Nous avons encore des choses à faire chez nous… Mémé Valérie ouvrit péniblement le portillon, arriva tant bien que mal jusqu’à la porte, batailla avec la vieille serrure rouillée, puis entra dans sa maison froide et inoccupée. Elle s’assit sur une chaise près du poêle éteint : tout respirait l’abandon. Elle n’était partie que trois mois, mais la poussière et les toiles d’araignée avaient envahi le plafond, le vieux fauteuil grinçait tristement ; le vent sifflait dans la cheminée – la maison semblait bouder : « Où étais-tu passée, maîtresse, à qui nous as-tu laissés ? Comment allons-nous passer l’hiver ? » — Tout de suite, mon cher, attends un peu… je reprends mon souffle… Je vais allumer le feu, nous allons nous réchauffer… Il y a un an encore, Mémé Valérie virevoltait dans la vieille maison : elle blanchissait les murs, entretenait, transportait l’eau. Sa petite silhouette agile se penchait pieusement devant les icônes, s’activait près du poêle, filait au jardin planter, désherber, arroser. La maison vivait au rythme de sa maîtresse, grinçait joyeusement sous ses pas légers, ouvrait portes et fenêtres d’un simple geste, le poêle cuisait de superbes tartes. Ensemble, Valérie et sa vieille maison étaient heureuses… Devenue veuve tôt, elle avait élevé trois enfants, tous bien éduqués, tous sortis du village. L’aîné était capitaine au long cours, le second officier devenu colonel, tous deux loin, rarement à la maison. Seule la petite, Tamara, était restée au pays comme chef agronome, toujours prise par le travail, ne passant voir sa mère que le dimanche pour déguster ses tartes, puis disparaissant à nouveau pour la semaine. Sa consolation : la petite-fille, Sylvie, élevée quasiment par Mémé. Et quelle fille elle était devenue ! Une vraie beauté, des yeux gris, de longs cheveux couleur d’avoine, épais et bouclés, qui brillaient au soleil. En les attachant, ses mèches tombaient gracieusement ; même les garçons du coin restaient bouche bée devant elle. Une allure de reine, vraiment. Mémé aussi était jolie, mais si on comparait de vieilles photos, on verrait la bergère et la princesse… Sylvie était aussi brillante : diplômée d’agro à Toulouse, revenue au pays travailler comme économiste, elle avait épousé le vétérinaire du village, et, grâce au programme jeunes familles, avait reçu une belle maison neuve. Et quelle maison ! Solide, en brique, presque un petit manoir pour la campagne. Seul regret : chez la grand-mère, le jardin foisonnait de fleurs et de fruits, alors que chez Sylvie, à part trois pousses maigrelettes, rien n’avait le temps de pousser ; et puis, Sylvie, protégée et chouchoutée par Mémé, n’avait pas la main verte. Et puis, un petit garçon était né, Victor. Plus question d’entretenir un jardin ! Sylvie invita plusieurs fois sa grand-mère à venir vivre dans sa belle maison moderne, sans avoir à allumer le poêle. À 80 ans, la santé de Mémé commença à faiblir : ses jambes, jadis si vives, la trahirent un peu, la poussant à céder. Deux mois plus tard, alors qu’elle essaie d’aider, elle surprend sa petite-fille soupirer : — Mamie, tu restes assise ! Toute ta vie tu as toujours été active, et chez moi tu ne fais plus rien ! Je veux agrandir la maison, j’espérais de l’aide… — Je ne peux plus, ma chérie, je