Un soir après le divorce Lorsque Catherine sortit du tribunal, elle fut surprise de ne ressentir ni agitation ni désespoir, contrairement à ce matin-là – au contraire, des pensées tout à fait étrangères lui traversaient l’esprit : la coiffure extravagante de la juge, la douceur inhabituelle de cette journée d’octobre, ou ce que faisait son petit Sasha à cet instant, s’il embêtait beaucoup sa grand-mère. Serge la rattrapa à l’arrêt du bus : — Voilà, enfin, tout est terminé… Comment va le petit ? — Bien, répondit brièvement Catherine. — Alors je file. On m’attend. « Elle t’attend », pensa Catherine, mais toujours sans émotion. C’était comme un choc, quand une blessure grave ne fait pas mal tout de suite. La douleur viendrait plus tard… Elle ne prit pas le bus, préférant marcher jusqu’à la gare. Arpenter les rues familières l’apaisait, lui donnait l’impression que rien n’avait changé, qu’elle rentrait simplement chez elle comme avant… Mais elle aurait mieux fait de monter dans le minibus. Arrivée près de la gare routière, Catherine vit le bus rouge et blanc s’éloigner lentement du quai. Elle courut, fit signe de la main, mais le chauffeur ne la vit pas ou ne voulut pas s’arrêter. « Quelle journée, se dit-elle. Et maintenant, que faire ? » Elle appela chez elle, apprit que Sasha était sage, et annonça qu’elle avait raté le bus. Elle serait là demain matin. « Je raconterai tout le reste à la maison », dit-elle à sa mère avant de raccrocher. *** — Catherine, ça fait une éternité ! s’exclama Nadia en ouvrant la porte. Elle avait beaucoup changé depuis leur dernière rencontre : devenue blonde, amincie. L’ancienne camarade de classe ressemblait à un mannequin, surtout à côté de Catherine, vêtue simplement. — Nadia, laisse-moi dormir ici, dit l’invitée. Tu comprends, je viens de divorcer et j’ai raté mon bus. Elle lâcha la nouvelle dès le seuil, pour éviter les questions inévitables sur Serge et Sasha. Mais qu’on demande des nouvelles du petit, ça ne la dérangeait pas. Son fils était sa fierté – le meilleur, le plus intelligent (comme chaque mère le pense de son enfant). — Entre, ne reste pas sur le pas de la porte, bavarda Nadia, prenant Catherine par la main et la menant doucement, comme une malade, dans la chambre. — On va dîner. — Et Maxime, il est où ? demanda Catherine. — En déplacement. Tant mieux, il ne nous dérangera pas. On va papoter comme au bon vieux temps. Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas vues ? — Plus d’un an, je crois. Depuis mon congé maternité… — Alors, il grandit bien, ton petit bonhomme ? Nadia dressait la table rapidement. Elle sortit une bouteille de vin blanc – il fallait fêter les retrouvailles. La conversation peinait à démarrer. Elles évoquaient leurs années d’école, les anciens camarades – ce qu’ils étaient devenus. Mais évitaient les sujets personnels. Que ce soit à cause du vin bu à jeun ou de la rare occasion de parler à quelqu’un d’autre que ses parents ou sa sœur, Catherine ressentit soudain le besoin urgent de se confier. Nerveusement, elle froissait une serviette en papier, racontant à son amie son histoire triste, qu’elle n’avait jamais partagée avec personne. *** Après le collège, Catherine n’avait pas trouvé de travail dans sa spécialité. Dans son village, c’était impossible, et même en ville, compliqué. Une voisine lui proposa d’aller tenter sa chance à Paris : là-bas, on cherchait toujours des bras, et les salaires étaient meilleurs. Les filles devinrent serveuses dans un petit café. Le travail était dur, mais les patrons payaient bien. Au bout d’un moment, Catherine fut promue manager (le métier indiqué sur son diplôme). Mais elle eut des problèmes de logement. Dans aucune des chambres louées, elle ne resta longtemps. Les propriétaires étaient tous particuliers : une vieille dame un peu folle, un oncle qui draguait ouvertement les jeunes locataires… Cela dura jusqu’à ce qu’un collègue lui propose de louer ensemble un deux-pièces et de partager le loyer. Après réflexion, Catherine