Qui a osé s’allonger sur mon lit et le froisser… Récit. La maîtresse de mon mari avait à peine quelques années de plus que notre fille – des joues rondes de gamine, un regard candide, un piercing au nez (quand la fille a voulu en faire autant, il avait crié très fort et interdit). Impossible de se fâcher contre une créature pareille – en regardant ses jambes nues et bleuies, sa petite veste, il me venait l’envie de lâcher un commentaire piquant : « Si tu comptes donner des enfants à cet idiot, achète-toi une doudoune et pense à mettre des collants sous tes jeans. » Mais bien sûr, je n’ai rien dit. Je lui ai juste remis les clés, attrapé mes deux sacs et pris la direction de l’arrêt de bus. — Madame Janine, c’est quoi ce truc sous le plan de travail dans la cuisine ? cria la demoiselle derrière moi. On range de la vaisselle, là ? Je n’ai pas pu m’en empêcher : — En général, j’y cachais les cadavres des maîtresses de Serge, mais tu peux laver la vaisselle là. Sans attendre de réponse, et sans même regarder le visage effrayé de Chloé, satisfaite de ma réplique, je suis descendue l’escalier. Voilà – vingt ans de vie à jeter aux oubliettes. C’est notre fille, Nastya, qui a découvert en premier l’existence de la maîtresse. Elle avait séché les cours, pensant que la maison serait vide, et s’est retrouvée face à la jeune nymphe, en train de siroter un chocolat chaud dans sa tasse préférée. Nymphe vêtue de presque rien, tandis que son père était sous la douche. Nastya n’a pas mis longtemps à faire le rapprochement et elle m’a appelée aussitôt : — Maman, je crois que papa a une maîtresse, elle a pris mes pantoufles et boit dans ma tasse ! On se croirait dans un conte, ai-je souri en repensant à la contrariété de Nastya – bien plus vexée qu’on touche à ses affaires que par la trahison paternelle. Qui s’est allongé sur mon lit et l’a froissé… Contrairement à ma fille, je l’ai plutôt bien pris. Certes, mon ego en a pris un coup : elle était jeune et jolie, alors que moi… kilos de trop, cellulite et autres joyaux de la quarantaine. Mais en même temps, j’ai ressenti un profond soulagement. Fini les appels nocturnes, les horaires bizarres, les tickets de cafés où il ne m’emmenait jamais… Jamais je n’avais réussi à le prendre sur le fait : Serge était habile et, si j’avais des soupçons, c’est moi qui devenais la coupable. — C’est la première fois, osa-t-il mentir. Je ne sais pas ce qui m’a pris, un genre d’éclipse, une comète tombée sur la tête. Comète incarnée par une employée d’hôtel où Serge logeait en mission. Vingt ans à peine, un minois sympathique, aucune autre qualité notoire… ni cervelle, apparemment, puisqu’elle le suivit jusqu’à Paris avec ses économies pour louer une chambre miteuse. Du coup, ils se voyaient chez nous – l’idéal pour se laver, laver ses fringues. J’avais remarqué qu’on utilisait sans cesse le cycle rapide, jamais « tissus mixtes » ! L’appartement appartenait à Serge, hérité de son père avant le mariage. Quand j’ai décidé de divorcer, j’ai déménagé avec ma fille dans mon tout petit appartement en banlieue, transmis par ma grand-mère. Nastya n’était pas ravie – comment faire pour aller au lycée ? — Tu peux vivre chez nous, a proposé Serge, récoltant une pluie d’insultes méritée. Enfin, ma fille pouvait dire ce qu’elle pensait. Au début, c’était compliqué – nouveaux trajets, nouveaux magasins, une heure pour aller au boulot ou à l’école. Mais on s’est habituées : j’ai trouvé un nouveau job, Nastya est entrée en BTS, deux fois plus rapide à rejoindre. Pas le temps de se morfondre… Le quotidien et les examens ne nous laissaient aucun répit, et, une fois dépassées