La revanche de “Cendrillon” d’Olénevka : Après avoir soigné sa grand-mère malade, seule contre l’indifférence de ses tantes, la brillante Natalia surprend tout le village en revenant au volant d’un 4×4 de luxe, alors que Nadèje Léonidovna, lassée de l’égoïsme de ses filles, décide de vendre sa ferme la veille de Pâques et de laisser à sa petite-fille le destin qu’elle mérite

Un matin davril, Madeleine Lefèvre se sentit soudainement mal. Tandis quelle était alitée, aucune de ses filles nétait venue prendre de ses nouvelles, et seule sa petite-fille Camille restait jour et nuit auprès delle. Ce ne fut quà lapproche de Pâques que les filles firent leur apparition, comme si de rien nétait, le panier prêt à être rempli des confitures et pâtés villageois que leur mère préparait fidèlement chaque année.

Appuyée contre la grille de sa maison, Madeleine attendait leurs silhouettes. Sa voix claqua sèchement dans lair printanier :
Quest-ce qui vous amène ? lança-t-elle, le visage fermé.

Laînée, Brigitte, sarrêta net, stupéfaite.
Maman, quest-ce qui tarrive ?! sexclama-t-elle dun ton inquiet.

Rien. Eh bien voilà, mes chéries, tout est fini. Jai tout vendu, la maison, le terrain, les animaux…

Quoi ?! Mais… et nous alors ? bredouillèrent les filles, la stupeur figeant leurs visages.

La vie à Montrosier, ce petit village du Lot, avait toujours été monotone, rythmée par les cloches et les habitudes. Le moindre événement y prenait une dimension presque légendaire.

Mais larrivée de Camille, la petite-fille de Madeleine, bouleversa lordre établi comme un ouragan sur un étang. Les femmes du village, sensibles au moindre souffle démotion, ne cessaient de chuchoter sur son passage :
Ah, Camille ! Quelle chance elle a eue cette petite ! Désormais, que les jalouses mordent leur mouchoir !

Les notables du coin observaient, pleins de jalousie à peine voilée, la jeune fille déambuler dans sa rutilante Citroën, vernis étincelant sous le soleil, sur les chemins familiers du village.

Ce jour-là, tout Montrosier était sur le pas de sa porte, admirant la scène, certains sessuyant les yeux, émus au souvenir de contes de leur enfance.
On croirait un vrai conte de fées, comme Cendrillon ! Tout ce bonheur ne tombe pas du ciel.

Camille, qui avait essuyé tant de moqueries, pouvait enfin avancer, tête haute. Apercevant le vieux musicien du village, Paul Dumas, elle baissa sa vitre et lui fit un grand signe.
Monsieur Paul, quel plaisir de vous voir ! Comment allez-vous ?
Ça va, ma petite ! Passe donc au foyer communal ce soir, on répète notre spectacle !
Jy manquerai pas, promis !

Lorsque la voiture disparut dans le virage, la foule rentra chez elle, et Paul sassit sur le banc, lair satisfait.
Une môme exceptionnelle, cette Camille Elle a su sen sortir ! À qui le tour, maintenant ? Les médecins du coin, peut-être ?

La vieille Marguerite, toujours prompte aux commérages, sétonna :
Quest-ce quils viennent faire là-dedans, eux ?
Ah Marguerite, tu connais pas le village ? Yen a qui vont être verts de jalousie aujourdhui ! répondit Paul, malicieux.

Marguerite leva les bras au ciel en fronçant les sourcils, mais Paul ne sen offusqua pas : dans le fond il savait que ce nétait que du boniment.

Pour Camille, Paul avait été bien plus quun musicien : il avait joué dans sa vie un rôle essentiel. Orpheline très tôt, sans père ni mère pour veiller sur elle, elle avait passé deux années dans un foyer, indésirable chez tous ses oncles et tantes. Mais un jour, Madeleine, sa grand-mère, ébranlée de lintérieur, finit par la reprendre chez elle.

À Montrosier, le geste fut jugé noble, même si Madeleine souffrait déjà dune réputation trouble : en tant quancienne gérante de lépicerie, il courait dans les chaumières quelle arrondissait les prix ou grugeait les clients quand loccasion se présentait. Elle avait aussi la dent dure avec les voisins.