n’ai plus mes jambes d’antan… — Dès que tu es venue chez moi, c’est drôle, tu t’es tout de suite sentie vieille… Bref, la grand-mère, déçue elle-même, rentra chez elle, peinée de ne pouvoir soutenir celle qu’elle aime tant. Sa santé déclina encore, les jambes fatiguées d’une vie entière à courir d’un bout à l’autre de la maison. Marcher jusqu’à la table devenait un exploit, aller à l’église – impensable. Le père Boris, curé du village et vieil ami, lui rendit visite, trouva la maison froide, Mémé écrivant ses lettres mensuelles à ses fils aux grandes lettres tremblantes : « Je vis très bien, mon fils chéri, j’ai tout ce qu’il me faut, Dieu soit loué ! » Les encres bavaient – et les taches étaient salées. Père Boris, touché, lui trouve une aide en la voisine Anne, qui ne tarde pas à prendre soin d’elle. Les dimanches, l’oncle Pierre, ancien marin, l’emmène à la messe à la campagne en side-car. La vie reprend un rythme. Mais la petite-fille ne revient plus, puis tombe gravement malade. Elle avait depuis longtemps l’estomac fragile, pensait à une vieille gastrite, puis c’est un cancer du poumon. Six mois plus tard, Sylvie n’est plus. Son mari perd pied, s’installe presque sur la tombe ; leur fils Victor, quatre ans, sale, affamé, reste seul. Tamara le récupère, mais, débordée, elle doit songer à l’internat. L’établissement du canton a bonne réputation, mais ce n’est pas la maison. Tamara n’a pas le choix, la retraite est encore loin… C’est alors que Mémé Valérie arrive en side-car chez sa fille. L’oncle Pierre, bedonnant dans sa marinière ornée d’ancres, l’accompagne. — Je prends Victor chez moi, dit Mémé. — Maman, tu peines à marcher, tu ne vas pas pouvoir… — Tant que je vivrai, Victor n’ira pas à l’internat, tranche la vieille dame. Face à tant de fermeté, Tamara s’incline et prépare la valise de Victor. Oncle Pierre ramène la vieille et l’enfant à la maison, et les voisins critiquent : cette Mémé si gentille devient folle, elle devrait avoir quelqu’un pour veiller sur elle, et la voilà qui prend un enfant ! Après la messe, le père Boris entre, inquiet. Mais la maison est tiède, le poêle bien allumé. Victor, propre et heureux, écoute un vieux disque ; Mémé s’active – comme autrefois – à la cuisine, préparant des brioches pour Mère Alexandra et son petit-fils. Père Boris rentre chez lui, stupéfait, et raconte à sa femme. Mère Alexandra feuillette un carnet : « La vieille Géraldine arrivait à la fin de sa vie… Tout était passé : rêves, espoirs, tout dormait sous la neige. Mais voilà que, ce soir-là, pendant qu’elle se préparait à mourir, sa petite-fille rentra de la maternité avec un bébé qui pleurait sans relâche… Géraldine, distraite de son lit de mort, se leva, chercha ses pantoufles, prit l’enfant dans ses bras, et, oubliant la mort, retrouva vigueur et vie. Quand la famille revint du travail, Géraldine marchait vivement, berçant un bébé rasséréné pendant que la jeune mère se reposait. » Mère Alexandra conclut, tout sourire : — Ma bisaïeule, Véra Géraldine, m’aimait tant qu’elle répétait d’une chanson populaire : « Ce n’est pas encore l’heure de partir — il reste tant à faire à la maison ! » Elle vécut encore dix ans, aidant à élever sa petite-fille adorée. Et le père Boris répondit à son sourire…

