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Je peux masseoir à côté de toi, daccord?
Un nouveau élève, Antoine Lefèvre, est arrivé en terminale au lycée SaintLouis et sest installé immédiatement à la table de Clémence Dubois, la dernière rangée.
Clémence était toujours seule à cet endroit. Elle voyait bien, était grande, et depuis le CE1 on lavait placée au fond de la classe, tandis que les petits lunettes étaient mis à lavant. Cette solitude ne la blessait pas ; elle aimait être seule, personne ne la dérangeait. Elle navait aucune amie intime, parlait avec tout le monde mais nétait proche de personne.
Puis Antoine est apparu.
Ils ont déménagé, et pour sa dernière année Antoine a dû changer détablissement. Mais il ne sest pas découragé ; dès le premier jour il sest lié damitié avec Clémence.
Leur première conversation sest faite comme un éclair:
Je peux masseoir à côté de toi, daccord?
Antoine, surgissant de nulle part, grand, svelte, maladroit dans ses gestes, la moustache à peine dessinée, a fait ce signe.
Clémence a hoché la tête, sentant que la réponse était déjà écrite.
Antoine était bruyant, jamais morose. Il sest intégré rapidement et, sans quon le remarque, est devenu inséparable de Clémence. Lui, tel un chiot allongé, elle, majestueuse et sûre delle. Elle nétait pas comme les autres filles qui cherchaient à se faire petites ; elle était déjà grande, dune maturité qui la faisait paraître plus âgée. Peutêtre parce que, depuis le départ de son père, elle aidait sa mère à élever son petit frère Nicolas, se sentant la grande sœur.
Antoine était presque un an plus jeune quelle, mais il avait déjà commencé le lycée.
Les autres les ont surnommés « le duo », même si ce nétait que de lamitié.
Ils révisaient ensemble, surtout chez Clémence, pour le baccalauréat. Elle laidait en français, rêvait dentrer à lÉcole normale, tandis que lui, futur informaticien, lassistait en maths.
Aujourdhui, viens chez moi, je te prépare une soupe puis on étudie, ordonna Clémence, et Antoine acquiesça.
Elle aimait le faire, comme elle le faisait avec Nicolas.
Un jour, Nicolas tomba malade.
Alors viens chez moi, il ny a personne, je te ferai du risotto, on révisera, proposa soudain Antoine.
Clémence fut surprise. Antoine navait jamais linvité chez lui.
Ça tarrange? demandatelle, hésitante.
Bien sûr, pourquoi pas! sécria Antoine en riant.
Mon père le prépare, il sait faire des steaks fantastiques, se vanta Antoine, allumant la cuisinière.
Et ta mère? Elle ne sait pas cuisiner? répliqua Clémence avec un sourire.
Le visage dAntoine se ternit.
Ma mère nest plus, elle est décédée.
Pardon, je nai pas su sémut Clémence.
Javais à peine un mois quand elle est partie. Une complication à la naissance, un petit caillot dor, je ne sais plus, et elle na jamais pu se réveiller. Ses parents navaient que dixsept ans, sortant tout juste de lécole. Nous venons dun orphelinat, aucune famille.
Son père avait voulu lenvoyer dans une crèche, mais il a refusé. « Jai grandi sans famille, je ne veux pas que mon fils subisse la même chose », avaitil dit.
Clémence serra les mains dAntoine, le regrettant intensément. Elle comprit alors pourquoi elle voulait tant le protéger. Derrière son rire se cachait une tristesse profonde, une vulnérabilité permanente.
Antoine, tu es à la maison? retentit soudain une voix masculine, la porte claqua.
Papa arrive, on y va, je te le présente, saisit Antoine la main de Clémence et lentra dans le hall.
Ah, voilà la fille dont tu ne cesses de parler, se lança un homme grand, bronzé, musclé, le double dAntoine, mais plus mûr.
Voici Clémence, papa, et voici mon père, JeanMarc Dupont, présenta Antoine.
Enchanté, sourit avec retenue le père dAntoine, Vous avez eu le temps de vous faire un risotto? Vous avez dû être affamés. Ah, la jeunesse, vous avez lair rassasiés damour, plaisanta JeanMarc, Mais moi je meurs de faim, qui veut partager ?
Le risotto était réellement délicieux.
Antoine parlait de Clémence comme de sa meilleure amie. Elle observait en secret son père, admirant sa virilité. À dixsept ans, il élevait seul son petit fils, un exploit rare.
Les examens passèrent, tous deux réussirent brillamment et furent admis à luniversité.
Clémence recroisa JeanMarc plusieurs fois, chaque fois son regard la déstabilisait. Elle le voyait comme Antoine, mais plus adulte.
Un soir, elle fit un rêve où Antoine lembrassait soudainement, chose quil navait jamais faite. Elle le repoussa :
Tu délire? Nous ne sommes que des amis!
Il sécarta légèrement, et elle comprit que ce nétait pas Antoine mais son père, JeanMarc, qui la tenait dans ses bras. Elle lembrassa alors, car elle ne pouvait plus cesser de penser à lui.
Ton père na jamais voulu se remarier? demanda un jour Clémence son ami.
Antoine éclata de rire :
Non, jusquà récemment il avait un tableau de sa mère dans le salon. Tu veux le voir? Peutêtre que quelquun est arrivé, il a enlevé la photo, je crois ditil, faisant battre le cœur de Clémence.
Depuis, ils se voyaient moins, leurs études les menant dans des villes différentes. Un jour, Clémence narriva pas à le joindre, décida daller le voir, ils habitaient à côté. La porte souvrit, cétait le père dAntoine, et elle rougit de honte, bien quelle lattendît secrètement.
Antoine sest enfui à un rendezvous, il a enfin trouvé lamour, tu le savais? lança-til, le regard détourné.
Bien sûr, je lai vu, elle sappelle Diana, elle est plus jeune, répondit Clémence en souriant.
Alors nous sortons aussi? Le temps est beau, on pourrait dîner sur le quai, ça te dit? proposa soudain JeanMarc.
Clémence sapprocha, il la saisit, la rapprocha et lembrassa doucement comme dans son rêve, murmurant :
Ma petite, pardonne mon âge
« Ma petite », pensa Clémence, et ces mots la réchauffèrent dune façon inattendue. Personne ne lavait jamais appelée ainsi.
Ils vécurent une liaison secrète pendant six mois, même Antoine lignorait.
Jai peur que tu te réveilles et que tu décides que je ne suis plus nécessaire, avoua JeanMarc.
Après la troisième année, Clémence et JeanMarc annoncèrent leurs fiançailles. Sa mère sexclama :
Il a seize ans de plus que toi, tu es folle! mais, après un regard à sa fille, elle ajouta, Qui sait, Clémence, derrière quelle porte nous attend le bonheur?
Antoine, ravagé, éclata :
Clémence, je savais que tu serais toujours là Alors maintenant, tu seras ma bellemère? Incroyable, Clémence, rira-til.
Stop, ta Diana tattend, va la retrouver, le sermonna doucement Clémence, presque maternellement.
Cest ainsi quelle avait toujours veillé sur lui, comme elle lavait fait pour Nicolas. Avec JeanMarc, elle se sentait enfin petite et magnifique.
Il a trentesix ans, elle vingt, ils sont jeunes, heureux, et les ragots des voisins ne les dérangent plus. Personne naurait imaginé que Clémence épouserait le père de son ami décole, mais ils ne renonceront jamais à cet amour.