accepta. Elle et Serge étaient de bons amis, à l’époque Catherine voyait quelqu’un d’autre. Mais sans s’en rendre compte, l’amitié et la colocation devinrent une histoire d’amour. Grand, beau, Serge conquit le cœur de Catherine. Presque chaque jour, il lui offrait des fleurs, d’autres petits cadeaux, ils partirent ensemble à la mer. Catherine se sentait heureuse comme jamais. Mais ce bonheur fut de courte durée. Après quelques mois de vie commune, Serge changea. Il rentrait du travail silencieux, morose, et à toutes ses questions sur son humeur, il répondait : « T’inquiète pas, tout va bien ! » Mais Catherine sentait intuitivement que quelque chose n’allait pas. Elle insista jusqu’à ce que Serge avoue qu’il était tombé amoureux d’une autre. — Je l’aime tellement… Je ne peux pas vivre sans elle, se plaignait-il. — Et moi alors ? Catherine n’arrivait pas à croire que son amoureux parlait sérieusement. — Tu es merveilleuse ! Mais je t’aime autrement, comme une sœur. Catherine, dis-moi, en tant que femme, qu’est-ce que je dois faire ? — Va au diable ! s’écria-t-elle, se réfugiant dans la salle de bain pour qu’il ne voie pas ses larmes. Ils ne se parlèrent pas pendant quelques jours. Puis Serge fit un pas vers la réconciliation. Il s’avéra que l’objet de sa passion ne lui rendait pas ses sentiments. Et Catherine était toujours là – gentille, aimante, attentionnée. Elle pardonna tout, mais au fond d’elle, l’inquiétude s’installa. Catherine hésitait – rester avec Serge et vivre sur le qui-vive, ou mieux valait-il rester seule ? Un examen médical pour le travail mit les choses au clair. Elle rentra bouleversée et perdue. — Serge, il faut que je te dise quelque chose, lança-t-elle dès le seuil. — Nous allons avoir un enfant… — Alors, marions-nous, répondit-il simplement. *** Le mariage eut lieu dans son village. Catherine travailla à Paris jusqu’à son congé maternité. Elle revint chez ses parents pour accoucher. L’accouchement fut difficile, mais son petit garçon fut la récompense de toutes ses épreuves. Serge prit un mois de congé et vécut avec eux, aidant sa femme en tout. Mais le temps passa, il retourna à Paris. D’abord, il appelait Catherine tous les jours, ils parlaient longtemps, il venait chaque week-end voir sa femme et son fils. Puis il vint moins souvent, prétextant le prix des billets. Les appels se firent rares. Et six mois plus tard, lors d’une visite au village, Serge dit à Catherine : — Il faut qu’on parle en tête-à-tête. Catherine tenait son fils dans les bras. Son cœur battait plus vite, comme s’il pressentait un malheur. Et il ne se trompait pas. Le cauchemar vécu un an plus tôt se répétait mot pour mot. — Je l’aime tellement, je ne peux pas vivre sans elle… racontait Serge. Catherine ne demanda plus : « Et moi alors ? » Elle se tut. Elle lâcha seulement : — As-tu pensé à ton fils ? Il a besoin de son père. — Je n’abandonnerai pas Sasha. Il est la deuxième personne la plus importante dans ma vie. Après elle. Et toi, tu es la troisième… — Tu vois, j’ai même la médaille de bronze, sourit Catherine avec amertume. Puis elle fit une crise. Sa mère, affolée, accourut. Catherine poussait son mari vers la porte : — Va retrouver ta maîtresse ! Et ne reviens plus jamais ici ! Dans la chambre voisine, son fils se réveilla en pleurant. Sur le seuil, Serge se retourna : — Je demande le divorce ? demanda-t-il, comme si son accord ou son refus pouvaient changer quelque chose. *** Après la seconde trahison de son mari, Catherine sombra dans la dépression. Elle ne se souvient plus si elle mangeait, dormait, elle errait comme dans un brouillard… Sans ses parents, sa sœur, et surtout son petit Sasha, elle aurait pu commettre l’irréparable. Elle se sentit particulièrement mal en recevant la convocation au tribunal. Ce jour-là, elle alla dans le village voisin voir une voyante, pour demander conseil. Devait-elle accepter le divorce ? Selon la loi, elle pouvait refuser, car son fils n’avait pas encore un an. La vieille femme