Écoute, jai une histoire à te raconter, tu vas voir, ça fait penser à tous ces petits riens de la vie qui restent au fond du cœur.
Tous les jours, Prospère rentrait chez lui après le boulot, prenant dabord le métro puis le bus avant darriver à son appartement. La route, aller-retour, ça lui prenait bien plus dune heure. Sa voiture, elle restait bien plus souvent garée quen mouvement, ici à Paris cest la galère avec les bouchons, alors il préfère largement les transports en commun, cest plus rapide.
Il y a deux ans, sa vie de famille a pris un tournant. Prospère sest séparé de sa femme. Leur fille, qui avait alors dix-sept ans, est restée vivre avec sa mère. La séparation sest faite sans cris ni drame, car Prospère na jamais aimé les embrouilles. Il avait depuis un moment remarqué que sa femme avait changé, et pas pour le mieux. Soudain plus nerveuse, elle disparaissait sans prévenir, rentrait parfois tard en prétextant voir ses copines.
Un jour, il a fini par lui demander :
Où tu traînes si tard ? Les autres femmes sont chez elles à cette heure-là.
Ce nest pas ton affaire. Ces autres femmes sont des poules ; moi je suis différente, intelligente, sociable, et je trouve lappartement trop étroit. Je ne suis pas une campagnarde, comme toi. Tes né à la campagne et tes resté le même.
Alors pourquoi tas épousé un campagnard ?
Jai choisi le moindre mal, cest tout, dit-elle, et elle na pas cherché à sexpliquer plus.
Quelques mois après, elle a demandé le divorce et la mis dehors. Prospère a dû se trouver un appartement. Il sest habitué à sa vie en solo et na pas vraiment envie de se remarier tout de suite. Mais bon, il est encore dans la course.
Dans le métro, Prospère comme tout le monde tu vois, perd pas son temps, il est plongé dans son portable, il scrolle les réseaux, lit les news, mate des vidéos marrantes. Un jour, il tombe sur une annonce qui le fige. Il revient en arrière, regarde la photo, lit le texte.
« Marguerite, guérisseuse du peuple, soins par les plantes. »
Sur son écran, sa première histoire damour lui fait face. Et là, grand coup de nostalgie. Tu sais, la première love story cest un souvenir gravé à jamais. Il se rappelle bien cette Marguerite, un peu étrange mais belle, une fille de sa classe.
Il a failli rater son arrêt tellement il était à louest ! Descendu en vitesse, il na pas attendu le bus, il a marché jusquà chez lui, tout chamboulé. Arrivé à la maison, il a jeté sa veste et sest assis direct dans le couloir sur un vieux tabouret. Sans même allumer la lumière, les yeux rivés à lécran, il a noté le numéro de téléphone donné dans lannonce, puis quand son portable a faibli, il la mis en charge.
Il a voulu manger un truc mais pas dappétit, il a juste gratté son assiette, puis sest affalé sur le canapé, envahi par les souvenirs.
Déjà en primaire, Marguerite se faisait remarquer. Toute discrète, la tête haute, avec une natte épaisse jusqu’au bas du dos, sa jupe toujours plus longue que celle des autres filles. Leur village était petit, tout le monde se connaissait, mais elle non, personne nen savait trop sur elle. Elle vivait avec ses grands-parents dans une jolie maison à l’orée de la forêt, presque un petit manoir avec des volets sculptés.
Quand Prospère la vue pour la première fois, ça a été le coup de foudre, un truc denfant, mais il pensait que cétait sérieux. Marguerite avait quelque chose dunique. Elle portait toujours un foulard sur la tête, avait un petit sac à dos brodé, fait main quil a compris plus tard.
Au lieu de dire « Bonjour », elle lançait dun ton cérémonieux « Bonne santé à vous ». On aurait dit quelle sortait dun vieux conte. Jamais elle ne courait ou criait, toujours polie, posée.
Un jour, Marguerite nest pas venue à lécole. Toute la bande denfants a décidé daller la voir, histoire de vérifier si elle était malade. Prospère était avec eux. Arrivés au bout du village, la route bifurque, et hop, ils tombent sur la maison de Marguerite comme dans une histoire.
Oh, regarde, il y a plein de monde chez elle, dit Violette, toujours curieuse.
En sapprochant, ils voient quil sagit dun enterrement. La grand-mère de Marguerite venait de décéder. La fillette, en foulard, essuyait ses larmes, son grand-père, debout à côté delle, le regard sombre, silencieux. Toute la procession part pour le cimetière, les enfants suivent et sont même invités à revenir chez elle pour le repas après les funérailles.
Ce moment a marqué Prospère, cétait la première fois quil assistait à un enterrement. Marguerite est revenue à lécole après un jour ou deux. Les années passent, les filles du lycée deviennent les reines de beauté, se maquillent, se tirent la bourre sur la mode Marguerite, elle, garde toujours son port droit, jamais une trace de maquillage, juste la fraîcheur naturelle.
La plupart des garçons tentent leur chance avec les filles, et Prospère sest dit pourquoi pas tenter avec Marguerite. Au début, elle ne réagit pas. Et puis, à la fin de la troisième, il se lance :
Je peux te raccompagner à la sortie de lécole ?
Marguerite lui répond très sérieusement et tout bas :
Je suis fiancée, Prospère. Cest la coutume chez nous.
Prospère est déçu, il ne comprend pas trop ce que ça veut dire, qui elle est vraiment ? Plus tard, il apprendra que ses grands-parents sont des protestants très traditionnels, ses parents sont décédés depuis longtemps, elle a été élevée par ses grands-parents.
