Tous les mardis
Églantine se hâtait dans les couloirs du métro parisien, serrant dans la main un sac en plastique vide. Ce sac devenait le symbole de sa déconvenue du jour : deux heures dépensées à errer sans but dans les galeries du Forum des Halles, sans la moindre piste valable pour un cadeau à offrir à sa filleule la fille de son amie, Solène. Sidonie, dix ans, avait abandonné sa passion pour les chevaux pour senthousiasmer désormais pour lastronomie, et dégoter une lunette astronomique correcte à un prix acceptable relevait de lexploit interstellaire.
Le soir tombait sur la capitale, et dans les entrailles du métro régnait cette lassitude si particulière des fins de journée françaises. Églantine, esquivant le flot de voyageurs sortant, se glissa jusquà lescalator. Cest là quau détour du vacarme, un éclat de voix, jeune, teinté démotion, vint caresser son attention, émergeant du chaos sonore ambiant.
« je naurais jamais cru le revoir, tu me jures, disait derrière elle une voix un peu tremblante, pleine de jeunesse. Maintenant, il vient chaque mardi la chercher à la maternelle. Lui-même. Il arrive avec sa voiture et ils vont ensemble au Jardin dAcclimatation »
Églantine simmobilisa sur les marches descendantes, jetant un bref regard en arrière. Elle aperçut à la volée la narratrice : un manteau rouge éclatant, un visage agité, les yeux brillants, et à son côté une amie attentive à chaque mot, hochant la tête.
« Chaque mardi. »
Elle aussi avait connu ce genre de mardi. Trois années plus tôt. Ce nétait pas le lundi, aux lourdes allures de départ, ni le vendredi, promesse de week-end. Cétait le mardi, ce jour autour duquel sarticulait son univers.
Chaque mardi, dès dix-sept heures, elle quittait en coup de vent le lycée du Marais où elle enseignait le français et la littérature, pour traverser Paris jusquau Conservatoire Gabriel-Fauré, niché dans un vieil hôtel particulier au parquet grinçant. Elle y retrouvait Victor. Un garçon de sept ans, grave, plus grand dans lattitude que dans la taille, sa petite main serrant létui de son violon, presque aussi grand que lui. Ce nétait pas son fils, mais son neveu. Le fils de son frère Augustin, disparu dans un accident tragique, trois années auparavant.
Durant les premiers mois qui avaient suivi les obsèques, ces mardis étaient devenus pour eux trois un rituel vital. Pour Victor, replié, quasi muet, pour Anne-Lise, sa mère effondrée, incapable de se lever. Pour Églantine elle-même, tentant malgré tout de raccommoder les miettes de leur existence en assumant le rôle dancre, de repère, daînée sur le champ de ruines de leur douleur commune.
Tous les détails subsistaient dans sa mémoire. Victor sortant de la classe sans lever les yeux, la tête basse. Églantine qui récupérait son étui de violon, dans un silence pudique. Leur chemin jusquau métro, peuplé dhistoires inventées : une faute drôle dans une dictée, une pie chapardeuse de croissant dans la cour de récréation.
Un mardi de novembre, alors quil pleuvait sans répit, Victor lui avait demandé soudain : « Tante Line, papa aussi détestait la pluie ? » Et elle, la gorge serrée de tendresse et de souffrance, avait répondu : « Il la détestait. Il courait toujours se mettre à labri sous la première marquise. » Ce jour-là, il avait pris sa main, fort, comme un adulte. Non pas pour se laisser guider, mais comme sil voulait retenir lévanescence dun souvenir pas sa main à elle, mais celle de son père, vivante, insaisissable. Sa petite poigne était empreinte de la puissance désespérée du chagrin enfantin mêlée à léclair de certitude : oui, papa a existé, il courait sous les marquises pour éviter la pluie, il nétait pas quune ombre dans les soupirs silencieux de Mamie, mais bien présent, là, dans le Paris de novembre, dans cette rue détrempée.
Trois années, sa vie avait été marquée dun « avant » et dun « après ». Mais au cœur de ce bouleversement, le mardi était resté son vrai jour. Les autres nétaient que décor ou attente. Elle sy préparait : achetant du jus de pommes pour Victor, téléchargeant des dessins animés amusants sur son téléphone pour les longs trajets, imaginant à lavance des sujets de conversation.