tira les cartes et dit à Catherine : « Ton mari a été ensorcelé par une autre. Je peux faire en sorte qu’il revienne vers toi. Mais tu ne seras pas heureuse avec lui. Ce n’est pas ton homme. Il t’a trompée une fois, il recommencera. » — Et aujourd’hui, on nous a divorcés, conclut Catherine son récit. — Maintenant, je ne sais pas comment vivre. Comment Sasha va-t-il le prendre ? Que lui dirai-je quand il demandera : « Où est mon papa ? » — Tu es bête, Catherine ! s’assombrit soudain Nadia. — Tu devrais te réjouir d’être encore jeune, de ne pas avoir gâché tes plus belles années pour lui. Tu as la santé, l’intelligence, tes parents t’aident… Et des hommes, il y en aura encore assez pour nous. — Facile à dire, ton Maxime n’est pas parti pour une autre… — Tu ne me croiras pas, mais s’il le faisait, je lui ferais même un signe d’adieu. Ces derniers temps, il rentre presque tous les jours « pompette », et commence à vouloir savoir qui commande à la maison… Ses reproches m’agacent, mais je n’ai nulle part où aller. Mes parents sont loin, ma fille est petite, je n’ai pas de travail… — Existe-t-il vraiment des hommes honnêtes et normaux ? s’échappa Catherine. — Qui sait ? répondit Nadia en haussant les épaules, puis elle alla dans la chambre voisine voir si l’enfant ne s’était pas réveillée. Catherine resta assise à la table, la tête dans les bras. Une lourde et grise désespérance, comme un brouillard d’automne, envahissait son cœur. *** Le lendemain matin, en descendant du bus, elle aperçut tout de suite deux silhouettes familières : sa mère tenait Sasha dans les bras. En voyant Catherine, le petit tendit les bras vers elle et babilla joyeusement. — Bonjour, mon trésor ! l’embrassa-t-elle, et il s’accrocha fort à son cou, tout en lui ébouriffant les cheveux. — Regarde ce que je t’ai rapporté, lui tendit-elle une petite voiture achetée au kiosque de la gare. — C’est de la part de papa ( « Et Serge n’a même pas envoyé de bonbons », pensa-t-elle). — Pa-pa-pa, gazouilla Sasha, et Catherine sentit de nouvelles larmes monter à ses yeux. — Comment vas-tu, ma fille ? demanda sa mère avec compassion. — Tout va bien, sourit Catherine. « Je dois être forte. Je tiendrai pour eux », se répétait-elle comme un mantra. Et à voix haute : — Allons à la maison, maman. Vous m’avez tellement manqué…

Ce soir-là, après que le juge ait prononcé la fin officielle, jai quitté le tribunal sans le grand fracas émotionnel que javais imaginé au petit matin. Mon cerveau ségarait sur des absurdités : la magistrate arborait une frange improbable, la douceur presque suspecte de ce mois doctobre à Paris, et je me demandais si ma petite Éloïse donnait du fil à retordre à sa mamie.
Serge ma rejoint à larrêt du bus, lair dun homme enfin libéré :
Bon, cest plié Et la petite, elle tient le choc ?
Elle va bien, ai-je lâché, sec comme un citron.
Je file, on mattend ailleurs.
Jai deviné quil courait la retrouver, mais rien na remué en moi. Cétait ce genre danesthésie qui précède la vraie douleur, comme après sêtre cogné le petit orteil. Je savais que la claque viendrait plus tard.
Plutôt que dattendre le bus, jai préféré marcher jusquà Montparnasse. Arpenter les rues connues me donnait lillusion que tout roulait, que je rentrais juste chez moi, comme avant.
Mais jaurais mieux fait de prendre le minibus. Arrivé près de la gare, jai vu le car rouge et blanc séloigner, majestueux comme un paquebot. Jai couru, agité les bras, mais le chauffeur na pas bronché. « Quelle poisse Et maintenant ? »
Jai appelé la maison, appris quÉloïse était sage comme une image, expliqué que javais raté le bus. Je serais là demain matin. « Je raconterai le reste à la maison », ai-je dit à ma mère avant de raccrocher.
***
Paul, ça fait des siècles ! sest écriée Nadège en ouvrant la porte. Elle avait changé : blonde, plus fine, elle avait ce chic parisien, surtout à côté de moi, looké comme un étudiant fauché.
Nadège, héberge-moi ce soir, ai-je supplié. Je viens de divorcer et jai loupé mon bus.