les difficultés, la tristesse s’en est allée. Chloé m’a appelée plusieurs fois – pour savoir à quelle cuisson faire les tartes, où mettre la pastille dans le lave-vaisselle. Un jour, elle est même venue : elle avait trouvé des photos oubliées, nécessaires pour un dossier d’examen. Serge, lui, n’osait pas venir ; moi j’étais alitée avec la grippe et Nastya refusait catégoriquement de poser le pied dans l’ancien appartement, pour préserver sa santé mentale (et l’informatique à réviser !). — C’est mignon chez vous, murmura Chloé, scrutant les papiers peints défraîchis et les lampes rétro. J’ai juste souri – oui, c’est « mignon », que dire d’autre ? Là-bas, c’était moderne et cosy, vingt ans d’efforts… Tant mieux pour eux. Mais c’est précisément cette visite qui m’a joué un sale tour, car un soir, un an après ce triste épisode, la serrure a tourné. — C’est pour toi ? ai-je demandé à Nastya. Ses yeux s’étaient arrondis. Sur le seuil, Chloé – les joues ruisselantes de mascara et de paillettes, une valise de sport dans les bras. — Il est arrivé quelque chose à Serge ? me suis-je inquiétée. — Oh oui ! sanglota-t-elle. Je l’ai surpris avec sa secrétaire ! J’ai voulu lui faire une surprise parce qu’il rentrait tard du boulot et… Et là, effondrée, elle se mit à pleurer à chaudes larmes. — Mais tu attends quoi de moi ? ai-je demandé, comprenant ce que signifiait la valise trop pleine. — Je peux dormir chez vous ? J’ai plus d’argent du tout. Je prends le train demain pour rejoindre ma mère. — Et avec quoi, si tu n’as pas d’argent ? — Je pensais que vous pourriez me dépanner… Je ne savais pas si je devais pleurer ou rire. Ce fut Nastya qui trancha. — Casse-toi d’ici ! lâcha-t-elle, ajoutant des mots bien sentis jamais prononcés devant moi. Je la reprends avec réprobation. — Viens, rentre, Chloé, ai-je dit. Il est tard, je ne vais pas te mettre dehors. La suite fut pire. Ma fille, outrée, décréta l’ultimatum : « C’est elle ou moi. » Je haussai les épaules – « Fais ce que tu veux, t’es majeure. Tu peux aller chez papa, si tu veux. » — Très peu pour moi ! Je vais chez Margaux ! J’ai dû appeler un taxi pour qu’elle dorme chez sa copine. Reste à consoler Chloé avec du thé et des gouttes de valériane ; la pauvre, en une année à Paris, n’a pas noué d’amitiés ni trouvé de boulot, juste un nouveau piercing à la langue. Évidemment, je lui ai prêté de l’argent – pas question de l’installer chez moi. Même qu’on l’a déposée à la gare pour éviter qu’elle se perde. Elle m’a longuement remerciée, s’est excusée, a juré qu’elle allait changer de vie – reprendre des études et arrêter d’enchaîner les hommes mariés. — Ma mère m’a toujours dit que je n’étais pas sérieuse. Elle avait raison, je crois. Je ne suis pas restée sur le quai à lui dire adieu. Nastya et moi, on s’est vite réconciliées, mais elle ne comprenait pas – comment maman a-t-elle pu héberger cette voleuse de papa ? Je caressais ses cheveux tout doux, en souriant : — Tu comprendras en grandissant. Serge a appelé une semaine plus tard. Il disait avoir tout compris, avait quitté Chloé et se disait prêt pour le grand retour. — Tu n’as plus de chemises propres, c’est ça ? ai-je répondu, moqueuse. — C’est ça, soupira-t-il. Et puis, elle ne sait pas faire la lessive, je traîne dans des fringues graisseuses depuis un an. Évidemment, je n’ai pas repris avec lui. Ni jubilé. Mais il faut l’admettre : après cela, mon esprit et mon cœur étaient plus légers, je souriais plus souvent. J’ai adopté un chien, je l’ai promené le soir, j’ai fait connaissance avec un voisin charmant – dix ans de plus que moi, et alors ? Et la vie a repris son cours.

