Ce soir-là, après que le juge ait prononcé la fin officielle, jai quitté le tribunal sans le grand fracas émotionnel que javais imaginé au petit matin. Mon cerveau ségarait sur des absurdités : la magistrate arborait une frange improbable, la douceur presque suspecte de ce mois doctobre à Paris, et je me demandais si ma petite Éloïse donnait du fil à retordre à sa mamie.
Serge ma rejoint à larrêt du bus, lair dun homme enfin libéré :
Bon, cest plié Et la petite, elle tient le choc ?
Elle va bien, ai-je lâché, sec comme un citron.
Je file, on mattend ailleurs.
Jai deviné quil courait la retrouver, mais rien na remué en moi. Cétait ce genre danesthésie qui précède la vraie douleur, comme après sêtre cogné le petit orteil. Je savais que la claque viendrait plus tard.
Plutôt que dattendre le bus, jai préféré marcher jusquà Montparnasse. Arpenter les rues connues me donnait lillusion que tout roulait, que je rentrais juste chez moi, comme avant.
Mais jaurais mieux fait de prendre le minibus. Arrivé près de la gare, jai vu le car rouge et blanc séloigner, majestueux comme un paquebot. Jai couru, agité les bras, mais le chauffeur na pas bronché. « Quelle poisse Et maintenant ? »
Jai appelé la maison, appris quÉloïse était sage comme une image, expliqué que javais raté le bus. Je serais là demain matin. « Je raconterai le reste à la maison », ai-je dit à ma mère avant de raccrocher.
***
Paul, ça fait des siècles ! sest écriée Nadège en ouvrant la porte. Elle avait changé : blonde, plus fine, elle avait ce chic parisien, surtout à côté de moi, looké comme un étudiant fauché.
Nadège, héberge-moi ce soir, ai-je supplié. Je viens de divorcer et jai loupé mon bus.
Jai balancé la nouvelle direct, histoire déviter le quiz sur Serge et Éloïse. Quon sinquiète pour la petite, ça me va. Jétais fier delle la plus rusée, la plus adorable (comme tous les papas avec leur perle rare).
Entre, ne fais pas le poireau dehors, a-t-elle dit en mattrapant la main, me guidant comme si jétais en porcelaine. On passe à table tout de suite.
Et Maxime, il est où ?
En vadrouille. Tant mieux, il ne viendra pas nous casser lambiance. On va papoter toute la nuit, comme au bon vieux temps. Ça fait combien, déjà ?
Plus dun an, je crois. Depuis mon congé paternité
Alors, elle pousse bien ta petite Éloïse ? Nadège dressait la table, sortant une bouteille de Bourgogne blanc il fallait marquer le coup.
Au début, la conversation boitait un peu. On ressassait le lycée, les anciens, leurs vies, mais on évitait le cœur du sujet. Peut-être à cause du vin, ou juste parce que je pouvais enfin parler à quelquun dautre que la famille, jai eu envie de vider mon sac. Je triturais une serviette, racontant à Nadège ma peine, jamais osée avant.
***
Après le bac, impossible de trouver un boulot dans mon domaine. Dans mon village breton, cétait mort, même à Rennes, cétait la galère. La voisine de mon amie Tania ma soufflé dessayer Paris : là-bas, il y a toujours du taf, et les salaires en euros font rêver. On a décroché un poste de serveur dans un bistrot minuscule. Pas facile, mais les patrons payaient correctement. Après un temps, jai été promu manager, grâce à mon diplôme. Mais côté appart, la chance ma snobé. Jamais plus de deux mois dans les chambres louées : une fois une mamie foldingue, une autre fois un proprio trop tactile
Ça a duré jusquà ce quun collègue propose de partager un deux-pièces et de diviser le loyer. Après réflexion, jai dit banco. Serge et moi étions potes, à lépoque je sortais avec quelquun dautre. Mais sans men rendre compte, la colocation sest transformée en romance. Grand, élégant, Serge a fait fondre mon cœur. Il moffrait des fleurs, des babioles, on est partis ensemble à la mer. Jamais été aussi heureux. Mais le bonheur, cest comme le fromage frais, ça ne dure pas.