Jai balancé la nouvelle direct, histoire déviter le quiz sur Serge et Éloïse. Quon sinquiète pour la petite, ça me va. Jétais fier delle la plus rusée, la plus adorable (comme tous les papas avec leur perle rare).
Entre, ne fais pas le poireau dehors, a-t-elle dit en mattrapant la main, me guidant comme si jétais en porcelaine. On passe à table tout de suite.
Et Maxime, il est où ?
En vadrouille. Tant mieux, il ne viendra pas nous casser lambiance. On va papoter toute la nuit, comme au bon vieux temps. Ça fait combien, déjà ?
Plus dun an, je crois. Depuis mon congé paternité
Alors, elle pousse bien ta petite Éloïse ? Nadège dressait la table, sortant une bouteille de Bourgogne blanc il fallait marquer le coup.
Au début, la conversation boitait un peu. On ressassait le lycée, les anciens, leurs vies, mais on évitait le cœur du sujet. Peut-être à cause du vin, ou juste parce que je pouvais enfin parler à quelquun dautre que la famille, jai eu envie de vider mon sac. Je triturais une serviette, racontant à Nadège ma peine, jamais osée avant.
***
Après le bac, impossible de trouver un boulot dans mon domaine. Dans mon village breton, cétait mort, même à Rennes, cétait la galère. La voisine de mon amie Tania ma soufflé dessayer Paris : là-bas, il y a toujours du taf, et les salaires en euros font rêver. On a décroché un poste de serveur dans un bistrot minuscule. Pas facile, mais les patrons payaient correctement. Après un temps, jai été promu manager, grâce à mon diplôme. Mais côté appart, la chance ma snobé. Jamais plus de deux mois dans les chambres louées : une fois une mamie foldingue, une autre fois un proprio trop tactile
Ça a duré jusquà ce quun collègue propose de partager un deux-pièces et de diviser le loyer. Après réflexion, jai dit banco. Serge et moi étions potes, à lépoque je sortais avec quelquun dautre. Mais sans men rendre compte, la colocation sest transformée en romance. Grand, élégant, Serge a fait fondre mon cœur. Il moffrait des fleurs, des babioles, on est partis ensemble à la mer. Jamais été aussi heureux. Mais le bonheur, cest comme le fromage frais, ça ne dure pas.
Après quelques mois, Serge a viré bizarre.
Il rentrait du boulot grognon, morose, et à mes questions, il répondait : « Tinquiète, tout roule, mon beau ! » Mais je sentais le roussi. Jai creusé, jusquà ce quil avoue aimer une autre.
Je laime à la folie Je ne peux pas vivre sans elle, geignait-il.
Et moi, je compte pour du beurre ? Je narrivais pas à croire quil était sérieux.
Tu es génial ! Mais je taime autrement, comme un frère. Paul, franchement, en tant quhomme, tu ferais quoi ?
Va te faire cuire un œuf ! ai-je hurlé, puis je me suis planqué dans la salle de bain pour pleurer en paix.
On sest ignorés plusieurs jours. Puis Serge a tenté le comeback. Lautre fille nen avait rien à faire de lui. Jétais toujours là gentil, attentionné. Jai tout pardonné, mais la méfiance sest installée. Je doutais : rester avec Serge et vivre dans le stress, ou mieux vaut être solo ? Le bilan de santé obligatoire pour le boulot a tout chamboulé. Je suis revenu secoué.
Serge, faut que je te dise un truc. Je lai balancé dès mon retour. On va avoir un enfant
Alors, on se marie, a-t-il répondu, comme si cétait la suite logique.
***
Le mariage a eu lieu dans mon village. Jai continué à bosser à Paris jusquau congé paternité.
Pour la naissance, retour chez mes parents. Laccouchement a été sportif, mais larrivée dÉloïse a tout effacé. Serge a pris un mois de congé pour rester avec nous. Mais le temps a filé, il est reparti à Paris. Au début, il appelait tous les jours, débarquait chaque week-end voir sa femme et sa fille. Puis il a commencé à venir moins souvent, prétextant le prix des billets de train. Les appels se sont espacés. Six mois plus tard, lors dune visite, Serge ma dit :
Faut quon cause en privé.
Je tenais ma fille dans les bras. Mon cœur sest emballé, je sentais le coup dur arriver. Et javais raison. Cétait comme si le cauchemar dun an plus tôt recommençait.