Qui a osé se coucher sur mon lit et le froisser… Histoire.

La maîtresse de mon mari, Corinne, était à peine plus âgée que notre fille elle avait encore des joues rondes dadolescente, un regard innocent, et un petit piercing au nez (quand notre fille, Élodie, avait voulu sen faire un, Marc sétait mis dans une colère noire et avait formellement interdit). Impossible de lui en vouloir vraiment je la regardais, cette Corinne, ses jambes nues bleuies par le froid, sa veste bien trop courte, et lenvie me prenait de lancer une petite pique bien acide : « Si tu comptes donner des enfants à cet imbécile, va tacheter un manteau chaud et mets des collants sous ton jean. » Mais évidemment, je nai rien dit. Jai juste tendu les clés à Corinne, attrapé deux sacs avec mes derniers effets, et je suis partie vers larrêt de bus.

Madame Jeanne, cest quoi ce truc, sous le plan de travail dans la cuisine ? ma interpellée la petite derrière moi. Cest pour ranger la vaisselle ?

Je nai pas pu men empêcher et jai lancé en guise dadieu :

Dhabitude, jy cachais les cadavres des maîtresses de Marc, mais tu peux aussi y laver tes assiettes.

Sans attendre de réponse, sans même un regard pour le visage apeuré de Corinne, jai descendu les escaliers, plutôt fière de moi. Voilà, vingt ans de vie jetés par la fenêtre, finalement.

Cest Élodie qui a découvert la première que Marc avait une maîtresse. Elle avait séché les cours du lycée, pensant rentrer dans une maison vide, et elle est tombée sur la jeune nymphette, sirotant un chocolat chaud dans sa tasse préférée. Vu létat de dénudement de la demoiselle, et les bruits deau qui venaient de la salle de bain, ma fille qui na rien didiote a vite compris, elle ma appelée sans attendre :

Maman, je crois que papa a une maîtresse, et en plus elle a mis mes chaussons et elle boit dans ma tasse !

Comme dans un conte, ai-je soupiré en repensant à lembarras dÉlodie ce jour-là, mais en vrai, elle était plus dégoûtée de voir quon touchait à ses affaires, que par la trahison de son père. Qui a osé sétendre sur mon lit et le froisser

Moi, à la différence de ma fille, jai pris les choses sans drame. Bon, mon égo en a pris un coup elle était belle, jeune, alors que moi, avec mes kilos en trop, ma cellulite, bref, tous les signes dune femme de quarante ans Mais à vrai dire, jai ressenti un soulagement des années à supporter ses coups de fil nocturnes énigmatiques, ses heures de travail absurdes, les tickets de cafés où il ne memmenait jamais Et impossible de le surprendre, Marc avait lart de retourner la situation pour me faire passer pour la coupable à la moindre suspicion.

Cest la première fois, sest-il défendu, sans honte. Je ne sais pas, cest comme si une comète métait tombée dessus, une sorte déclipse

La comète, cétait une employée de lhôtel où Marc séjournait en déplacement. Elle avait vingt ans, et à part un joli minois, elle navait vraiment aucun autre talent. Pas même le sens de lorganisation, vu quelle la suivi à Paris, louant une chambre miteuse avec ses économies. Voilà pourquoi ils se retrouvaient chez nous là, elle pouvait se doucher et laver ses vêtements. Je me demandais souvent pourquoi lave-t-on tout le temps en mode « rapide » plutôt que « textiles mixtes » dhabitude ?

Lappartement appartenait à Marc, hérité de son père bien avant notre mariage. Vu que javais décidé de divorcer, il a bien fallu que je parte, avec Élodie, vers le studio que ma grand-mère mavait légué, au fin fond du 18ème arrondissement. Élodie protestait « Comment je fais pour aller au lycée depuis là ?! »

Tu peux venir vivre avec nous, a proposé Marc et il sest pris une nouvelle avalanche de reproches. Bah, au moins la fille ose lui dire ce quelle pense.

Les premières semaines ont été galère, cest vrai nouveaux parcours, nouveaux commerces, et il nous fallait bien une heure pour aller au boulot ou à lécole. Puis on a pris le pli j’ai trouvé un autre boulot, Élodie a intégré un institut, pas loin, deux fois plus rapide à rejoindre. Pas le temps de ruminer, entre les soucis du quotidien et les examens de fin dannée. Et puis, une fois les difficultés passées, la tristesse sétait envolée.