Il y a encore des choses à faire à la maison

Mamie Valentine ouvrit péniblement le portail, se traîna jusquà la porte, lutta avec la vieille serrure rouillée, entra dans sa petite maison froide et sassit sur une chaise près du poêle éteint.

Lintérieur sentait le renfermé. Trois mois dabsence à peine, et déjà les toiles daraignée envahissaient le plafond, le vieux fauteuil grinçait, le vent sengouffrait dans la cheminée la maison semblait lui reprocher sa longue absence : « Où étais-tu passée, maîtresse ? Qui va veiller sur nous maintenant ? Comment allons-nous supporter lhiver ? »

Attends un peu, mon trésor Laisse-moi souffler, je vais rallumer le feu, on va se réchauffer

Il y a peine un an encore, Mamie Valentine virevoltait dans ce logis : à blanchir les murs, refaire une couche de peinture, aller chercher de leau. Sa petite silhouette se courbait devant les icônes, sactivait près du four, filait au jardin, plantait, arrosait, et tout poussait sous ses doigts. La maison vibrait à ses allées et venues rapides ; les portes et fenêtres souvraient sans rechigner sous ses mains laborieuses, la cuisine embaumait le gâteau aux pommes. Elles étaient heureuses, Valentine et sa vieille maison.

Veuve prématurée, elle avait élevé seule ses trois enfants, leur permettant daccéder à de belles carrières. Laîné, Émile, était capitaine de la marine marchande, le second, Armand, colonel dans larmée tous deux vivent loin, ils ne viennent presque jamais. Seule la plus jeune, Lucie, était restée au village, chef agronome, absorbée par son travail, passant voir sa mère rapidement le dimanche, le temps de goûter un morceau de tarte, puis disparaissait pour la semaine.

La consolation de Mamie Valentine, cétait sa petite-fille, Éloïse, quelle avait quasi élevée. Belle à couper le souffle, des yeux gris immenses, des cheveux blonds et ondulés, descendant en cascade jusquà la taille une lueur dorée, presque irréelle. Elle faisait une queue de cheval, les mèches séchappaient sur ses épaules, charmant tous les jeunes garçons du village. Une silhouette de rêve, une allure dont seuls les magazines ont le secret Doù tenait-elle cela, elle, la petite-fille de Valentine, fille de la campagne ?

Mamie Valentine navait pas démérité dans sa jeunesse jolie, certes mais si lon comparait une vieille photo à Éloïse, on aurait dit la bergère et la reine !

Éloïse était aussi très douée. Diplômée de lInstitut dAgronomie de Lyon, revenue au pays comme économiste, elle avait épousé le jeune vétérinaire du village. Grâce au programme logement pour jeunes couples, ils avaient reçu une maison neuve.

Et quelle maison ! Un pavillon moderne, en briques, tout confort. Un vrai petit château au regard des maisons d’autrefois.

Le seul hic : chez Valentine tout poussait, fleurs, arbres, légumes, alors quautour de la maison neuve dÉloïse, le sol navait pas eu le temps de sépanouir juste trois malheureuses tiges. De plus, avouons-le, Éloïse nétait pas la main verte de la famille, elle ny avait jamais vraiment goûté, protégée des corvées par sa grand-mère.

Bientôt, elle eut un fils, Achille. Plus question de soccuper du jardin.

Aussi, Éloïse se mit à inviter sa grand-mère à vivre chez elle : « Viens donc chez nous, grand-mère ! Il fait chaud, il y a tout le confort, tu nauras plus à allumer le poêle »

Valentine avait fêté ses quatre-vingts ans. Ses jambes, toujours vaillantes, commencèrent à faiblir. Elle se laissa convaincre.

Mais après quelques mois, elle entendit :
Mamie, tu sais que je taime, mais pourquoi restes-tu assise toute la journée ?! Javais pensé que tu maiderais ici Jaimerais créer un vrai foyer, et j’ai besoin de ta contribution
Ma chérie, je ne peux plus Mes jambes ne me portent plus Je suis trop vieille
Bizarre ! Dès que tu es venue chez moi, tu es soudain devenue vieille

Bientôt, Valentine retourna chez elle, le cœur lourd de nêtre plus la mamie-aide dautrefois, honteuse de décevoir sa petite-fille.

Elle déclina au point de saliter. Marcher jusquà la cuisine devint un calvaire, aller à léglise, un rêve de jeunesse. Le père Benoît, son curé, ami fidèle, passa prendre des nouvelles elle avait toujours été une main indispensable pour toutes les besognes paroissiales.