Je laime à la folie, je ne peux pas vivre sans elle disait Serge.
Je nai même pas demandé : « Et moi alors ? »
Je suis resté muet, puis jai soufflé :
Tu as pensé à ta fille ? Elle a besoin de son père.
Je nabandonnerai pas Éloïse. Elle compte beaucoup pour moi, juste après elle. Et toi tu es le troisième.
Tu vois, jai même décroché la médaille de bronze, ai-je ironisé, amer.
Ensuite, jai craqué. Ma mère, paniquée, a débarqué en entendant mes cris. Je poussais Serge vers la porte :
Va retrouver ta dulcinée ! Et ne remets plus les pieds ici !
Dans la chambre, la petite sest réveillée et sest mise à pleurer.
Sur le seuil, Serge sest retourné :
Je demande le divorce ? comme si mon avis pouvait changer la donne.
***
Après la deuxième trahison de Serge, jai plongé. Je ne sais plus si je mangeais, dormais, jerrais comme un fantôme Sans mes parents, ma sœur, et surtout Éloïse, jaurais pu faire une grosse bêtise. Le pire, cétait le jour où jai reçu la convocation au tribunal. Ce jour-là, je suis allé dans le village voisin voir une voyante, pour savoir quoi faire. Devais-je accepter le divorce ? La loi me permettait de refuser, car la petite navait pas encore un an.
La vieille dame a tiré les cartes et ma dit : « Ton mari est ensorcelé par une autre. Je peux le faire revenir, mais tu ne seras pas heureux avec lui. Ce nest pas lhomme quil te faut. Il ta trompé une fois, il recommencera. »
Et voilà, aujourdhui cest plié, ai-je conclu. Je ne sais pas comment avancer. Comment Éloïse va le vivre ? Quest-ce que je vais lui dire quand elle demandera : « Où est papa ? »
Tu es bête, Paul ! sest assombrie Nadège. Tu devrais te réjouir, tu es encore jeune, tu nas pas grillé tes plus belles années pour lui. Tu as la santé, la tête sur les épaules, tes parents te soutiennent Et des hommes, il y en aura dautres, crois-moi.
Facile à dire, toi, Maxime ne ta pas larguée
Tu ne me croiras pas, mais sil le faisait, je lui ferais même un petit salut. Ces derniers temps, il rentre presque tous les soirs un peu pompette, et il commence à vouloir jouer au chef Jen ai marre de ses reproches, mais je nai nulle part où aller. Mes parents sont loin, ma fille est petite, je nai pas de boulot
Tu crois quil existe des hommes bien, honnêtes ? ai-je lâché.
Va savoir ! répondit Nadège en haussant les épaules, puis elle est allée voir dans la chambre si sa fille dormait toujours. Je suis resté à table, la tête dans les bras. Un brouillard gris et épais, comme la brume dautomne, envahissait mon cœur.
***
Le lendemain matin, en descendant du bus, jai tout de suite repéré deux silhouettes connues à larrêt : ma mère tenait Éloïse dans les bras. En me voyant, la petite a tendu les bras et gazouillé de bonheur.
Coucou, ma puce ! je lai serrée fort, et Éloïse sest accrochée à mon cou, me décoiffant au passage.
Regarde ce que je tai ramené, je lui ai offert une petite voiture achetée au kiosque de la gare. Cest de la part de papa ( « Serge na même pas pensé à lui ramener des bonbons », ai-je pensé).
Pa-pa-pa, gazouilla Éloïse, et jai senti les larmes me monter aux yeux.
Comment tu vas, mon fils ? demanda ma mère, pleine de tendresse.
Ça va très bien, ai-je répondu en souriant. « Je dois être solide. Je tiendrai pour eux », me répétais-je comme un mantra.
Et à voix haute :
On rentre à la maison, maman.
On a marché tous les trois vers la maison, le soleil commençait à percer à travers les nuages, et lodeur du pain frais flottait dans la rue. Ma mère a glissé son bras autour de mes épaules, comme elle le faisait quand jétais gamin, et jai senti un peu de chaleur revenir dans ma poitrine. Éloïse, elle, babillait sans cesse, sa voiture serrée contre elle, et je me suis dit quil fallait vraiment que je tienne bon pour elle.