Après quelques mois, Serge a viré bizarre.
Il rentrait du boulot grognon, morose, et à mes questions, il répondait : « Tinquiète, tout roule, mon beau ! » Mais je sentais le roussi. Jai creusé, jusquà ce quil avoue aimer une autre.
Je laime à la folie Je ne peux pas vivre sans elle, geignait-il.
Et moi, je compte pour du beurre ? Je narrivais pas à croire quil était sérieux.
Tu es génial ! Mais je taime autrement, comme un frère. Paul, franchement, en tant quhomme, tu ferais quoi ?
Va te faire cuire un œuf ! ai-je hurlé, puis je me suis planqué dans la salle de bain pour pleurer en paix.
On sest ignorés plusieurs jours. Puis Serge a tenté le comeback. Lautre fille nen avait rien à faire de lui. Jétais toujours là gentil, attentionné. Jai tout pardonné, mais la méfiance sest installée. Je doutais : rester avec Serge et vivre dans le stress, ou mieux vaut être solo ? Le bilan de santé obligatoire pour le boulot a tout chamboulé. Je suis revenu secoué.
Serge, faut que je te dise un truc. Je lai balancé dès mon retour. On va avoir un enfant
Alors, on se marie, a-t-il répondu, comme si cétait la suite logique.
***
Le mariage a eu lieu dans mon village. Jai continué à bosser à Paris jusquau congé paternité.
Pour la naissance, retour chez mes parents. Laccouchement a été sportif, mais larrivée dÉloïse a tout effacé. Serge a pris un mois de congé pour rester avec nous. Mais le temps a filé, il est reparti à Paris. Au début, il appelait tous les jours, débarquait chaque week-end voir sa femme et sa fille. Puis il a commencé à venir moins souvent, prétextant le prix des billets de train. Les appels se sont espacés. Six mois plus tard, lors dune visite, Serge ma dit :
Faut quon cause en privé.
Je tenais ma fille dans les bras. Mon cœur sest emballé, je sentais le coup dur arriver. Et javais raison. Cétait comme si le cauchemar dun an plus tôt recommençait.
Je laime à la folie, je ne peux pas vivre sans elle disait Serge.
Je nai même pas demandé : « Et moi alors ? »
Je suis resté muet, puis jai soufflé :
Tu as pensé à ta fille ? Elle a besoin de son père.
Je nabandonnerai pas Éloïse. Elle compte beaucoup pour moi, juste après elle. Et toi tu es le troisième.
Tu vois, jai même décroché la médaille de bronze, ai-je ironisé, amer.
Ensuite, jai craqué. Ma mère, paniquée, a débarqué en entendant mes cris. Je poussais Serge vers la porte :
Va retrouver ta dulcinée ! Et ne remets plus les pieds ici !
Dans la chambre, la petite sest réveillée et sest mise à pleurer.
Sur le seuil, Serge sest retourné :
Je demande le divorce ? comme si mon avis pouvait changer la donne.
***
Après la deuxième trahison de Serge, jai plongé. Je ne sais plus si je mangeais, dormais, jerrais comme un fantôme Sans mes parents, ma sœur, et surtout Éloïse, jaurais pu faire une grosse bêtise. Le pire, cétait le jour où jai reçu la convocation au tribunal. Ce jour-là, je suis allé dans le village voisin voir une voyante, pour savoir quoi faire. Devais-je accepter le divorce ? La loi me permettait de refuser, car la petite navait pas encore un an.
La vieille dame a tiré les cartes et ma dit : « Ton mari est ensorcelé par une autre. Je peux le faire revenir, mais tu ne seras pas heureux avec lui. Ce nest pas lhomme quil te faut. Il ta trompé une fois, il recommencera. »
Et voilà, aujourdhui cest plié, ai-je conclu. Je ne sais pas comment avancer. Comment Éloïse va le vivre ? Quest-ce que je vais lui dire quand elle demandera : « Où est papa ? »
Tu es bête, Paul ! sest assombrie Nadège. Tu devrais te réjouir, tu es encore jeune, tu nas pas grillé tes plus belles années pour lui. Tu as la santé, la tête sur les épaules, tes parents te soutiennent Et des hommes, il y en aura dautres, crois-moi.