Valentine était assise à sa table, rédigeant ses habituelles lettres mensuelles à ses garçons. On sentait le courant dair glacé. Au sol, fraicheur coupante. Sur ses épaules, un vieux chandail râpé, un fichu qui nétait pas à la hauteur de sa propreté légendaire, de vieux chaussons usés.

Le père Benoît soupira. Il fallait une aide à Valentine pourquoi pas Anne, la voisine, solide, plus jeune dune vingtaine dannées ?

Il sortit du sac un bon pain, des biscuits, la moitié dune tourte aux poireaux encore chaude cadeau de son épouse, Madame Alexandra. Il retroussa les manches de sa soutane, vida les cendres du poêle, apporta du bois, fit chauffer leau dans la grande bouilloire noire.

Mon enfant, euh pardon, mon père, tu peux maider à écrire les adresses ? Ma main tremble tant, on ne me relirait pas

Benoît sexécuta, jeta un œil sur les lettres. Sur lune delles, en grandes lettres tremblantes, il put lire : « Je vis très bien, mon cher Émile, jai tout ce quil me faut, Dieu merci ! »

Mais les taches sur la lettre laissaient deviner que tout cela nétait que façade ; elles étaient bien salées, ces taches.

Anne prit lhabitude de venir en aide à Valentine, le père Benoît veillait à ses visites, et lors des grandes fêtes, le mari dAnne, lancien marin Pierre, amenait Valentine à léglise sur sa vieille moto. La vie reprenait son cours doucement.

Éloïse, elle, ne venait plus. Deux ans passèrent, puis ce fut le drame. Malade de lestomac depuis longtemps, elle imputait ses maux à de simples aigreurs ; un cancer du poumon fut diagnostiqué, et elle séteignit en quelques mois.

Son mari sombra, vivant littéralement sur la tombe de sa femme, buvant à même la bouteille au cimetière, dormant là, se réveillant pour aller en acheter une autre. Achille, quatre ans, délaissé, sale et affamé, fut recueilli par Lucie, lagronome, qui navait malheureusement pas le temps de sen occuper, trop prise par son métier. On envisagea alors le pensionnat départemental pour lui.

Le pensionnat était réputé, bon directeur, repas corrects, possibilité de rentrer chez soi le week-end, mais ce nétait pas la maison. Lucie navait pas bien le choix : le travail laccaparait jusquau soir, la retraite était loin.

Ce fut alors que Mamie Valentine arriva, juchée à larrière du vieux side-car Ural de Pierre, le bravache voisin, vêtu dune marinière qui laissait voir ses tatouages dancre et de sirène. Leur air était déterminé.

Valentine déclara simplement :
Je prends Achille avec moi.
Maman, tu tiens à peine debout ! Tu vas tépuiser ! Il faut le nourrir, lui laver ses habits !
Tant que je vis, je ne mettrai pas Achille à lorphelinat.

Interloquée par la fermeté de sa très douce maman, Lucie se tut, rassembla les affaires de son fils.

Pierre ramena la vieille et le petit garçon jusque chez Valentine, les déposa, les installa presque à bras-le-corps dans la maison. Le village jugeait sévèrement :
Quelle idée dune vieille femme ! Cest elle maintenant qui a besoin daide, et elle récupère un petit garçon Ce nest pas un chiot, après tout Il faut sen occuper ! Mais à quoi pense Lucie !

Après la messe du dimanche, le père Benoît vint visiter Valentine, craignant de devoir retirer un Achille affamé et sale de chez une pauvre vieille femme exténuée.

Il trouva en entrant un intérieur chaud, la pièce bien chauffée. Achille, propre et repu, écoutait un vieux disque de contes sur le tourne-disque ancestral. Quant à Valentine, elle virevoltait dans la cuisine, graissant au pinceau la tôle, pétrissant la pâte, battant des œufs dans le fromage ses vieilles jambes semblaient retrouver leur agilité dautrefois.

