— Va-t’en ! Je te dis de partir ! Qu’est-ce que tu fais là à traîner ?! — Madame Clémence déposa bruyamment un grand plat de chaussons tout chauds sur la table, à l’ombre du vieux pommier, puis bouscula le garçon du voisin d’à-côté. — Allez, file ! Et ta mère, quand donc s’occupera-t-elle enfin de toi ? Petit fainéant ! Maigre comme un fil, Alex, que tout le quartier appelait Criquet tant il avait de longues jambes, lança un regard blessé à la voisine acariâtre puis s’en alla tristement vers le perron de son appartement. L’immense maison, divisée en plusieurs logements, n’était en fait habitée que par deux familles et demie : les Picot, les Siméon et les Carpentier — Catherine et son fils, Criquet. Eux, c’étaient « la demi-famille », à laquelle personne ne prêtait vraiment attention, sauf quand il fallait absolument leur adresser la parole. Catherine n’existait pas, aux yeux des autres, et son fils encore moins. Elle n’avait plus ni mari ni famille. Devenue mère courage et se heurtant aux préjugés du voisinage, elle s’évertuait à donner à son fils tout l’amour du monde, quoi qu’on en dise. Pour tout le quartier, Criquet, avec son air étrange, sa grande tête et ses bras et jambes interminables, n’avait rien pour plaire. Mais sous ses airs gauche et timide, il possédait une grande bonté. Il allait spontanément consoler un camarade qui pleurait, s’attirant parfois la colère des mamans qui ne voulaient pas qu’on approche leur enfant de ce « Drôle d’Épouvantail ». Ce mot-là, Criquet ne le comprenait pas, jusqu’au jour où sa mère lui offrit un livre sur une petite fille nommée Émilie, et là, l’enfant comprit : on l’appelait volontairement ainsi. Mais au lieu de s’en offusquer, il se mit à penser : « Épouvantail, dans l’histoire, était bon et intelligent, il aidait tout le monde. Peut-être qu’eux aussi l’ont lu ? » Et Catherine se dit qu’après tout, mieux valait que son fils pense du bien des gens, car la vie lui apprendrait bien assez tôt la cruauté de ce monde. N’avait-il pas droit, lui aussi, à profiter d’un peu d’enfance heureuse ? Pour Catherine, son garçon était le plus merveilleux des enfants. Elle supporta tout, parcourut les hôpitaux pour qu’on s’occupe enfin de son fils et, sacrifiant tout pour lui offrir le meilleur, elle réussit à améliorer sa santé. Les voisins, pourtant, la jugeaient, raillaient ce jardin qu’elle fleurissait devant son perron avec d’étranges mosaïques faites de récup’, mais elle s’en moquait : son unique récompense, c’était que son Criquet la regarde avec admiration et murmure : « Maman, c’est beau… » Les amis, il n’en avait que très peu ; trop différent pour suivre les autres garçons, trop réservé avec les fillettes qu’on éloignait de lui. Surtout la voisine, Madame Clémence, dont la principale occupation semblait être de protéger ses trois petites-filles du « vilain garçon ». Pourtant, quand il s’agissait du bien de ses proches, Criquet obéissait sans se plaindre, respectueux et sage. Un matin d’été, jour d’anniversaire de la plus jeune petite-fille de Madame Clémence, alors que le jardin s’anime et que tous s’attèlent à la fête, un drame éclate : la fillette disparaît près du vieux puits, réputé dangereux. Sans hésiter, Criquet saute dans l’obscurité, lutte, sauve la fillette — et prouve que la valeur d’un enfant ne se mesure ni à sa taille, ni à sa beauté. Émue et bouleversée, la voisine, jadis si sévère, lui dira plus tard : « Tu es un héros, mon garçon, et je ne l’oublierai jamais… » Des années plus tard, ce même Criquet, gardant son surnom, deviendra médecin et sauvera, encore et encore, ceux qu’on croyait perdus, répétant simplement : « Je suis là parce qu’il le faut. Parce que c’est ça, vivre… » Une histoire de courage, de ténacité et d’amour maternel, qui nous rappelle que la véritable grandeur naît dans le cœur et que la bonté change, toujours, le cours de la vie. Croyez-vous, vous aussi, que la gentillesse finit toujours par triompher et que la vraie richesse d’un être humain se cache dans son âme ? Quels souvenirs en gardez-vous, de ceux-là que l’on disait « différents », mais dont la force intérieure bouleverse le monde ?