Seuls ses deux filles et son fils avaient droit à sa gentillesse. Le fils était médecin à Cahors, les filles vivaient à Paris, mais tous revenaient régulièrement, sacs et boîtes à la main, grossir le nombre de bocaux rapportés chez elles.

Leur mère gardait une petite basse-cour digne dun exploitant : canards, poules, porcelets qui se battaient pour le grain, chèvres effrontées. Madeleine cultivait deux hectares autour de la maison, tout pour remplir le garde-manger mais la tâche accablante la poussait à réclamer de laide. Impossible de payer quelquun, alors elle pensa à Camille, la petite-fille, pour laider.

Son amie denfance, Zoé Bonnin, toujours à ses côtés à lépicerie, fut la première à lencourager dans son idée :
Tas raison, Madeleine. La pauvre, traîner au foyer Autant quelle taide, et les gens arrêteront de mal parler sur toi.

Exactement, Zoé ! Pendant que je travaille, Camille fera tourner la maison.

Mais et lécole, Madeleine ? Plus les cours, les devoirs, les activités Les miennes nen peuvent plus, parfois !

Elle sen passera, des ateliers. Je la nourris, cest déjà bien, non ?

Petite Camille, elle, était soulagée davoir enfin une famille. Elle aidait sa grand-mère du mieux quelle pouvait, mais vite, les voisins lui attribuèrent un surnom : Cendrillon.

Nombreuses étaient les femmes à soffusquer de voir une gosse si maigre et fatiguée.
Madeleine, regarde-la, cette enfant ! On dirait un roseau ! Tu nas pas honte ?

La vieille les rembarrait, furibonde :
Occupez-vous de vos affaires ! Ma petite-fille a la tête sur les épaules. Elle aura son diplôme, elle deviendra vétérinaire.

Tout était prévu dans la tête de Madeleine Lefèvre. Mais le destin en décida autrement.

Un été, une jeune directrice fraîchement diplômée du Conservatoire, Marine Serré, débarqua au foyer communal. Elle décida de recruter un ensemble vocal et fit appel à Paul Dumas : il nhésita pas un instant.
Madame Serré, donnez-moi seulement un vieil accordéon et je vous montre de quoi je suis capable !

Marine connaissait bien le village et, très vite, lensemble se Constitua mais il manquait une soliste. Cest à lécole que Marine la repéra, lors dun casting inédit, et ce fut la professeure Camille Dubois qui poussa la jeune fille à tenter sa chance.

Camille, ne sois pas têtue, tu chantes à merveille, je lai entendu moi-même!
Presque paniquée, ladolescente supplia :
Madame Je dois rentrer ! Mamie va rouspéter !
Elle ne dira rien, je men porte garante, inscrit-toi !

Sous la pression, Camille présenta dune traite tout son répertoire, des chansons traditionnelles occitanes aux airs populaires. Elle chantait chaque jour, au milieu des chèvres ou dans le potager, et ce naturel plut à Marine :
Quelle voix pure ! Un bijou, cette fille !

Ce fut un triomphe. Après un entretien strict au collège, la charge de Camille diminua, au grand regret de Madeleine qui maugréait déjà :
Je vais la nourrir pour rien, maintenant ? Et qui va mettre la main à la pâte ? Ce sera donc concerts, spectacles, et moi ? Avec ma retraite, comment vais-je men sortir ?
Mais tu touches une allocation pour elle, non ? insista Zoé.
Pff ! Tu parles dune allocation, à peine de quoi lhabiller et la chausser ! Moi, jespérais quelle bosserait cet été.
Zoé leva les yeux au ciel, rêveuse :
Ecoute, Madeleine imagine si Camille devient une célébrité ! On parlera delle dans les journaux, elle passera à la télé…

Moi, tout ça, ça ne me nourrit pas et le jardin ne se fait pas tout seul !

Lamitié entre Madeleine et Zoé sen trouva changée à tout jamais.

Le succès de Camille fut fulgurant : concerts dans tout le Quercy, ovations dans les fermes, danses et rires lors de la grande fête agricole. Elle emporta le prix du concours régional, mais conserva toujours la même tendresse pour sa grand-mère : lorsque celle-ci tomba malade, Camille lui resta dévouée sans relâche.

