Je ne pourrai jamais être ta mère, ni te donner mon amour, mais je veillerai sur toi et il ne faudra pas men vouloir. Car ici, tu seras tout de même mieux quà la Maison des Enfants.
Cet après-midi semblait interminable. Jean enterrait sa sœur. Pas vraiment un exemple, mais malgré tout, son sang, sa famille. Ils ne sétaient presque pas vus depuis cinq ans, et du jour au lendemain, ce drame était arrivé.
Claire, sa femme, tentait de soutenir Jean du mieux quelle le pouvait, prenant sur ses épaules la plupart du fardeau.
Mais au sortir du cimetière, une autre épreuve les attendait. Irène, la sœur de Jean, laissait derrière elle un petit garçon. Les proches venus saluer Irène, ce jour-là, se mirent tout naturellement à reporter la responsabilité de lenfant sur le plus jeune frère.
Qui sinon loncle, de chair et de sang, pour soccuper du petit ? Personne nen débattit vraiment tout le monde semblait daccord, cétait la seule décision juste.
Claire comprenait et ny était pas farouchement opposée, mais il y avait un « mais ». Les enfants, elle nen avait jamais voulu. Ni les siens, ni surtout ceux des autres.
Cette conviction, elle lavait depuis longtemps. Elle lavait formulée honnêtement à Jean avant le mariage, et lui avait pris cela avec légèreté. Après tout, à vingt ans à peine, qui pense à fonder une famille ? Ils avaient décidé, il y a dix ans, de vivre uniquement pour eux.
Maintenant, voilà quelle devait accueillir un enfant qui nétait pas le sien. Elle navait pas vraiment le choix. Jamais Jean naurait accepté de le laisser à la Maison des Enfants, et Claire ne se sentait pas la force damorcer ce genre de discussion.
Elle savait quelle ne laimerait jamais, ni ne pourrait remplacer sa mère. Le garçon était étonnamment mûr et intelligent pour son âge, alors Claire décida de tout lui dire, sans détour.
Louis, tu préfères vivre chez nous ou à la Maison des Enfants ?
Je voudrais vivre chez moi, tout seul.
Tu sais que ce nest pas possible, tu nas que sept ans. Il faut choisir.
Alors chez tonton Jean.
Très bien, tu viens avec nous, mais il faut que tu saches une chose. Je ne pourrai pas être ta mère, ni taimer. Je moccuperai de toi, mais il ne faut pas être triste pour ça. Tu verras, ce sera toujours mieux que là-bas.
Les formalités terminées, ils purent enfin rentrer chez eux.
Claire se disait quaprès cette discussion, elle naurait plus à jouer la tante attentionnée. Elle pouvait rester elle-même. Préparer le dîner, laver le linge et laider pour ses devoirs, pourquoi pas mais pas question dy laisser son cœur.
Louis, lui, ne cessait de penser quil nétait pas aimé. Il se disait quil devait bien se tenir pour éviter dêtre envoyé à la Maison des Enfants.
Pour lui, Claire attribua la plus petite chambre. Il fallait tout redécorer, adapter lespace à cet enfant.
Choix des papiers peints, du mobilier, de la décoration cétait le terrain de jeu préféré de Claire. Elle sy consacra avec passion. Louis choisit les papiers peints, tout le reste, Claire géra. Elle ne regarda pas à la dépense, elle nétait pas radine, simplement elle naimait pas les enfants. La chambre devint superbe.
Louis était ravi. Dommage que sa maman ne voie pas ce bel espace. Si seulement Claire pouvait laimer Elle est bonne, gentille, son seul défaut était de ne pas aimer les enfants.
Souvent, Louis pensait à cela, avant de sendormir.
Il savait savourer chaque instant, chaque petite joie. Le cirque, le zoo, le parc dattractions son enthousiasme était tel que Claire finit par prendre plaisir à ces sorties. Ce quelle aimait, cétait dabord leffet de surprise, puis la joie brillante dans les yeux de Louis.
En août, leur projet était de partir à la mer, juste elle et Jean. Une cousine devait garder Louis dix jours.
Mais tout changea à la dernière minute. Claire eut soudain très envie demmener le garçon voir locéan. Jean accueillit ce revirement avec surprise, mais, au fond, il en fut ravi. Il sétait attaché à Louis, lui aussi.
Louis était presque heureux. Sil pouvait être aimé Tant pis, il verrait la mer !
Ce fut un voyage réussi. Eau tiède, fruits gorgés de soleil, ambiance festive. Mais les vacances ont une fin, et la routine reprit son cours.
Travail, maison, école. Pourtant, il y avait, chez eux, un souffle nouveau, un bonheur insaisissable, comme une attente fébrile dun miracle.
Et le miracle arriva. Claire rapporta de la mer une nouvelle vie. Elle naurait jamais cru à pareille surprise après tant dannées à léviter.
Que faire ? En parler à Jean, ou régler cela seule ? Depuis Louis, elle ne savait plus si son mari tenait fermement à lidée de vivre sans enfant. Il adorait soccuper du petit, sinvestissait vraiment, lemmenait même parfois au match de foot.
Non, elle avait fait déjà un effort. Recommencer, elle nen avait pas le courage. Ce serait sa décision, et la sienne seule.
Claire se trouvait à la clinique lorsquun coup de fil de lécole linterrompit. Louis partait aux urgences avec une suspicion dappendicite. Tout fut remis à plus tard.
Elle surgit à lhôpital, affolée. Louis était allongé, livide, grelottant.
En la voyant, il fondit en larmes.
Claire, sil te plaît, ne pars pas ! Jai peur Sois ma maman, juste pour aujourdhui, juste pour cette nuit Après, je ne demanderai plus jamais rien.
Il sagrippa, désespéré, les larmes ruisselant. Une véritable crise de panique. Claire ne lavait vu pleurer quau jour des funérailles.
Mais là, il seffondrait.
Elle approcha sa main de la joue du garçon.
Mon petit, tiens bon Le médecin arrive, tout ira bien. Je reste-là, tout près Je ne bougerai pas.
Dieu, quelle laimait, à cet instant ! Ce petit garçon aux yeux débordants cétait tout ce qui comptait.
Vivre sans enfant, quelle sottise ! Ce soir, elle parlera à Jean du futur bébé. Elle venait de prendre sa décision, au moment où Louis, souffrant, serra sa main encore plus fort.
Dix années se sont écoulées.
Aujourdhui, Claire fête ses quarante-cinq ans. Les invités arrivent bientôt. Mais en buvant son café, la nostalgie la submerge.
Comme le temps a filé ! Ladolescence, la jeunesse, envolées. Elle est devenue femme, épouse heureuse, mère de deux merveilleux enfants. Louis a presque dix-huit ans, Sophie dix. Et Claire ne regrette rien.
Ou plutôt, une seule chose la ronge, profondément. Ces mots de jadis, ce refus damour. Comme elle voudrait que Louis oublie, quils seffacent, quils ne lui reviennent jamais.
Depuis ce jour à lhôpital, elle lui a souvent répété quelle laimait. Mais est-ce que Louis se souvient de ses premiers aveux ? Elle na jamais osé le lui demander.