Va ten ! Je te dis, fiche le camp ! Pourquoi tu traînes ici ?! sécriait madame Clémence Duvant en posant bruyamment un plat rempli de chaussons chauds sur la table, sous le vieux pommier, et en poussant sans ménagement le petit voisin.

Allez, ouste ! Ta mère soccupera-t-elle enfin de toi ? Fainéant !

Le garçon, maigre comme un fil, que tout le monde appelait Criquet, séloigna en traînant les pieds vers le perron de son appartement.

La grande maison divisée en plusieurs logements nétait quà moitié habitée. En réalité, il ny avait ici que deux familles et demie : les Poirier, les Simon, et la famille Carpentier Léa et son fils Criquet.

Cette « moitié », justement, nattirait guère lattention ; on les ignorait, à moins davoir vraiment besoin de quelque chose. Léa passait inaperçue, et personne ne prenait la peine de sintéresser à elle.

Léa navait que son fils. Pas de mari, pas de parents. Elle se débrouillait comme elle pouvait, endurant les regards de travers et la solitude. Son fils, surnommé Criquet à cause de ses longs bras et jambes très maigres et de sa grosse tête ronde perchée sur un cou tout fin, était souvent moqué.

Criquet était terriblement peu gracieux, timide, mais il possédait un cœur en or. Impossible pour lui dabandonner un enfant qui pleurait ; il se précipitait toujours pour réconforter, au risque de se faire rabrouer par des mères excédées par ce « croque-mitaine » près de leurs petits.

Longtemps, Criquet ne comprenait pas ce surnom. Puis sa mère lui offrit un livre sur une fillette dun monde imaginaire, et il comprit : cétait le nom dun personnage gentil et intelligent.

Mais il nen prit jamais ombrage. Il décida que ceux qui lappelaient ainsi connaissaient le livre, et donc savaient que le croque-mitaine était finalement devenu un héros dans une cité merveilleuse.

Léa ne la jamais détrompé, préférant quil pense le meilleur des autres. Le monde est assez cruel, son fils le découvrirait bien assez tôt. Quil vive son enfance heureux, au moins

Léa adorait son fils sans condition. Elle avait tout pardonné au père de Criquet, et sétait promis, dès la maternité, de protéger son enfant envers et contre tout. Peu importaient les commentaires de la sage-femme sur son apparence à la naissance.

Nimporte quoi ! Mon fils est le plus beau du monde !

Peut-être, mais il ne sera jamais brillant

On verra bien ! rétorquait Léa en serrant son bébé, les yeux pleins de larmes.

Elle visita dinnombrables médecins durant les deux premières années, traversant Paris en bus, tenant son fils emmitouflé contre elle sans prêter loreille aux regards ou conseils déplacés.

Mets ton enfant à la DASS, alors ! Non ? Eh bien, tes conseils, garde-les ! Je sais ce que jai à faire !

Petit à petit, Criquet rattrapa son retard. Il resta maigre, pas très attirant avec sa tête un peu plate et ses bras filiformes. Léa faisait tout son possible pour laider à grandir sainement, se privant pour lui donner ce quil y avait de meilleur.

Les médecins, étonnés, voyaient bien que Léa lelfe laissait toute son énergie pour son fils.

On ne compte des mères comme vous que sur les doigts dune main ! Regardez-le, ce garçon ! Champion ! Quel courage !

Cest vrai, mon garçon est comme ça ! répondait-elle, perdue devant tant déloges. Mais aimer son enfant et sen occuper, nétait-ce pas la base ?

Quand vint lheure du CP, Criquet savait déjà lire, écrire, compter, mais butait parfois sur les mots à cause dun léger bégaiement, ce qui annulait parfois tout son enthousiasme.

Merci Criquet, suffira… linterrompait la maîtresse, préférant lire elle-même à haute voix le passage du jour.

Et de se plaindre en salle des profs : ce garçon, tout chez lui est remarquable, mais impossible découter sa lecture.

Il eut la chance quelle parte en congé maternité au bout de deux ans. Son remplaçante, madame Marcelle Legrand, prit la classe. Déjà âgée, douce et rusée, elle discuta demblée avec Léa et lorienta vers une bonne orthophoniste. Pour Criquet, elle demanda des réponses écrites.

Tu écris si bien, cest un plaisir de te lire !

Criquet rayonnait à chaque compliment. Madame Legrand lisait ses copies à la classe, vantant devant tous les talents de son élève.

Léa sanglotait de gratitude et aurait voulu embrasser ces mains discrètes qui prodiguaient leur tendresse à son fils, mais madame Legrand la coupa net :

Ne dites pas de bêtises ! Cest mon métier ! Votre garçon est exceptionnel, il aura une belle vie ! Vous verrez !