Puis peu à peu Anne-Lise avait retrouvé des forces, un travail. Puis, un peu plus tard, un nouvel amour. La décision était venue recommencer à zéro, loin de Paris, dans une ville de province, plus sereine. Églantine les aida à faire leurs cartons, glissa le violon de Victor dans la housse, les étreignit longuement sur le quai. « Écris-moi, appelle, je suis là, toujours, » répétait-elle, retenant ses larmes.
Au début, Victor lappelait chaque mardi, pile à dix-huit heures. À nouveau, lespace de quinze minutes, elle redevint tante Line, tentant de tout apprendre sur sa nouvelle vie : lécole, le violon, les copains. Sa voix était leur fil ténu, tendu par-dessus les centaines de kilomètres.
Puis ce fut un appel toutes les deux semaines. Victor grandissait, les activités multipliaient, les jeux vidéo avec les amis, les devoirs. « Désolé, tata, la semaine passée jai oublié, on avait une interro », lui écrivit-il un jour, et elle répondit, « Ce nest rien, mon cœur. Elle sest bien passée ? » Ses mardis ne furent plus marqués que par lespoir dun message, qui quelque fois narrivait pas. Elle ne sen offusquait pas. Parfois elle écrivait la première.
Ensuite, seuls restaient les messages pour les grandes fêtes anniversaire, Noël. Sa voix était maintenant plus assurée. Il névoquait plus rien de personnel, lançant des « Ça va », « Tout roule », « Je travaille ». Son beau-père, Philippe, était un homme doux, qui na jamais cherché à remplacer Augustin, se contentant dêtre là. Cétait lessentiel.
Il y a quelque temps, Victor accueillait une petite sœur, Camille. Sur les photos, il la portait maladroitement, le visage illuminé dune tendresse touchante. La vie, si dure et prodigue à la fois, reprenait ses droits. Elle forgeait du neuf, panse les blessures sous la routine, au rythme des soins au bébé, des préoccupations scolaires, des projets simples de lavenir. Dans cette nouvelle existence, pour Églantine, demeurait une place nette mais toujours plus étroite : « la tante davant ».
Et ce soir-là, dans le fracas souterrain du métro, ces mots volés « chaque mardi » nétaient plus une reproche, mais un doux écho. Comme un salut à cette Églantine qui, trois ans durant, avait veillé, porté, aimé jusquà lépuisement, héritant de la brûlure de la responsabilité tout autant que de la grâce dun immense amour. Cette Églantine-là savait exactement qui elle était : le pilier, le phare, la note essentielle dans la partition du quotidien dun petit garçon. Elle était nécessaire.
La femme au manteau rouge avait, elle aussi, écrit sa partition de compromis, entre les blessures du passé et les exigences du présent. Pourtant, ce battement régulier, cette constance du « chaque mardi », était une langue universelle. Celle qui disait : « Je suis là. Tu peux compter sur moi. Tu comptes, aujourdhui et à cette heure précise. » Une langue quÉglantine avait jadis parler couramment et quelle avait presque oubliée.
Le bruit du métro sestompa. Églantine redressa les épaules, contemplant son reflet dans les vitres sombres du tunnel.
Arrivée à sa station, elle savait déjà que le lendemain, elle achèterait deux mêmes lunettes astronomiques abordables, mais de bonne facture. Une pour Sidonie, lautre pour Victor, livraison à domicile. Dès que le colis arriverait, elle écrirait : « Mon petit Victor, cest pour que lon puisse regarder le même ciel, même dans deux villes différentes. Que dirais-tu, mardi prochain à dix-huit heures, si on observait en même temps la Grande Ourse ? Réglons nos montres. Je tembrasse, tante Line. »
Elle gravit les marches vers la ville endormie. Lair parisien était vif et piquant. Le prochain mardi nétait plus vide : il retrouvait sa place dans lagenda du cœur. Pas un devoir, mais une tendre promesse, portée par deux êtres liés par la mémoire, la gratitude, et linvisible fil de la parenté.
La vie suivait son cours. Son agenda comptait encore des jours quelle pouvait désigner, réserver pour un miracle silencieux : lever ensemble les yeux vers la même constellation, à des centaines de kilomètres. Pour une mémoire qui ne fait plus mal, mais réchauffe. Pour un amour devenu discret, sage, indestructible, à force davoir appris la langue de la distance.