Facile à dire, toi, Maxime ne ta pas larguée
Tu ne me croiras pas, mais sil le faisait, je lui ferais même un petit salut. Ces derniers temps, il rentre presque tous les soirs un peu pompette, et il commence à vouloir jouer au chef Jen ai marre de ses reproches, mais je nai nulle part où aller. Mes parents sont loin, ma fille est petite, je nai pas de boulot
Tu crois quil existe des hommes bien, honnêtes ? ai-je lâché.
Va savoir ! répondit Nadège en haussant les épaules, puis elle est allée voir dans la chambre si sa fille dormait toujours. Je suis resté à table, la tête dans les bras. Un brouillard gris et épais, comme la brume dautomne, envahissait mon cœur.
***
Le lendemain matin, en descendant du bus, jai tout de suite repéré deux silhouettes connues à larrêt : ma mère tenait Éloïse dans les bras. En me voyant, la petite a tendu les bras et gazouillé de bonheur.
Coucou, ma puce ! je lai serrée fort, et Éloïse sest accrochée à mon cou, me décoiffant au passage.
Regarde ce que je tai ramené, je lui ai offert une petite voiture achetée au kiosque de la gare. Cest de la part de papa ( « Serge na même pas pensé à lui ramener des bonbons », ai-je pensé).
Pa-pa-pa, gazouilla Éloïse, et jai senti les larmes me monter aux yeux.
Comment tu vas, mon fils ? demanda ma mère, pleine de tendresse.
Ça va très bien, ai-je répondu en souriant. « Je dois être solide. Je tiendrai pour eux », me répétais-je comme un mantra.
Et à voix haute :
On rentre à la maison, maman.
On a marché tous les trois vers la maison, le soleil commençait à percer à travers les nuages, et lodeur du pain frais flottait dans la rue. Ma mère a glissé son bras autour de mes épaules, comme elle le faisait quand jétais gamin, et jai senti un peu de chaleur revenir dans ma poitrine. Éloïse, elle, babillait sans cesse, sa voiture serrée contre elle, et je me suis dit quil fallait vraiment que je tienne bon pour elle.
En arrivant, ma sœur était déjà là, elle avait préparé du café et des croissants, et tout le monde sest installé autour de la table, comme si rien navait bougé. On a parlé de tout et de rien, des voisins, du marché, des petits tracas du quotidien, et ça ma fait du bien de retrouver cette ambiance familière. Ma mère ma regardé avec ses yeux doux, sans rien dire, mais jai compris quelle savait tout ce que je ressentais.
Plus tard, pendant quÉloïse jouait dans le salon, ma sœur ma proposé daller faire un tour au parc, histoire de prendre lair et de penser à autre chose. On a marché sous les platanes, les feuilles craquaient sous nos pieds, et elle ma raconté ses propres galères, ses doutes, ses envies de changement. Ça ma rassuré de voir que je nétais pas le seul à me sentir paumé parfois.
En rentrant, jai croisé le regard dÉloïse, qui ma souri de toutes ses dents, et jai su que, malgré tout, il y avait encore des moments heureux à venir. Jai pris une grande inspiration, jai serré ma fille contre moi, et jai promis, tout bas, de ne jamais la laisser tomber. On a passé la soirée à regarder un vieux film français, à rire, à grignoter des madeleines, et pour la première fois depuis longtemps, jai eu limpression que la vie pouvait recommencer.
Avant de me coucher, jai envoyé un message à Nadège pour la remercier de son accueil, et elle ma répondu avec un cœur et un « tu passes quand tu veux ». Jai souri, jai éteint la lumière, et je me suis endormi en pensant que, même si tout nétait pas parfait, javais encore une famille, des amis, et surtout, Éloïse, qui comptait sur moi.
Aujourdhui, jai pigé que la force ne vient pas de labsence de chagrin, mais de la capacité à avancer malgré tout.