Criquet accourait à lécole chaque matin, sautillant avec son étrange silhouette. Les voisins s’en amusaient :

Eh, voilà Criquet qui galope, cest lheure de changer de carré de fleurs ! Pauvre gosse Pourquoi donc la nature la-t-elle laissé ?

Léa savait tout ce que pensaient delle et Criquet les voisins. Mais elle refusait de sy attarder : si le cœur manque, nul ne peut obliger à la bonté. Elle préférait consacrer son temps au soin de leur logis ou à planter une nouvelle rose sur son carré.

Le grand jardin, avec de petites plates-bandes sous chaque fenêtre, nappartenait à personne : la tradition voulait que « le coin » devant une porte revienne à lappartement correspondant.

Le coin de Léa était toujours le plus fleuri. Roses, sureaux, et des marches ornées de bouts de faïence récupérés au centre socioculturel lors de travaux. Léa, charmée par ces éclats qui brillaient au soleil, supplia le directeur de lui laisser prendre ce « trésor ».

De la mosaïque ? Pour quoi faire ? sétonna-t-il.

Pour mon entrée !

Il haussa les épaules, consentit. Léa, aidée des voisins pour une brouette, passa la soirée à trier, puis traversa fièrement le quartier tirant la brouette où trônait Criquet.

Mais quest-ce quelle va faire de toutes ces vieilleries ? ricanaient les voisines.

Quelques semaines plus tard, leur surprise fut totale devant la beauté de la mosaïque quelle avait créée devant sa porte.

Quel chef-dœuvre ! On dirait le Sud…

Léa restait indifférente à ces émerveillements. Seule comptait lopinion de son fils :

Maman, cest magnifique…

Assis sur la marche, Criquet suivait les motifs du doigt, rayonnant. Léa pleurait de voir son fils heureux…

Car le bonheur, chez Criquet, était rare : une félicitation à lécole, un bon plat cuisiné avec amour, ou une caresse pleine de tendresse. Voilà leur lot quotidien.

Criquet navait guère d’amis : il nétait pas assez rapide dans les jeux de garçon, préférait la lecture au football. Les filles lévitaient, surtout à cause de madame Clémence aux trois petites-filles.

Napproche pas delles ! criait-elle, le poing levé. Ce nest pas pour toi, les jolies fleurs !

Léa recommanda à Criquet de séloigner de Clémence et de ses petites-filles. Pourquoi la contrarier ?

Criquet obéissait, même ce jour-là, quand Clémence préparait la fête. Il passait sans intention de participer à la joie.

Pfff, on dira que je suis radine ! Attends ! fit Clémence en rattrapant Criquet pour lui donner deux chaussons.

Tiens, mais ne traîne pas dans la cour ! Cest la fête ici, reste bien sage jusqu’à ce que ta mère revienne ! Compris ?

Il hocha la tête, la remercia poliment. Clémence avait dautres chats à fouetter. La famille, les enfants, les invités arrivaient il fallait tout finir à temps pour lanniversaire de la petite Lucie, sa préférée.

Rien à voir avec ce pauvre Criquet à grosse tête ! Il nallait pas décourager les enfants !

Clémence se souvenait encore d’avoir conseillé à Léa dabandonner lenfant. Léa, indignée, coupa tout contact avec elle. Depuis ce jour, elle passa fièrement, son ventre rond en avant, ignorant les jugements.

Criquet, de son côté, ne racontait jamais à sa mère les vexations des autres. Il la protégeait, ravalant ses larmes en silence. La peine glissait sur lui, sans haine. Il avait compris : vivre sans rancune, c’est bien plus léger.

Il ne craignait plus Clémence, mais lévitait, fuyant ses yeux durs et ses paroles. Sil avait pu, Criquet aurait dit à Clémence sa pitié pour elle : quelle tristesse de gaspiller ses précieuses minutes à être méchante.

Car Criquet savait que rien nest plus précieux au monde que le temps. On peut tout rattraper, sauf ce qui senfuit Jamais on ne le rachète, jamais on ne léchange contre un joli emballage de bonbon.

Mais les adultes ne comprenaient pas cela

Assis sur le bord de la fenêtre, Criquet grignotait en regardant les enfants jouer : cétait lanniversaire de Lucie. La fillette virevoltait dans sa robe rose, telle une princesse ou une fée, sous le regard fasciné de Criquet.

Les adultes festoyaient, les enfants jouaient au ballon près du vieux puits derrière la maison.

Criquet, comprenant vite, se réfugia dans la chambre de sa mère pour mieux observer, les mains serrées démotion.