Corinne a appelé quelques fois pour demander la température idéale du four pour les tartes, ou comment mettre le cube de détergent dans le lave-vaisselle. Une fois, elle est même venue apporter des photos oubliées dont Élodie avait besoin pour la remise des diplômes. Marc était aux abonnés absents (ou trop lâche), jétais clouée au lit par une angine, et ma fille refusait catégoriquement daller dans lancien appart, prétextant que ça lui prendrait la tête et quelle devait réviser linformatique.

Cest mignon ici chez vous, a lâché Corinne, pas trop rassurée en observant nos papiers peints délavés et les lampes à lancienne.

Jai souri, un brin sarcastique ouais, cest « mignon », voilà tout. Là-bas, cétait moderne, pratique jy avais bossé vingt ans. Mais bon, quils en profitent.

Mais cet épisode ma joué un sale tour environ un an après ce fameux jour, un soir, le verrou de la porte dentrée a tourné.

Tu attends quelquun ? ai-je demandé à Élodie.

Elle a ouvert de grands yeux.

Sur le palier, il y avait Corinne, les yeux aussi gonflés que son sac de sport, les traces de mascara et dombre à paupières sur les joues.

Il est arrivé quelque chose à Marc ? ai-je balbutié, un peu inquiète.

Oui ! a sangloté Corinne. Je lai surpris avec la secrétaire ! Je voulais lui faire une surprise, vu quil finissait tard, et

Elle sest effondrée, fuyant son visage dans ses mains, comme une enfant.

Et de moi, quattends-tu donc ? ai-je demandé, devinant où elle voulait en venir avec sa valise bien pleine.

Je peux dormir ici cette nuit ? Jai plus un sou. Demain je prends le train pour rentrer chez ma mère.

Mais comment tu vas y aller si tu nas pas dargent ?

Je pensais que vous pourriez me dépanner.

Je ne savais pas trop si je devais rire ou pleurer.

Mais Élodie na pas hésité pour moi.

Fiche le camp ! a-t-elle lancé, avec un mépris que je ne lui connaissais pas, agrémenté de mots bien sentis dont elle navait jamais usé devant moi.

Je lai regardée, réprobatrice.

Viens, Corinne, ai-je dit. Il fait nuit, quand même, je ne vais pas te jeter dehors.

Le pire restait à venir.

Élodie, outrée, ma posé un ultimatum cest elle ou moi. Jai haussé les épaules fais comme tu veux, tu es majeure. Si tu veux, va chez ton père.

Ah jamais ! Je vais dormir chez Nathalie !

Jai dû appeler un taxi pour quelle passe la nuit chez son amie. Et ensuite, jai réconforté la maladroite maîtresse avec du thé et des gouttes de valériane, vu quen un an de vie à Paris elle ne sétait fait ni amis, ni boulot, seulement un nouveau piercing à la langue. Évidemment, je lui ai prêté un peu dargent il nétait pas question de la garder chez moi. Je lai même accompagnée à la gare, histoire quelle ne se perde pas.

Corinne ma mille fois remerciée, sest excusée, a promis de changer, détudier enfin, et de ne plus jamais senticher dhommes mariés.

Ma mère disait toujours que je nétais pas très sérieuse Elle avait raison, finalement.

Je ne lai pas raccompagnée jusquau train, jai jugé ça inutile. Avec Élodie, notre dispute a été vite réglée, mais elle narrivait pas à comprendre comment javais pu laisser « la voleuse de papa » entrer chez nous. Je lui ai caressé les cheveux et répondu en souriant :

Quand tu seras grande, tu comprendras.

Marc ma appelée une semaine plus tard. Il avait tout « compris », largué Corinne et voulu « reconstruire le bonheur ensemble ».

Tu nas plus de chemises propres, cest ça ? ai-je répliqué, cinglante.

Eh bien oui soupira-t-il. Dailleurs, elle ne sait pas laver, ça fait un an que je traîne dans des fringues crades.

Bien sûr, je ne suis pas retournée. Pas daigreur, juste du soulagement. Difficile de nier mon humeur avait radicalement changé après tout ça : la tête légère, le cœur aussi. Je me suis même offerte un chien, je le promène chaque soir dans le quartier. Jai sympathisé avec le voisin mignon, dix ans de plus que moi, alors quoi, moi non plus je ne suis pas une gamine. Et la vie a continué, tranquillement.

