micro : — Bonjour, c’est Nadine Serguiev, j’ai un souci de tension, rendez-vous dans deux jours, le matin, confirmé via le site. Si possible, merci de regarder mon dossier. Envoyé. Puis un bip : « BIEN REÇU. SI AGGRAVATION, APPELEZ ! » La tension redescendit. Rendez-vous retrouvé, médecin prévenue. Et tout, via cet écran. Le soir, dans le groupe familial : « Ai pris rendez-vous seule. Par internet. » Erreur dans « internet », elle laissa. L’important, c’était le sens. Première à répondre : Dasha : « Wouah, meilleure que moi ! » Puis la belle-fille : « Fière de toi, maman ! » Enfin le fils : « Tu vois, je te l’avais dit ! » Elle lut et sentit, en elle, quelque chose s’étirer, s’épanouir. Pas tout à fait un membre de leur monde numérique, mais un fil ténu s’était tissé — qu’elle pouvait tirer pour une réponse. Après le rendez-vous, elle se dit : apprendre autre chose ? Dasha lui racontait comment, avec ses amies, elles s’échangeaient photos de plats, de chats, de bricoles. Ça semblait futile, mais elle enviait leur vie en images, alors qu’elle, n’avait que la radio et la cour. Un jour de beau soleil, elle prit le smartphone, ouvrit l’appareil photo. L’écran montra sa cuisine, en cadre. Elle s’avança vers ses pots de semis. Appuya sur le cercle. Clic discret. Photo floue mais passable : jeunes pousses dans la terre, rayure de lumière sur la table. Elle contempla longtemps. Ces pousses, pensa-t-elle, c’était elle, avec ce téléphone : cherchant la lumière, la terre encore lourde. Dans le groupe familial : photo envoyée. « Mes tomates poussent ». Envoyé. Les réponses fusèrent : Dasha — photo d’une chambre couverte de manuels ; la belle-fille, une assiette de salade, « J’apprends de toi » ; son fils, selfie dans son bureau, sourire fatigué mais sincère : « Maman a des tomates, moi des rapports. Qui s’en sort le mieux ? » Elle rit toutes seules, la cuisine ne semblait plus vide. Comme si tous, partout, étaient installés autour d’elle. Parfois, bien sûr, c’était maladroit : voix envoyée par erreur dans le groupe, où on l’entendait pester contre la télé et commenter les nouvelles. Rires des petits-enfants ; « Maman, chroniqueuse radio », s’amusait son fils. Honte, puis elle aussi en riait. Au moins, sa voix était là. Parfois, elle se trompait et, au lieu d’un message privé à Dasha, écrivait dans le groupe. Un jour, elle demanda, à tous, comment supprimer une photo : Armand rédigea un mode d’emploi, Dasha avoua « je ne sais pas non plus », la belle-fille envoya une image : « tu es notre reine du progrès ! » Elle continuait à se perdre dans les menus, craignait les mises à jour, mais chaque jour la peur baissait. Chercher un horaire de bus, la météo, une recette de tarte comme celle de sa mère – elle découvrait peu à peu de nouveaux usages. Elle n’en parlait à personne. Un jour, elle fit la tarte, photographia, envoya : « J’ai retrouvé la recette de grand-mère. » Cœurs, points d’exclamation, recettes demandées en retour. Elle photographia la fiche manuscrite et partagea. Un soir, assise dans la pénombre, elle feuilletait le groupe familial : photo du bureau du fils, selfie de Dasha avec ses copines, blagues d’Armand, petits messages de la belle-fille. Parmi eux, ses participations, moins craintives : photo de tomates, recette audio, question médicaments. Elle comprit soudain qu’elle n’était plus spectatrice, mais vraiment présente. Elle ne saisissait pas la moitié des codes des petits-enfants, alignait mal les émoticônes — mais on lui répondait, on aimait ses messages, comme disait Dasha. Un bip discret : message de Dasha. « Mamie, j’ai contrôle demain. Je pourrai t’appeler pour râler ? » Elle sourit, répondit avec concentration pour ne pas se tromper : « Appelle, je serai là pour écouter. » Envoya. Puis posa le smartphone près de sa tasse de thé. La pièce était silencieuse, mais ce silence n’était plus vide. Quelque part, derrière les murs et les étages, l’attendaient appels et messages. Elle n’était pas partie prenante de « la vie de groupe », comme disait Armand, mais elle avait trouvé sa place dans ce monde d’écrans. Elle termina son thé, se leva, éteignit la lumière dans la cuisine, jeta un regard au téléphone. Petit rectangle noir, paisible, sur la table. Elle savait qu’à tout moment, elle pourrait l’effleurer et tendre la main vers les siens. Et, à présent, cela lui suffisait.
Je suis partie à la maison de campagne sans prévenir mon mari pour découvrir ce qu’il y faisait en secret : l’horreur m’a saisie quand j’ai ouvert la porte