Puis il vit Lucie danser près du puits. Il savait le danger. Léa lavait prévenu mille fois : ne jamais approcher ce vieux puits, les planches pourries étaient trompeuses.

À un instant, Lucie glissa et disparut du champ de vision. Pris de panique, Criquet chercha en vain la tache rose. Lucie ? Disparue !

Il bondit hors de chez lui. Il lui fallut une seconde pour comprendre : Lucie nétait ni sur la pelouse ni parmi les adultes. Une seule idée simposa sans quil nappelle à laide foncer !

Les enfants ne se souciaient déjà plus d’elle. Criquet se précipita vers le puits et, voyant une robe claire tout au fond, cria :

Colle-toi contre la paroi !

Sans réfléchir, il se laissa glisser dans louverture, se râpant le ventre sur les planches cassées et plongea dans lobscurité.

Lucie ne savait pas nager, Criquet en était certain. En vacances, il lavait déjà vue paniquer dans leau quand sa grand-mère la forçait à apprendre, sans succès.

Dans le puits, elle sagrippa de toute sa force à Criquet.

Cest bon… Je suis là… la rassura-t-il en lentourant des bras, comme sa maman lavait appris. Puis il cria si fort quil put :

Au secours !

Tandis que dans la cour, labsence de Lucie se fit sentir. Clémence, présentant une grosse dinde, balaya lassemblée du regard. Plus de Lucie !

Où est Lucie ?!

Les invités, pris de court, entendirent leurs cris couvrir toute la rue.

Encore une fois, Criquet cria dans le puits, de plus en plus faible, saccrochant à cette ultime lueur despoir :

Maman…

À cet instant, Léa, qui rentrait du travail, pressa instinctivement le pas, oubliant tout. Devant la maison, elle entendit le cri de son fils.

Je suis là mon chéri !

Sans hésiter, elle courut chercher une corde à linge, la noua, interpella un des gendres de Clémence, qui comprit la situation. Ils lattachèrent et la descendirent dans le puits.

Elle attrapa Lucie dabord, la hissât dans ses bras. Mais toucher Criquet dans leau noire fut plus difficile Léa pria de toutes ses forces, puis sentit enfin la main maigre de son fils et le ramena vers la lumière. On tira fort : Criquet émergea, murmurant un faible « Maman… »

Après deux semaines à lhôpital de Tours, Criquet rentra dans le village, accueilli comme un héros.

Lucie, remise et reconnaissante, venait le voir avec ses parents. Criquet, un poignet plâtré, respirant difficilement, était heureux dêtre en vie, auprès de ses livres et de son cher chat Mistigri.

Mon petit, mon trésor ! sanglota Clémence, étreignant Criquet, les yeux embués. Si tu navais pas été là…

Pourquoi ? répliqua simplement Criquet. Jai fait ce quil fallait faire. Nest-ce pas ce quun homme doit faire ?

Clémence, incapable de répondre, le serra plus fort, sans deviner que ce garçon frêle, surnommé Criquet toute sa vie, prendrait un jour le volant dun véhicule blindé rempli de blessés, pour les sauver au péril de sa vie. Et, aux questions sur son engagement malgré tout ce quil avait enduré, il naurait que ces mots :

Je suis médecin. Cest mon devoir. Il faut vivre. Cest juste.

* * *

Chers lecteurs,

Lamour dune mère na pas de limite. Léa, envers et contre tout, a aimé son fils Criquet sans jamais fléchir, la aidé à sépanouir, à devenir un homme bon et courageux. Cest la force invincible de lamour parental.

Le vrai courage se trouve dans lâme : Criquet, tout « insignifiant » quil fût pour les autres, se révéla être un authentique héros, sauvant Lucie sans hésitation montrant que ce nest pas lapparence, mais la bonté, la bravoure et la compassion qui font la grandeur dun individu.

Les voisins, initialement pleins de préjugés, neurent dautre choix que de saluer la grandeur de Criquet et Léa. Ce récit nous rappelle que les véritables vertus brisent tous les préjugés, et que pardonner, ne pas nourrir de rancune et agir selon le bien sont les attitudes qui élèvent vraiment lêtre humain. Comme le disait Criquet : « Je suis médecin. Cest mon devoir. Il faut vivre. Cest juste. »

La vraie beauté est celle du cœur. Nest-ce pas la plus précieuse leçon de la vie ?

Et vous, croyez-vous que la gentillesse finit toujours par triompher et changer notre monde ? Avez-vous connu des occasions où lapparence trompait, mais où la richesse véritable était celle du cœur ?