Mon cher curé, je prépare des brioches pour toi, pour Madame Alexandra et le petit Côme Encore cinq minutes, tu repartiras avec ta gourmandise toute chaude

Le père Benoît rentra chez lui, sidéré, puis raconta tout à sa femme.

Madame Alexandra prit le gros carnet bleu dans la bibliothèque, fouilla quelques pages, trouva celle quil fallait et lut à voix haute :

« La vieille Marguerite a vécu bien longtemps. Quand tout semblait fini, quand tous les rêves et les chagrins semblaient ensevelis sous la neige de février, elle avait du mal à reprendre souffle. Un soir de tempête, elle pria longtemps devant ses icônes puis sallongea, murmurant à ses proches : Allez chercher le curé, je vais mourir. Elle devint pâle comme la neige par la fenêtre.

On fit venir le prêtre, Marguerite se confessa, communia, mais resta étendue une journée entière, ne touchant ni nourriture ni eau. On reconnaissait à peine ses souffles. Soudain, la porte de lentrée souvrit dans un air glacial accompagné des pleurs dun nouveau-né

Silence ! grand-mère meurt
On ne peut pas faire taire un bébé, elle vient à peine de naître

La petite-fille de Marguerite, Amélie, venait de rentrer de la maternité, la petite pleurait sans discontinuer, jointe à sa mère épuisée. Marguerite, déjà partie, ouvrit pourtant un œil, puis lautre : elle se leva, posa les pieds à terre, chercha ses pantoufles et soccupa du bébé.

Quand on revint du travail, convaincus de retrouver la maison endeuillée, tout le monde découvrit Marguerite, non seulement vivante, mais vaillante, berçant le nourrisson pendant quAmélie se reposait sur le canapé. Elle avait oublié de mourir pour prendre soin de sa famille. »

Alexandra ferma le carnet, sourit à son mari et conclut :

Ma grand-mère Violette maimait tant, elle ne pouvait pas se résoudre à partir. Elle disait : « Pas question de mourir maintenant il y a encore des choses à faire à la maison ! »

Elle a vécu encore dix ans, aidant ma mère et moi, sa précieuse arrière-petite-fille. Et le père Benoît sourit à son épouse.

Ma propre leçon de toute cette histoire, cest que parfois, lamour et le devoir ramènent en nous des forces insoupçonnées. Quand on se sent inutile ou au bout de soi, il reste toujours des mains à tenir, des maisons à habiter, et des cœurs à réchauffer.