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Qui a osé s’allonger sur mon lit et le froisser… Récit. La maîtresse de mon mari avait à peine quelques années de plus que notre fille – des joues rondes de gamine, un regard candide, un piercing au nez (quand la fille a voulu en faire autant, il avait crié très fort et interdit). Impossible de se fâcher contre une créature pareille – en regardant ses jambes nues et bleuies, sa petite veste, il me venait l’envie de lâcher un commentaire piquant : « Si tu comptes donner des enfants à cet idiot, achète-toi une doudoune et pense à mettre des collants sous tes jeans. » Mais bien sûr, je n’ai rien dit. Je lui ai juste remis les clés, attrapé mes deux sacs et pris la direction de l’arrêt de bus. — Madame Janine, c’est quoi ce truc sous le plan de travail dans la cuisine ? cria la demoiselle derrière moi. On range de la vaisselle, là ? Je n’ai pas pu m’en empêcher : — En général, j’y cachais les cadavres des maîtresses de Serge, mais tu peux laver la vaisselle là. Sans attendre de réponse, et sans même regarder le visage effrayé de Chloé, satisfaite de ma réplique, je suis descendue l’escalier. Voilà – vingt ans de vie à jeter aux oubliettes. C’est notre fille, Nastya, qui a découvert en premier l’existence de la maîtresse. Elle avait séché les cours, pensant que la maison serait vide, et s’est retrouvée face à la jeune nymphe, en train de siroter un chocolat chaud dans sa tasse préférée. Nymphe vêtue de presque rien, tandis que son père était sous la douche. Nastya n’a pas mis longtemps à faire le rapprochement et elle m’a appelée aussitôt : — Maman, je crois que papa a une maîtresse, elle a pris mes pantoufles et boit dans ma tasse ! On se croirait dans un conte, ai-je souri en repensant à la contrariété de Nastya – bien plus vexée qu’on touche à ses affaires que par la trahison paternelle. Qui s’est allongé sur mon lit et l’a froissé… Contrairement à ma fille, je l’ai plutôt bien pris. Certes, mon ego en a pris un coup : elle était jeune et jolie, alors que moi… kilos de trop, cellulite et autres joyaux de la quarantaine. Mais en même temps, j’ai ressenti un profond soulagement. Fini les appels nocturnes, les horaires bizarres, les tickets de cafés où il ne m’emmenait jamais… Jamais je n’avais réussi à le prendre sur le fait : Serge était habile et, si j’avais des soupçons, c’est moi qui devenais la coupable. — C’est la première fois, osa-t-il mentir. Je ne sais pas ce qui m’a pris, un genre d’éclipse, une comète tombée sur la tête. Comète incarnée par une employée d’hôtel où Serge logeait en mission. Vingt ans à peine, un minois sympathique, aucune autre qualité notoire… ni cervelle, apparemment, puisqu’elle le suivit jusqu’à Paris avec ses économies pour louer une chambre miteuse. Du coup, ils se voyaient chez nous – l’idéal pour se laver, laver ses fringues. J’avais remarqué qu’on utilisait sans cesse le cycle rapide, jamais « tissus mixtes » ! L’appartement appartenait à Serge, hérité de son père avant le mariage. Quand j’ai décidé de divorcer, j’ai déménagé avec ma fille dans mon tout petit appartement en banlieue, transmis par ma grand-mère. Nastya n’était pas ravie – comment faire pour aller au lycée ? — Tu peux vivre chez nous, a proposé Serge, récoltant une pluie d’insultes méritée. Enfin, ma fille pouvait dire ce qu’elle pensait. Au début, c’était compliqué – nouveaux trajets, nouveaux magasins, une heure pour aller au boulot ou à l’école. Mais on s’est habituées : j’ai trouvé un nouveau job, Nastya est entrée en BTS, deux fois plus rapide à rejoindre. Pas le temps de se morfondre… Le quotidien et les examens ne nous laissaient aucun répit, et, une fois dépassées les difficultés, la tristesse