LE GOÛT DE LA VIE…

Le goût de la vie

Une vieille dame dune fourchette de quatrevingts ans, aux cheveux dun bleu surréaliste, se tenait sur la chaise du notaire, les pieds qui tambourinaient comme dans un rêve.
Pourquoi venezvous me voir, madame?
Pour rédiger mon testament, cher monsieur.
Très bien.

Elle senfonça dans le coussin, prit une grande respiration et commença à dicter.

Après mon départ, je veux que mon cerveau soit envoyé à lInstitut national de la recherche (INR). Sil refuse, quon le déclare provenir de Claudine Pierre. Tous mes chats, ceux qui seront encore avec moi quand je franchirai le seuil, je les distribuerai à mes amis. Sil ne reste plus damis, les félins reviendront à mon fils, Pierre Dubois. Tous les livres qui nattirent lattention de personne, je les offrirai à la bibliothèque municipale, mais je recommande vivement de les feuilletés au moins une fois. Il y a trois années, jai oublié dans quel volume jai glissé mon argent. Je lègue à mon fils la tâche de disperser mes cendres sur la colline de Nouméa, en NouvelleCalédonie

Le notaire sétouffa légèrement.
Pardon, où?
En NouvelleCalédonie, en NouvelleCalédonie
Mais cest si loin! Pourquoi tant de complications?
Les complications, cest comme travailler cinq jours sur deux et déjeuner une heure. Il ne quitte jamais son bureau à cause de cela. Jétais pareil autrefois. Maintenant je regrette. Il a encore tout son avenir devant lui. Voyager rend la vie plus vive, ça transforme lhomme. Il ne reviendra jamais tel quil était. Quil franchisse la moitié du globe; je regarderai son retour au bureau, il ne pourra plus y être traîné. Il faut laider, lui montrer quune autre existence existe. Cest ce que je ferai après la mort

Et moi, je ne veux pas pourrir dans la terre. Mieux vaut senvoler vers la Calédonie le notaire serra les lèvres.

Ensuite, poursuivit la vieille, je souhaite que lon brûle ma chère chatte, Mireille, comme on le faisait autrefois Je plaisante! Je plaisante! Cest juste que votre regard est étrange, alors je me suis dit de vous taquiner un peu
Vous effrayer?
Secouer, répondit-elle en souriant.
Cest réussi. Bien, parlons des biens. Les meubles, limmobilier?
Ah, la maison et la moto, je les laisse à mon fils. En vérité, je nai pas encore de moto, mais je suis inscrite à des cours et jen achèterai une bientôt, alors notezle aussi. Quant à ma trottinette, je la lègue à Étienne Niki, sil est encore en vie. Il rêve de la prendre depuis longtemps. Nous lavions conduite ensemble, il la brisée en sécrasant contre un arbre

Lorsque la vieille femme sévanouit, le notaire annonça une pause. Limage de la dame aux cheveux bleus restait gravée dans son esprit. Il relut le testament, cligna des yeux pour sassurer que tout était réel, jeta un regard sur la pile de papiers, puis saisit son téléphone.

Marion, salut, je me demandais si tu aimerais partir quelque part? Tu sais, jai toujours rêvé daller en Afrique