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Nous avons encore des choses à faire chez nous… Mémé Valérie ouvrit péniblement le portillon, arriva tant bien que mal jusqu’à la porte, batailla avec la vieille serrure rouillée, puis entra dans sa maison froide et inoccupée. Elle s’assit sur une chaise près du poêle éteint : tout respirait l’abandon. Elle n’était partie que trois mois, mais la poussière et les toiles d’araignée avaient envahi le plafond, le vieux fauteuil grinçait tristement ; le vent sifflait dans la cheminée – la maison semblait bouder : « Où étais-tu passée, maîtresse, à qui nous as-tu laissés ? Comment allons-nous passer l’hiver ? » — Tout de suite, mon cher, attends un peu… je reprends mon souffle… Je vais allumer le feu, nous allons nous réchauffer… Il y a un an encore, Mémé Valérie virevoltait dans la vieille maison : elle blanchissait les murs, entretenait, transportait l’eau. Sa petite silhouette agile se penchait pieusement devant les icônes, s’activait près du poêle, filait au jardin planter, désherber, arroser. La maison vivait au rythme de sa maîtresse, grinçait joyeusement sous ses pas légers, ouvrait portes et fenêtres d’un simple geste, le poêle cuisait de superbes tartes. Ensemble, Valérie et sa vieille maison étaient heureuses… Devenue veuve tôt, elle avait élevé trois enfants, tous bien éduqués, tous sortis du village. L’aîné était capitaine au long cours, le second officier devenu colonel, tous deux loin, rarement à la maison. Seule la petite, Tamara, était restée au pays comme chef agronome, toujours prise par le travail, ne passant voir sa mère que le dimanche pour déguster ses tartes, puis disparaissant à nouveau pour la semaine. Sa consolation : la petite-fille, Sylvie, élevée quasiment par Mémé. Et quelle fille elle était devenue ! Une vraie beauté, des yeux gris, de longs cheveux couleur d’avoine, épais et bouclés, qui brillaient au soleil. En les attachant, ses mèches tombaient gracieusement ; même les garçons du coin restaient bouche bée devant elle. Une allure de reine, vraiment. Mémé aussi était jolie, mais si on comparait de vieilles photos, on verrait la bergère et la princesse… Sylvie était aussi brillante : diplômée d’agro à Toulouse, revenue au pays travailler comme économiste, elle avait épousé le vétérinaire du village, et, grâce au programme jeunes familles, avait reçu une belle maison neuve. Et quelle maison ! Solide, en brique, presque un petit manoir pour la campagne. Seul regret : chez la grand-mère, le jardin foisonnait de fleurs et de fruits, alors que chez Sylvie, à part trois pousses maigrelettes, rien n’avait le temps de pousser ; et puis, Sylvie, protégée et chouchoutée par Mémé, n’avait pas la main verte. Et puis, un petit garçon était né, Victor. Plus question d’entretenir un jardin ! Sylvie invita plusieurs fois sa grand-mère à venir vivre dans sa belle maison moderne, sans avoir à allumer le poêle. À 80 ans, la santé de Mémé commença à faiblir : ses jambes, jadis si vives, la trahirent un peu, la poussant à céder. Deux mois plus tard, alors qu’elle essaie d’aider, elle surprend sa petite-fille soupirer : — Mamie, tu restes assise ! Toute ta vie tu as toujours été active, et chez moi tu ne fais plus rien ! Je veux agrandir la maison, j’espérais de l’aide… — Je ne peux plus, ma chérie, je n’ai plus mes jambes d’antan… — Dès que tu es venue chez moi, c’est drôle, tu t’es tout de suite sentie vieille… Bref, la grand-mère, déçue elle-même, rentra chez elle, peinée de ne pouvoir soutenir celle qu’elle aime tant. Sa santé déclina encore, les jambes fatiguées d’une vie entière à courir d’un bout à l’autre de la maison. Marcher jusqu’à la table devenait un exploit, aller à l’église – impensable. Le père Boris, curé du village et vieil ami, lui rendit visite, trouva la maison froide, Mémé écrivant ses lettres mensuelles à ses fils aux