Marguerite était une élève modèle, rien détonnant. Pas de bijoux ni de frivolités comme les autres. Les autres filles jacassaient sur son compte, mais Marguerite, elle, restait discrète et digne.
Elle devenait plus belle chaque année, et en terminale, cétait une vraie beauté, fine, gracieuse. Les garçons ladmiraient en cachette, personne ne sest jamais moqué delle.
Après le bac, chacun part de son côté. Prospère, lui, sen va à Paris pour les études. Marguerite ? Lui, il sait juste quelle est mariée. Il ne rentrait plus trop chez lui, même lété il partait travailler sur des chantiers étudiants.
Marguerite a épousé le garçon auquel elle était promise, elle est partie sinstaller chez lui dans une région lointaine. Elle vivait dans un village, faisait la traite des vaches, travaillait aux champs, menait une vie simple, et a eu un fils. Après ça, plus personne de la classe ne la revue.
Alors Marguerite soigne les gens avec ses plantes maintenant Intéressant. Elle est encore plus belle se disait Prospère, installé sur son canapé.
Il a eu du mal à sendormir. Le lendemain, réveil, petit déjeuner, direction le boulot. Impossible de sortir Marguerite de sa tête.
Première histoire damour, ça ne sefface jamais, hein ? Ça continue de faire battre le cœur… pensait-il.
Il a passé plusieurs jours dans le brouillard, jusqu’à ce quil craque et lui écrive.
Salut Marguerite.
Bonne santé, répondit-elle aussitôt, elle na pas changé là-dessus. Vous voulez me consulter ou vous avez un problème ?
Marguerite, cest Prospère, ton ancien camarade de classe, on a partagé le même bureau à lécole. Je tai vue sur le net, et jai eu envie décrire.
Oui, je me souviens de toi, Prospère, tu étais le plus studieux des garçons.
Marguerite, ton numéro saffiche ici, je peux tappeler ? demanda-t-il timidement.
Bien sûr, vas-y, je répondrai.
Le soir, après le boulot, il la appelée. Ils ont papoté, se sont raconté leurs vies.
Moi je suis à Paris, je bosse là-bas, dit-il simplement. Raconte-moi toi, Marguerite, ta famille, ça va ? Ton mari est sympa ? Où tu vis ?
Je vis de nouveau dans ma maison, tu sais celle près de la forêt, là où jallais à lécole. Jy suis retournée après la mort de mon mari. Un ours Et mon grand-père est aussi décédé il y a longtemps.
Oh, je suis désolé Marguerite, je ne savais pas
Ce nest rien, cétait il y a longtemps. Je lai accepté, ça fait partie de la vie, on ne sait jamais ce que lautre traverse. Tu mappelles juste par nostalgie, Prospère, ou tu cherches une guérisseuse ? Je conseille parfois
Juste pour te parler. Pas besoin de plantes, cest juste que je tai vue et les souvenirs sont revenus. Tu me manques, notre village me manque, jy vais rarement, ma mère est partie il y a longtemps.
Ils ont repensé à leur jeunesse, parlé de ceux du lycée, puis se sont quittés gentiment. La routine a repris Mais une semaine plus tard, Prospère ne tenait plus, il a appelé Marguerite à nouveau.
Salut Marguerite !
Bonne santé Prospère, tu veux mon avis ou tu tennuies ?
Je mennuie, Marguerite. Tu men veux pas hein Dis, ça te dérange si je viens te voir ? demanda-t-il tout bas, le cœur battant.
Viens, répondit-elle, comme ça, viens quand tu veux.
Jai une semaine de congés la semaine prochaine ! sest-il exclamé.
Parfait, viens, tu connais ladresse, fit-elle en souriant, il le sentait.
Toute la semaine, il na pensé quà ça, il achetait des cadeaux pour Marguerite. Il stressait, il ne savait pas ce quelle était vraiment devenue, si elle était la même quavant. Mais une semaine plus tard, le voilà parti de Paris, direction son village denfance. Six heures de route Mais il adore ça, les voyages en voiture.
Quand il arrive, il est surpris : le village sest transformé, il y a plein de nouveaux bâtiments, rien à voir avec avant. Il passe devant les commerces, les cafés. Il sarrête, regarde autour de lui.
Eh ben, je pensais que le village serait abandonné, ça sest bien développé !
On est devenu une petite ville maintenant, répond fièrement un vieux monsieur de passage. Ça fait un bail quon a ce statut. Tu ne viens plus par ici ?
Non, vieux monsieur, ça fait longtemps.
On a un bon maire, cest pour ça, notre ville revit !
Marguerite attendait Prospère dans la cour, il la appelée avant darriver. Elle la vu tourner au coin de la rue en voiture, le cœur battant. Personne na jamais su que Marguerite aimait Prospère en secret depuis lécole. Elle a gardé ça dans son cœur, et si il n’était pas revenu, elle laurait gardé pour toujours.
Retrouvailles super émouvantes. Ils ont passé leur temps à papoter sous la tonnelle. La vieille maison était plus âgée, mais toujours aussi accueillante.
Marguerite, je suis venu avec une intention elle le regarda, sérieuse, un brin inquiète.
Je técoute, cest quoi ?
Je taime depuis toujours, est-ce que tu pourrais aimer en retour, même maintenant ? dit-il franchement.
Marguerite bondit de sa chaise, sest jetée dans ses bras.
Prospère, moi aussi je tai aimé depuis lenfance !
Prospère a passé ses vacances chez Marguerite et en repartant, il lui a promis :
Je règle mes affaires au boulot, je passe en télétravail et je reviens. Je reste ici, je pars plus nulle part. Je suis né ici, ici je resterai ! lance-t-il en riant.