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

fifteen + one =

LE GOÛT DE LA VIE…
J’ai ouvert la porte à mon père… et je n’aurais jamais dû ! — Papa, c’est quoi toutes ces nouveautés ? T’as dévalisé un magasin d’antiquités ? — s’exclama Christine en haussant les sourcils devant la nouvelle napperon blanc en crochet sur sa commode. — Je ne savais pas que tu aimais autant les vieilleries. T’as vraiment les goûts de Mamie Zoé, dis donc… — Oh, ma Christinette ? Tu viens sans prévenir ? — dit Olivier, son père, en sortant de la cuisine. — Je… enfin, je t’attendais pas… Olivier tentait visiblement d’adopter un air jovial, mais son regard était empreint d’un étrange malaise. — Oui, je vois bien que tu ne m’attendais pas, — maugréa Christine, en se dirigeant vers le salon où l’attendaient, sans le savoir, encore plus de découvertes. — Papa… C’est quoi tout ça ? Qu’est-ce qui se passe ici ? Christine ne reconnaissait plus son appartement. … Lorsqu’elle avait récupéré ce logement de sa grand-mère, il était dans un état pitoyable : vieux mobilier des années 70, une télé ventrue sur un meuble écaillé, des radiateurs rouillés, des papiers peints qui se décollaient… Mais c’était son chez-elle. À l’époque, Christine avait un petit pécule et l’a consacré à la rénovation, pas n’importe laquelle : elle avait opté pour un style scandinave, des couleurs claires et du minimalisme pour offrir de l’espace à son deux-pièces. Elle avait mis tout son cœur à choisir les accents déco, les rideaux assortis, les tapis douillets… À présent, ses rideaux épais avaient cédé la place à un banal voilage en nylon, son canapé italien était enseveli sous un plaid synthétique orné d’un tigre grimaçant, et sur la table basse trônait un vase en plastique rose avec des roses artificielles criardes. Mais ce n’était que le début. Christine était surtout inquiète des odeurs : de la cuisine montaient des effluves de friture et de poisson, le tabac empestait. Son père ne fumait même pas… — Chrissou, tu comprends… — finit par dire Olivier. — Voilà… Je ne suis pas seul. J’aurais voulu te le dire plus tôt, mais je n’en ai pas eu l’occasion. — Pas seul ? — s’étonna Christine. — Papa, ce n’était pas le deal ! — Tu sais, Christine, ma vie ne s’est pas arrêtée à ta mère. Je suis encore jeune, je n’ai même pas droit à la retraite ! J’ai le droit de refaire ma vie, non ? Christine resta une seconde interdite. Certes, son père avait le droit de fréquenter qui il voulait. Mais pas chez elle ! … Depuis le divorce de ses parents l’année précédente, sa mère s’était vite remise, se consacrant à son développement personnel et à ses amies. Son père, lui, s’était retrouvé au fond du trou. Sa propre ancienne appartement était dans un état lamentable après avoir été loué pendant dix ans : incendie, moisissures, fenêtres brisées — un vrai capharnaüm invivable. — Oh, Christine, je sais pas comment je vais faire… — s’était alors plaint son père. — Je tiendrai pas l’hiver comme ça, et j’ai pas les moyens de tout rafistoler d’un coup… Christine n’avait pas pu le laisser dans cet état. Après s’être installée chez son mari, son ancien appartement était vide. Et vu les galères de son père avec la location, il était hors de question de le relouer. — Papa, installe-toi chez moi le temps des travaux. Tout est prêt, c’est confortable. Juste une condition : pas d’invités. — Tu es sûre ? Merci, ma fille ! Tu me sauves la vie. Promis, tout sera tranquille. Il fallait le croire… Alors qu’elle repensait à cette promesse, la porte de la salle de bain s’ouvrit brusquement, libérant un nuage de vapeur parfumée. En sortit une femme d’environ cinquante ans, arborant le peignoir préféré de Christine. Son peignoir… qui couvrait à peine la silhouette plantureuse de l’inconnue. — Oh, Olivier, on a de la visite ? — lança-t-elle d’une voix rauque, en souriant avec condescendance. — Fallait prévenir, je suis en tenue d’intérieur ! — Et vous êtes ? — demanda Christine, aiguë. — Et pourquoi portez-vous mon peignoir ? — Je suis Jeanne, la compagne de ton père. T’es un peu nerveuse, non ? Fallait bien me couvrir… Ton