grandes lettres tremblantes : « Je vis très bien, mon fils chéri, j’ai tout ce qu’il me faut, Dieu soit loué ! » Les encres bavaient – et les taches étaient salées. Père Boris, touché, lui trouve une aide en la voisine Anne, qui ne tarde pas à prendre soin d’elle. Les dimanches, l’oncle Pierre, ancien marin, l’emmène à la messe à la campagne en side-car. La vie reprend un rythme. Mais la petite-fille ne revient plus, puis tombe gravement malade. Elle avait depuis longtemps l’estomac fragile, pensait à une vieille gastrite, puis c’est un cancer du poumon. Six mois plus tard, Sylvie n’est plus. Son mari perd pied, s’installe presque sur la tombe ; leur fils Victor, quatre ans, sale, affamé, reste seul. Tamara le récupère, mais, débordée, elle doit songer à l’internat. L’établissement du canton a bonne réputation, mais ce n’est pas la maison. Tamara n’a pas le choix, la retraite est encore loin… C’est alors que Mémé Valérie arrive en side-car chez sa fille. L’oncle Pierre, bedonnant dans sa marinière ornée d’ancres, l’accompagne. — Je prends Victor chez moi, dit Mémé. — Maman, tu peines à marcher, tu ne vas pas pouvoir… — Tant que je vivrai, Victor n’ira pas à l’internat, tranche la vieille dame. Face à tant de fermeté, Tamara s’incline et prépare la valise de Victor. Oncle Pierre ramène la vieille et l’enfant à la maison, et les voisins critiquent : cette Mémé si gentille devient folle, elle devrait avoir quelqu’un pour veiller sur elle, et la voilà qui prend un enfant ! Après la messe, le père Boris entre, inquiet. Mais la maison est tiède, le poêle bien allumé. Victor, propre et heureux, écoute un vieux disque ; Mémé s’active – comme autrefois – à la cuisine, préparant des brioches pour Mère Alexandra et son petit-fils. Père Boris rentre chez lui, stupéfait, et raconte à sa femme. Mère Alexandra feuillette un carnet : « La vieille Géraldine arrivait à la fin de sa vie… Tout était passé : rêves, espoirs, tout dormait sous la neige. Mais voilà que, ce soir-là, pendant qu’elle se préparait à mourir, sa petite-fille rentra de la maternité avec un bébé qui pleurait sans relâche… Géraldine, distraite de son lit de mort, se leva, chercha ses pantoufles, prit l’enfant dans ses bras, et, oubliant la mort, retrouva vigueur et vie. Quand la famille revint du travail, Géraldine marchait vivement, berçant un bébé rasséréné pendant que la jeune mère se reposait. » Mère Alexandra conclut, tout sourire : — Ma bisaïeule, Véra Géraldine, m’aimait tant qu’elle répétait d’une chanson populaire : « Ce n’est pas encore l’heure de partir — il reste tant à faire à la maison ! » Elle vécut encore dix ans, aidant à élever sa petite-fille adorée. Et le père Boris répondit à son sourire…
Sous le joug de l’amour : « Katia, reprends-toi ! Ton amoureux a dix-huit ans, toi, vingt-six ! Belle paire, vraiment ! Et qu’est-ce qu’il pourra t’apporter ? Que des soucis ! Tes collègues vont se moquer de toi : la prof amoureuse de son élève, on aura tout vu ! Démissionne de ce collège tant qu’il est encore temps, sinon c’est pour faute morale qu’on te renverra. » Voilà comment maman m’a dépeint la situation. Et pourtant… Igor et moi, on s’est aimés. Oui, il était beaucoup plus jeune et mon élève. Dans un an, il passerait le bac, et on se marierait. La différence d’âge ne se verrait presque plus. Il suffisait d’attendre un peu. Impossible d’imaginer ma vie sans lui : Igor, c’était mon premier amour. Bien sûr, maman exagérait : personne n’était au courant. On se voyait en cachette… Je savais, au fond, que le secret ne durerait pas – une telle « bombe » ferait vite le tour du lycée. Mais j’étais incapable de résister à Igor, à ses regards, à ses bras. Mauvais exemple de prof, je le savais… Maman, elle aussi enseignante, était atterrée. J’ai regretté de lui avoir confié mon bonheur mêlé d’angoisse. Elle ne m’a pas soutenue. Combien de fois