Les filles, elles, ne revinrent que pour sapprovisionner à Pâques. Madeleine les accueillit à la grille :
Quest-ce qui vous amène ? lança-t-elle, glaciale.
Maman, enfin ! sindigna Brigitte.
Cest fini, jai tout vendu, plus rien à rafler ici.
Mais nous ?! bredouillaient-elles, hagardes.
Allez au supermarché, mes chéries ! Je nai plus la santé pour tout ça !
Et Camille, tu las laissée tomber ?
Madeleine craqua.
Camille nest pas une domestique. Elle mérite de vivre sa vie ! Vous, vous ne mavez pas visitée lorsque jétais malade. Vous ne pensez à moi que pour repartir les bras chargés. Jen ai assez. Moi aussi, jai le droit à un peu de repos. Camille… elle, au moins, peut étudier, peut-être quun jour elle sera artiste, qui sait !

Les filles repartirent, bredouilles. Et Madeleine fila retrouver Zoé.
Merci, ma vieille, tu mas ouvert les yeux. Jaurais pu briser la vie de Camille. Aide-moi à vendre la viande, je garde seulement la chèvre pour moi
Tu as bien raison, fit Zoé. Et tes filles ?
Eh bien aucune importance. Jai renoncé à attendre quoi que ce soit delles…

Des années passèrent. Camille ne revint jamais longtemps à Montrosier, les tournées en province et son poste de professeure de chant à Toulouse remplissaient ses journées. Mais elle appelait sans faillir sa grand-mère chaque dimanche, lui envoyait quatre cents euros chaque mois.

Ce printemps-là, pour la première fois depuis longtemps, elle put prendre une semaine pour revenir au village avec son fils Maximilien.

À larrière de la Peugeot, il gigotait :
Maman, cest encore loin chez Mamie ?
Non, mon cœur, on y est. Regarde, Mamie est là !

Madeleine, fatiguée par les années, garda néanmoins la prestance dautrefois. Elle prit Maximilien dans ses bras, lembrassa mille fois :
Oh mon trésor ! Jai failli ne pas voir ce jour venir !

Puis elle serra Camille, un peu gênée dabîmer sa coiffure.
Jai vu ton concert à la télé, ma jolie. Tu étais la plus belle !
Tu exagères, Mamie. Je suis restée la même, tu sais, je chante juste un peu

Non, ne texcuse pas, tu deviens une vraie artiste !
Sans toi et Paul, jamais je naurais trouvé ma voie. Sinon, je serais restée la Cendrillon du village !
Mais la vraie fée dans cette histoire, cest toi, Camille… Tu as transformé ta vie sans baguette magique.

Camille, instinctivement, glissa ses mains dans son manteau, comme pour cacher les traces du travail dantan. Madeleine le remarqua, se blottit contre son épaule, pleura doucement et lui murmura mille pardons que Camille avait déjà oubliés.

Pour elle, seule comptait la certitude quau monde, il lui restait sa grand-mère, celle de ses racines, pour qui elle était prête à tout donnerAutour deux, la lumière du soir sétirait sur les vieux murs de pierre, et le clocher sonnait six heures. Dans le jardin silencieux, Maximilien éclata dun rire clair, poursuivant la dernière chèvre survivante qui trottinait entre les poiriers en fleur. Camille leva les yeux vers le ciel, où une traînée doiseaux glissait, immuable comme un souvenir.

Madeleine, retrouvant son sourire, sassit sur le banc près de Zoé, qui passait par là avec son éternel panier à pain.
Tu sais, ma vieille, ce nest pas si mal de finir entourée des siens, pas vrai ?
Et davoir transmis ce quon pouvait, Madeleine Regarde-la, ta petite, elle marche à grands pas. Elle ne ta pas oubliée.

La brise apporta un parfum de confiture sur la terrasse où Camille, tout à coup, entonna doucement un air connu, celui qui réunissait le village lors des bals populaires. Maximilien, intrigué, sarrêta pour lécouter et, dun geste spontané, tendit la main à sa mère. Elle la saisit, entraînant la ronde, devant Madeleine qui essuya une larme de bonheur, la gorge serrée.

Il ny eut rien dextraordinaire, sinon la chaleur simple de ces retrouvailles, la certitude davoir semé, malgré les maladresses, un peu de tendresse là où tout semblait perdu. Le soleil disparut derrière les collines, laissant Montrosier sendormir dans la paix, et, sous le vieux tilleul, trois générations riaient encore, comme pour repousser la nuit, convaincues à présent quaucune fée nétait nécessaire là où lamour avait fait son œuvre.

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