En arrivant, ma sœur était déjà là, elle avait préparé du café et des croissants, et tout le monde sest installé autour de la table, comme si rien navait bougé. On a parlé de tout et de rien, des voisins, du marché, des petits tracas du quotidien, et ça ma fait du bien de retrouver cette ambiance familière. Ma mère ma regardé avec ses yeux doux, sans rien dire, mais jai compris quelle savait tout ce que je ressentais.

Plus tard, pendant quÉloïse jouait dans le salon, ma sœur ma proposé daller faire un tour au parc, histoire de prendre lair et de penser à autre chose. On a marché sous les platanes, les feuilles craquaient sous nos pieds, et elle ma raconté ses propres galères, ses doutes, ses envies de changement. Ça ma rassuré de voir que je nétais pas le seul à me sentir paumé parfois.

En rentrant, jai croisé le regard dÉloïse, qui ma souri de toutes ses dents, et jai su que, malgré tout, il y avait encore des moments heureux à venir. Jai pris une grande inspiration, jai serré ma fille contre moi, et jai promis, tout bas, de ne jamais la laisser tomber. On a passé la soirée à regarder un vieux film français, à rire, à grignoter des madeleines, et pour la première fois depuis longtemps, jai eu limpression que la vie pouvait recommencer.

Avant de me coucher, jai envoyé un message à Nadège pour la remercier de son accueil, et elle ma répondu avec un cœur et un « tu passes quand tu veux ». Jai souri, jai éteint la lumière, et je me suis endormi en pensant que, même si tout nétait pas parfait, javais encore une famille, des amis, et surtout, Éloïse, qui comptait sur moi.

Aujourdhui, jai pigé que la force ne vient pas de labsence de chagrin, mais de la capacité à avancer malgré tout.

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Un soir après le divorce Lorsque Catherine sortit du tribunal, elle fut surprise de ne ressentir ni agitation ni désespoir, contrairement à ce matin-là – au contraire, des pensées tout à fait étrangères lui traversaient l’esprit : la coiffure extravagante de la juge, la douceur inhabituelle de cette journée d’octobre, ou ce que faisait son petit Sasha à cet instant, s’il embêtait beaucoup sa grand-mère. Serge la rattrapa à l’arrêt du bus : — Voilà, enfin, tout est terminé… Comment va le petit ? — Bien, répondit brièvement Catherine. — Alors je file. On m’attend. « Elle t’attend », pensa Catherine, mais toujours sans émotion. C’était comme un choc, quand une blessure grave ne fait pas mal tout de suite. La douleur viendrait plus tard… Elle ne prit pas le bus, préférant marcher jusqu’à la gare. Arpenter les rues familières l’apaisait, lui donnait l’impression que rien n’avait changé, qu’elle rentrait simplement chez elle comme avant… Mais elle aurait mieux fait de monter dans le minibus. Arrivée près de la gare routière, Catherine vit le bus rouge et blanc s’éloigner lentement du quai. Elle courut, fit signe de la main, mais le chauffeur ne la vit pas ou ne voulut pas s’arrêter. « Quelle journée, se dit-elle. Et maintenant, que faire ? » Elle appela chez elle, apprit que Sasha était sage, et annonça qu’elle avait raté le bus. Elle serait là demain matin. « Je raconterai tout le reste à la maison », dit-elle à sa mère avant de raccrocher. *** — Catherine, ça fait une éternité ! s’exclama Nadia en ouvrant la porte. Elle avait beaucoup changé depuis leur dernière rencontre : devenue blonde, amincie. L’ancienne camarade de classe ressemblait à un mannequin, surtout à côté de Catherine, vêtue simplement. — Nadia, laisse-moi dormir ici, dit l’invitée. Tu comprends, je viens de divorcer et j’ai raté mon bus. Elle lâcha la nouvelle dès le seuil, pour éviter les questions inévitables sur Serge et Sasha. Mais qu’on demande des nouvelles du petit, ça ne la dérangeait pas. Son fils était sa fierté – le meilleur, le plus intelligent (comme chaque mère le pense de son enfant). — Entre, ne reste pas sur le pas de la porte, bavarda Nadia, prenant Catherine par la main et la menant doucement, comme une malade, dans la chambre. — On va dîner. — Et Maxime, il est où ? demanda Catherine. — En déplacement. Tant mieux, il ne nous dérangera pas. On va papoter comme au bon vieux temps. Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas vues ? — Plus d’un an, je crois. Depuis mon congé maternité… — Alors, il grandit bien, ton petit bonhomme ? Nadia dressait la table rapidement. Elle sortit une bouteille de vin blanc – il fallait fêter les retrouvailles. La conversation peinait à démarrer. Elles évoquaient leurs années d’école, les anciens camarades – ce qu’ils étaient devenus. Mais évitaient les sujets personnels. Que ce soit à cause du vin bu à jeun ou de la rare occasion de parler à quelqu’un d’autre que ses parents ou sa sœur, Catherine ressentit soudain le besoin urgent de se confier. Nerveusement, elle froissait une serviette en papier, racontant à son amie son histoire triste, qu’elle n’avait jamais partagée avec personne. *** Après le collège, Catherine n’avait pas trouvé de travail dans sa spécialité. Dans son village, c’était impossible, et même en ville, compliqué. Une voisine lui proposa d’aller tenter sa chance à Paris : là-bas, on cherchait toujours des bras, et les salaires étaient meilleurs. Les filles devinrent serveuses dans un petit café. Le travail était dur, mais les patrons payaient bien. Au bout d’un moment, Catherine fut promue manager (le métier indiqué sur son diplôme). Mais elle eut des problèmes de logement. Dans aucune des chambres louées, elle ne resta longtemps. Les propriétaires étaient tous particuliers : une vieille dame un peu folle, un oncle qui draguait ouvertement les jeunes locataires… Cela dura jusqu’à ce qu’un collègue lui propose de louer ensemble un deux-pièces et de partager le loyer. Après réflexion, Catherine accepta. Elle et Serge étaient de bons amis, à l’époque Catherine voyait quelqu’un d’autre. Mais sans s’en rendre compte, l’amitié et la colocation devinrent une histoire d’amour. Grand, beau, Serge conquit le cœur de Catherine. Presque chaque jour, il lui offrait des fleurs, d’autres petits cadeaux, ils partirent ensemble à la mer. Catherine se sentait heureuse comme jamais. Mais ce bonheur fut de courte durée. Après quelques mois de vie commune, Serge changea. Il rentrait du travail silencieux, morose, et à toutes ses questions sur son humeur, il répondait : « T’inquiète pas, tout va bien ! » Mais Catherine sentait intuitivement que quelque chose n’allait pas. Elle insista jusqu’à ce que Serge avoue qu’il était tombé amoureux d’une autre. — Je l’aime tellement… Je ne peux pas vivre sans elle, se plaignait-il. — Et moi alors ? Catherine n’arrivait pas à croire que son amoureux parlait sérieusement. — Tu es merveilleuse ! Mais je t’aime autrement, comme une sœur. Catherine, dis-moi, en tant que femme, qu’est-ce que je dois faire ? — Va au diable ! s’écria-t-elle, se réfugiant dans la salle de bain pour qu’il ne voie pas ses larmes. Ils ne se parlèrent pas pendant quelques jours. Puis Serge fit un pas vers la réconciliation. Il s’avéra que l’objet de sa passion ne lui rendait pas ses sentiments. Et Catherine était toujours là – gentille, aimante, attentionnée. Elle pardonna tout, mais au fond d’elle, l’inquiétude s’installa. Catherine hésitait – rester avec Serge et vivre sur le qui-vive, ou mieux valait-il rester seule ? Un examen médical pour le travail mit les choses au clair. Elle rentra bouleversée et perdue. — Serge, il faut que je te dise quelque chose, lança-t-elle dès le seuil. — Nous allons avoir un enfant… — Alors, marions-nous, répondit-il simplement. *** Le mariage eut lieu dans son village. Catherine travailla à Paris jusqu’à son congé maternité. Elle revint chez ses parents pour accoucher. L’accouchement fut difficile, mais son petit garçon fut la récompense de toutes ses épreuves. Serge prit un mois de congé et vécut avec eux, aidant sa femme en tout. Mais le temps passa, il retourna à Paris. D’abord, il appelait Catherine tous les jours, ils parlaient longtemps, il venait chaque week-end voir sa femme et son fils. Puis il vint moins souvent, prétextant le prix des billets. Les appels se firent rares. Et six mois plus tard, lors d’une visite au village, Serge dit à Catherine : — Il faut qu’on