ai-je rompu avec Igor dans ma tête ? Impossible de compter. Mais dès que je le voyais, tout s’effaçait : j’étais amoureuse, coûte que coûte… Avec Igor, je me sentais comme une gamine. Il était brillant, sportif, plein de maturité… Les filles du lycée le suivaient partout, et moi, je devais taire ma jalousie. C’était à la fois grisant et inquiétant. Puis la cloche du dernier cours a sonné. Igor est entré à la fac. Moi… je suis tombée enceinte. Maman l’a tout de suite remarqué : « Eh ben, vous avez joué avec le feu… Tu vas avorter, j’espère ? T’as vu ce que c’est, de ne pas m’avoir écoutée ? » « Non, je le garderai », ai-je répondu. …Notre fille, Svetlana, est née. Mais Igor ne semblait pas pressé de devenir mon mari. Ses études passaient avant tout. Il s’est éloigné de moi, fuyait les rendez-vous, “oubliait” de m’appeler. La vie étudiante, les filles de la fac… Finalement, on s’est séparés. Il a fallu que je redescende sur terre, avec ma fille. Impossibe de dire à qui que ce soit que j’avais eu une liaison avec un élève… On m’aurait jugée, moquée. J’étais seule, mon âme comme endormie. Maman, voyant mon état, tentait de me rassurer : « Ça va s’arranger, Katia, laisse le temps… Je sens qu’il y a de l’or dans les cendres. » …Deux ans plus tard, je ne voyais plus Igor. Un homme promenant son chien a commencé à me tourner autour. Je l’appelais « le gars au chien ». On s’est croisés au parc, moi avec la poussette, lui avec son teckel Hanni. Il était chaleureux et drôle… On s’est aimés. Maman gardait Svetlana et Hanni pendant qu’on profitait de sorties à deux. Elle était contente : « Allez-y, les jeunes ! Je veille sur les petits. » J’ai emménagé avec Alex (oui, j’ai adapté Igor et Liocha). La vie était douce, paisible, sans passions destructrices. Un jour, maman m’appelle, inquiète : « Katia, le père de Svetlana est passé. Il hurlait sur le palier, voulait ton adresse. J’ai eu peur, je lui ai donné. » J’ai rassuré maman, mais cette visite m’angoissait… Igor a débarqué : « Salut Katia. Je vois que tu as refait ta vie, que mon enfant est élevé par un autre… De quel droit ? » « Où est-il écrit que Svetlana est ta fille ? Tu l’as abandonnée. Quelles revendications as-tu ? » Igor s’est radouci : « Je disais ça comme ça… Et si on réessayait d’être ensemble ? On s’aimait, tu ne te souviens pas ? » « Oh si, mais longtemps. Léo m’a aidée à tourner la page. Merci pour tout, Igor, mais c’est fini. » Quand Alex est rentré, j’ai tout raconté. Il a ri : « Appelle ton mari pour dîner ! » « Mari ? Pas de bague à mon doigt ! » Alex s’est mis à genoux : « Katia, épouse-moi ! » « Tu as peur que mon ex revienne ? » j’ai plaisanté. « Oui, j’ai peur. Tu veux bien ? » « Je vais y réfléchir », ai-je répondu, tout en sachant très bien ce que je voulais. …Cet été-là, on s’est mariés, Alex a reconnu Svetlana et un an plus tard, on a eu un fils, Maxime. Notre famille était un vrai nid douillet. On n’a plus jamais revu Igor. J’ai su qu’il s’était marié à une camarade de fac, qui l’a quitté pour un militaire, le laissant avec un bébé. Des années ont passé sans qu’on ne s’en rende compte… Avec Alex, nos tempes sont argentées. Svetlana, elle, s’est mariée avec un Italien et a emmené un descendant de Hanni avec elle. Il ne nous reste qu’un souci : Maxime, vingt-deux ans, étudiant, amoureux fou de sa prof de littérature – une femme mariée avec deux filles. Héritage familial ? Je ne savais pas quoi faire : accepter cet amour interdit ou le décourager ? Mais connaissant la force des sentiments, impossible de l’arrêter… « Maxime, décide par toi-même. Promets-moi seulement de n’humilier personne. Sois un homme, réfléchis bien. » « Maman, toi et papa, vous êtes mon modèle. Merci de ne pas me faire la leçon. » Ils n’ont pas célébré de mariage, mais Maxime et Marina, sa prof, se sont unis et ont eu une fille, Zoé. On n’échappe jamais à l’amour…