peignoir traînait, je l’ai pris. Christine sentit la colère monter. — Enlevez-le. Tout de suite, — siffla-t-elle. — Christine ! — supplia son père en s’interposant. — Ne fais pas d’histoires ! Jeanne a juste… — Jeanne a juste pris quelque chose qui n’est pas à elle, chez moi ! — coupa Christine. — Papa, t’as conscience de ce que tu fais ? T’amènes ta petite amie, tu la laisses fouiller dans mes affaires ?! Jeanne leva théâtralement les yeux au ciel et s’affala sur le plaid au tigre. — T’es vraiment insolente, — déclara-t-elle. — À ta place, je t’aurais corrigée à coups de ceinture ! Ton père a le droit de vivre sa vie, ça ne te regarde pas, cocotte. Christine resta bouche bée. Une étrangère assise sur SA canapé, vêtue de SON peignoir, lui faisait la morale. — Jusqu’à ce que ce soit chez moi, — répondit-elle, glaciale. — Chez toi ? — Jeanne interrogea Olivier du regard. Il cherchait à disparaître dans le mur. — Ah… Mon papa ne vous a pas dit ? — sourit froidement Christine. — Il est simple invité ici. Tout, jusqu’à la dernière casserole, est à moi. Il est là temporairement. Mes conditions n’incluaient pas ses… conquêtes. Le visage de Jeanne vira au cramoisi. — Olivier ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? Tu m’as bien dit que c’était à toi ! Tu m’as menti ? Olivier se fit minuscule, honteux. — Ben… Jeanne, tu as mal compris. J’ai un appartement, mais pas celui-là… J’ai voulu simplifier, désolé. — Simplifier ? Merci, je me fais rabrouer par des gamines à cause de toi ! Christine perdit patience. — Dehors, — lança-t-elle calmement. — Quoi ? — bégaya Jeanne. — Dehors. Tous les deux. Dans une heure, sinon j’appelle la police. J’ai ouvert ma porte… Christine se dirigea vers la sortie, mais son père se précipita : — Tu vas me mettre dehors ? Tu sais bien où j’en suis ! Je vais y crever ! Il s’accrocha à sa manche, et Christine faillit flancher… jusqu’à croiser le regard assassin de Jeanne, jambes croisées, dans son peignoir. Non, demain elle changerait les serrures si elle cédait. — Papa, t’es grand. Loue un studio, — trancha Christine. — On avait convenu que tu serais seul, tu m’as menti. Tu as laissé cette femme s’emparer de mes affaires et salir mon chez-moi… — Gardes ton appart ! — coupa Jeanne. — Viens, Olivier, tu te fais humilier… Trente minutes plus tard, ils avaient quitté les lieux. Olivier partit sans un mot, le dos voûté, regard de chien battu que Christine n’oublierait jamais. Mais elle tint bon. Dès le départ, elle ouvrit grand les fenêtres pour chasser les relents de cuisine, de tabac et de parfum bon marché, jeta tout ce qu’il restait de Jeanne à la poubelle, appela le ménage et le serrurier. Impossible de tolérer la moindre trace. … Quatre jours passèrent. L’appartement avait retrouvé son calme et sa propreté. Elle vivait chez son mari, mais ça lui faisait du bien de savoir son propre havre intouché. Son père finit par appeler. — Allô, — répondit Christine. — Bon… Tu es contente ? Jeanne est partie. Elle m’a abandonné… — Oh, quelle surprise, — ironisa Christine. — Je suppose qu’elle a vu ta vraie piaule et saisi l’ampleur des travaux ? Son père renifla. — Oui… J’ai acheté un radiateur, dormi sur un matelas gonflable. Elle a tenu trois jours, puis elle m’a traité de clochard. Elle est partie chez sa sœur. Elle disait qu’on s’aimait ! — C’était juste une question de confort, Papa. Vous vous êtes tous les deux trompés. Silence. — Je suis seul ici, ma fille… J’ai peur. Je peux revenir ? Je serai seul, je te le jure ! Christine baissa les yeux. Son père vivait dans la décrépitude qu’il avait lui-même créée : d’abord avec sa tromperie, ensuite en mentant à tout le monde. Oui, elle éprouvait de la pitié. Mais sa compassion les détruirait l’un comme l’autre. — Non, Papa. Je ne te reprendrai pas. Fais les travaux, apprends à vivre dans ce que tu t’es fait. Je peux te donner les coordonnées d’ouvriers fiables, si besoin. Elle raccrocha. Cruel ? Peut-être, mais Christine ne voulait plus que personne ne laisse des traces sur son peignoir ni sur son cœur. Parfois, il faut savoir refuser que la saleté entre dans sa vie…