parle en tête-à-tête. Catherine tenait son fils dans les bras. Son cœur battait plus vite, comme s’il pressentait un malheur. Et il ne se trompait pas. Le cauchemar vécu un an plus tôt se répétait mot pour mot. — Je l’aime tellement, je ne peux pas vivre sans elle… racontait Serge. Catherine ne demanda plus : « Et moi alors ? » Elle se tut. Elle lâcha seulement : — As-tu pensé à ton fils ? Il a besoin de son père. — Je n’abandonnerai pas Sasha. Il est la deuxième personne la plus importante dans ma vie. Après elle. Et toi, tu es la troisième… — Tu vois, j’ai même la médaille de bronze, sourit Catherine avec amertume. Puis elle fit une crise. Sa mère, affolée, accourut. Catherine poussait son mari vers la porte : — Va retrouver ta maîtresse ! Et ne reviens plus jamais ici ! Dans la chambre voisine, son fils se réveilla en pleurant. Sur le seuil, Serge se retourna : — Je demande le divorce ? demanda-t-il, comme si son accord ou son refus pouvaient changer quelque chose. *** Après la seconde trahison de son mari, Catherine sombra dans la dépression. Elle ne se souvient plus si elle mangeait, dormait, elle errait comme dans un brouillard… Sans ses parents, sa sœur, et surtout son petit Sasha, elle aurait pu commettre l’irréparable. Elle se sentit particulièrement mal en recevant la convocation au tribunal. Ce jour-là, elle alla dans le village voisin voir une voyante, pour demander conseil. Devait-elle accepter le divorce ? Selon la loi, elle pouvait refuser, car son fils n’avait pas encore un an. La vieille femme tira les cartes et dit à Catherine : « Ton mari a été ensorcelé par une autre. Je peux faire en sorte qu’il revienne vers toi. Mais tu ne seras pas heureuse avec lui. Ce n’est pas ton homme. Il t’a trompée une fois, il recommencera. » — Et aujourd’hui, on nous a divorcés, conclut Catherine son récit. — Maintenant, je ne sais pas comment vivre. Comment Sasha va-t-il le prendre ? Que lui dirai-je quand il demandera : « Où est mon papa ? » — Tu es bête, Catherine ! s’assombrit soudain Nadia. — Tu devrais te réjouir d’être encore jeune, de ne pas avoir gâché tes plus belles années pour lui. Tu as la santé, l’intelligence, tes parents t’aident… Et des hommes, il y en aura encore assez pour nous. — Facile à dire, ton Maxime n’est pas parti pour une autre… — Tu ne me croiras pas, mais s’il le faisait, je lui ferais même un signe d’adieu. Ces derniers temps, il rentre presque tous les jours « pompette », et commence à vouloir savoir qui commande à la maison… Ses reproches m’agacent, mais je n’ai nulle part où aller. Mes parents sont loin, ma fille est petite, je n’ai pas de travail… — Existe-t-il vraiment des hommes honnêtes et normaux ? s’échappa Catherine. — Qui sait ? répondit Nadia en haussant les épaules, puis elle alla dans la chambre voisine voir si l’enfant ne s’était pas réveillée. Catherine resta assise à la table, la tête dans les bras. Une lourde et grise désespérance, comme un brouillard d’automne, envahissait son cœur. *** Le lendemain matin, en descendant du bus, elle aperçut tout de suite deux silhouettes familières : sa mère tenait Sasha dans les bras. En voyant Catherine, le petit tendit les bras vers elle et babilla joyeusement. — Bonjour, mon trésor ! l’embrassa-t-elle, et il s’accrocha fort à son cou, tout en lui ébouriffant les cheveux. — Regarde ce que je t’ai rapporté, lui tendit-elle une petite voiture achetée au kiosque de la gare. — C’est de la part de papa ( « Et Serge n’a même pas envoyé de bonbons », pensa-t-elle). — Pa-pa-pa, gazouilla Sasha, et Catherine sentit de nouvelles larmes monter à ses yeux. — Comment vas-tu, ma fille ? demanda sa mère avec compassion. — Tout va bien, sourit Catherine. « Je dois être forte. Je tiendrai pour eux », se répétait-elle comme un mantra. Et à voix haute : — Allons à la maison, maman. Vous m’avez tellement manqué…
Mariée à cause de Kévin : L’enfance brisée de Kévin, l’orphelinat, la quête de ses parents perdus, et le destin bouleversé de Nina prête à tout pour adopter un petit garçon en détresse – Un récit d’amour, de sacrifices et de familles recomposées au cœur de la France