s’en est allée. Chloé m’a appelée plusieurs fois – pour savoir à quelle cuisson faire les tartes, où mettre la pastille dans le lave-vaisselle. Un jour, elle est même venue : elle avait trouvé des photos oubliées, nécessaires pour un dossier d’examen. Serge, lui, n’osait pas venir ; moi j’étais alitée avec la grippe et Nastya refusait catégoriquement de poser le pied dans l’ancien appartement, pour préserver sa santé mentale (et l’informatique à réviser !). — C’est mignon chez vous, murmura Chloé, scrutant les papiers peints défraîchis et les lampes rétro. J’ai juste souri – oui, c’est « mignon », que dire d’autre ? Là-bas, c’était moderne et cosy, vingt ans d’efforts… Tant mieux pour eux. Mais c’est précisément cette visite qui m’a joué un sale tour, car un soir, un an après ce triste épisode, la serrure a tourné. — C’est pour toi ? ai-je demandé à Nastya. Ses yeux s’étaient arrondis. Sur le seuil, Chloé – les joues ruisselantes de mascara et de paillettes, une valise de sport dans les bras. — Il est arrivé quelque chose à Serge ? me suis-je inquiétée. — Oh oui ! sanglota-t-elle. Je l’ai surpris avec sa secrétaire ! J’ai voulu lui faire une surprise parce qu’il rentrait tard du boulot et… Et là, effondrée, elle se mit à pleurer à chaudes larmes. — Mais tu attends quoi de moi ? ai-je demandé, comprenant ce que signifiait la valise trop pleine. — Je peux dormir chez vous ? J’ai plus d’argent du tout. Je prends le train demain pour rejoindre ma mère. — Et avec quoi, si tu n’as pas d’argent ? — Je pensais que vous pourriez me dépanner… Je ne savais pas si je devais pleurer ou rire. Ce fut Nastya qui trancha. — Casse-toi d’ici ! lâcha-t-elle, ajoutant des mots bien sentis jamais prononcés devant moi. Je la reprends avec réprobation. — Viens, rentre, Chloé, ai-je dit. Il est tard, je ne vais pas te mettre dehors. La suite fut pire. Ma fille, outrée, décréta l’ultimatum : « C’est elle ou moi. » Je haussai les épaules – « Fais ce que tu veux, t’es majeure. Tu peux aller chez papa, si tu veux. » — Très peu pour moi ! Je vais chez Margaux ! J’ai dû appeler un taxi pour qu’elle dorme chez sa copine. Reste à consoler Chloé avec du thé et des gouttes de valériane ; la pauvre, en une année à Paris, n’a pas noué d’amitiés ni trouvé de boulot, juste un nouveau piercing à la langue. Évidemment, je lui ai prêté de l’argent – pas question de l’installer chez moi. Même qu’on l’a déposée à la gare pour éviter qu’elle se perde. Elle m’a longuement remerciée, s’est excusée, a juré qu’elle allait changer de vie – reprendre des études et arrêter d’enchaîner les hommes mariés. — Ma mère m’a toujours dit que je n’étais pas sérieuse. Elle avait raison, je crois. Je ne suis pas restée sur le quai à lui dire adieu. Nastya et moi, on s’est vite réconciliées, mais elle ne comprenait pas – comment maman a-t-elle pu héberger cette voleuse de papa ? Je caressais ses cheveux tout doux, en souriant : — Tu comprendras en grandissant. Serge a appelé une semaine plus tard. Il disait avoir tout compris, avait quitté Chloé et se disait prêt pour le grand retour. — Tu n’as plus de chemises propres, c’est ça ? ai-je répondu, moqueuse. — C’est ça, soupira-t-il. Et puis, elle ne sait pas faire la lessive, je traîne dans des fringues graisseuses depuis un an. Évidemment, je n’ai pas repris avec lui. Ni jubilé. Mais il faut l’admettre : après cela, mon esprit et mon cœur étaient plus légers, je souriais plus souvent. J’ai adopté un chien, je l’ai promené le soir, j’ai fait connaissance avec un voisin charmant – dix ans de plus que moi, et alors ? Et la vie a repris son cours.
Il est revenu millionnaire… pour découvrir ses parents dormant à même le sol avec un enfant qui n’était pas censé exister