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— Va-t’en ! Je te dis de partir ! Qu’est-ce que tu fais là à traîner ?! — Madame Clémence déposa bruyamment un grand plat de chaussons tout chauds sur la table, à l’ombre du vieux pommier, puis bouscula le garçon du voisin d’à-côté. — Allez, file ! Et ta mère, quand donc s’occupera-t-elle enfin de toi ? Petit fainéant ! Maigre comme un fil, Alex, que tout le quartier appelait Criquet tant il avait de longues jambes, lança un regard blessé à la voisine acariâtre puis s’en alla tristement vers le perron de son appartement. L’immense maison, divisée en plusieurs logements, n’était en fait habitée que par deux familles et demie : les Picot, les Siméon et les Carpentier — Catherine et son fils, Criquet. Eux, c’étaient « la demi-famille », à laquelle personne ne prêtait vraiment attention, sauf quand il fallait absolument leur adresser la parole. Catherine n’existait pas, aux yeux des autres, et son fils encore moins. Elle n’avait plus ni mari ni famille. Devenue mère courage et se heurtant aux préjugés du voisinage, elle s’évertuait à donner à son fils tout l’amour du monde, quoi qu’on en dise. Pour tout le quartier, Criquet, avec son air étrange, sa grande tête et ses bras et jambes interminables, n’avait rien pour plaire. Mais sous ses airs gauche et timide, il possédait une grande bonté. Il allait spontanément consoler un camarade qui pleurait, s’attirant parfois la colère des mamans qui ne voulaient pas qu’on approche leur enfant de ce « Drôle d’Épouvantail ». Ce mot-là, Criquet ne le comprenait pas, jusqu’au jour où sa mère lui offrit un livre sur une petite fille nommée Émilie, et là, l’enfant comprit : on l’appelait volontairement ainsi. Mais au lieu de s’en offusquer, il se mit à penser : « Épouvantail, dans l’histoire, était bon et intelligent, il aidait tout le monde. Peut-être qu’eux aussi l’ont lu ? » Et Catherine se dit qu’après tout, mieux valait que son fils pense du bien des gens, car la vie lui apprendrait bien assez tôt la cruauté de ce monde. N’avait-il pas droit, lui aussi, à profiter d’un peu d’enfance heureuse ? Pour Catherine, son garçon était le plus merveilleux des enfants. Elle supporta tout, parcourut les hôpitaux pour qu’on s’occupe enfin de son fils et, sacrifiant tout pour lui offrir le meilleur, elle réussit à améliorer sa santé. Les voisins, pourtant, la jugeaient, raillaient ce jardin qu’elle fleurissait devant son perron avec d’étranges mosaïques faites de récup’, mais elle s’en moquait : son unique récompense, c’était que son Criquet la regarde avec admiration et murmure : « Maman, c’est beau… » Les amis, il n’en avait que très peu ; trop différent pour suivre les autres garçons, trop réservé avec les fillettes qu’on éloignait de lui. Surtout la voisine, Madame Clémence, dont la principale occupation semblait être de protéger ses trois petites-filles du « vilain garçon ». Pourtant, quand il s’agissait du bien de ses proches, Criquet obéissait sans se plaindre, respectueux et sage. Un matin d’été, jour d’anniversaire de la plus jeune petite-fille de Madame Clémence, alors que le jardin s’anime et que tous s’attèlent à la fête, un drame éclate : la fillette disparaît près du vieux puits, réputé dangereux. Sans hésiter, Criquet saute dans l’obscurité, lutte, sauve la fillette — et prouve que la valeur d’un enfant ne se mesure ni à sa taille, ni à sa beauté. Émue et bouleversée, la voisine, jadis si sévère, lui dira plus tard : « Tu es un héros, mon garçon, et je ne l’oublierai jamais… » Des années plus tard, ce même Criquet, gardant son surnom, deviendra médecin et sauvera, encore et encore, ceux qu’on croyait perdus, répétant simplement : « Je suis là parce qu’il le faut. Parce que c’est ça, vivre… » Une histoire de courage, de ténacité et d’amour maternel, qui nous rappelle que la véritable grandeur naît dans le cœur et que la bonté change, toujours, le cours de la vie. Croyez-vous, vous aussi, que la gentillesse finit toujours par triompher et que la vraie richesse d’un être humain se cache dans son âme ? Quels souvenirs en gardez-vous, de ceux-là que l’on disait « différents », mais dont la force intérieure bouleverse le monde ?
– Pourquoi me méprises-tu autant ? – ai-je demandé à ma belle-mère