Il ne mangeait pas sans moi

Il ne mangeait pas sans moi

Quand lambulance ma emmenée, je nétais pas inquiète à cause de la tension artérielle. Ce nétait pas non plus la vision qui devenait trouble ni le vertige qui me tenaillait. Ce qui me mettait le plus à cran, cétait mon vieux compagnon à quatre pattes.

Et Gaspard alors? ai-je balbutié, en pyjama, le sac à provisions à la main, le regard embrumé. Les jambes engourdies, le brouillard dans les yeux, tout cela semblait dérisoire face à lidée quil reste seul.

Ten fais pas, je le nourrirai, a répliqué ma voisine Sophie. Il est tranquille, un vrai petit chouchou. Rien de compliqué : je remplis son bol, et le tour est joué.

Jai hoché la tête. Je savais quelle voulait bien aider, mais au fond, un petit pincement dinquiétude sest glissé en moi. Gaspard nest pas quun chien, cest un être à part.

Il a douze ans, un âge respectable. Il est entré dans ma vie alors que je recommençais à vivre après la perte de mon mari. La maison était devenue dun silence pesant, la bouilloire ne chantait plus. Personne ne mappelait par mon prénom.

Il était chiot, une petite boule duveteuse de peur et despoir. Ses anciens maîtres lavaient abandonné, ne le voyant plus correspondre à leur nouvelle existence. Javais, elle, un vide à combler. Et dans ce vide, il est devenu la petite lumière qui faisait clignoter le noir.

Depuis ce jour, nous étions inséparables. Il était mon ombre. Il se postait à la porte pendant que je dormais, me regardait me doucher, somnolait à côté de moi quand je lisais. Nous nous comprenions comme le souffle au corps. Il reconnaissait ma voix, moi son regard.

Et maintenant: lhôpital, les perfusions, le lit froid et les murs qui sentent le désinfectant.

Je pensais que ça durerait un jour ou deux, que les médecins feraient les examens, donneraient les piqûres, puis me libéreraient.

Mais ils nont pas laissé partir. La tension, les médicaments, les médecins qui secouent la tête.

Je restais allongée, le plafond en face, ne pensant quà lui. «Comment il va?»

Chaque soir, jappelais Sophie. Elle me racontait que Gaspard restait à la porte, ne mangeait presque rien, parfois poussait un petit gémissement. Il partait dès que quelquun sapprochait.

Il doit être nostalgique, disait-elle. Mais ne tinquiète pas, il boit un peu deau. Le repas, cest la vraie galère.

Le troisième jour, elle ma rappelée dune voix presque timide, comme si elle avait peur de déranger.

Eulalie ça fait plus de vingtquatre heures quil ne touche rien: ni croquettes sèches, ni viande. Il ne fait que fixer son bol, puis sen va. Il boit à peine. Il reste planté là, comme sil attendait.

Un nœud sest serré dans ma poitrine, pas à cause de la douleur, mais à cause dun sentiment de culpabilité.

Sophie mets le hautparleur, sil te plaît.

Pourquoi?

Juste pour quil entende. Peutêtre quil comprendra.

Sophie a fait ce que jai demandé. Et jai parlé, douce comme une maman qui lit à son enfant le soir.

Gaspard tu mentends? Cest moi, ta maman. Je ne suis pas partie, je suis juste un peu loin. Mais je reviendrai, promis. Tiens bon. Sil te plaît, mange. Sophie est avec toi, elle est gentille. Tout ira bien, mon petit.

Un long silence sest installé, tendu comme un fil.

Il sest rapproché, chuchota Sophie. Il regarde le téléphone, les oreilles collées, la queue frémissant à peine.

Les larmes ont coulé delles-mêmes. Jai pressé le combiné contre mon visage, sachant quil ne refuse pas de manger par caprice: il est simplement sans moi, comme sans cœur.

Ainsi, je restais dans la chambre, lui à la porte. Chaque matin, le même appel. Chaque soir, la même voix au bout du fil.

Tiens bon, mon petit. Je suis là. Encore un peu.

Le cinquième jour, Sophie a annoncé:

Il a mangé. Un petit bout, juste après ta voix. Dabord il est resté près du téléphone, puis il sest levé et a approché son bol. Je nai même pas bougé, de peur de le surprendre.

Encore une fois, les larmes ont inondé mon regard. À lhôpital, cest devenu presque une routine.

Quand le médecin a enfin déclaré: «Vous pouvez rentrer chez vous», jai failli éclater de joie.

Jai décidé de ne pas appeler, de préparer une petite surprise.

Lappartement, lescalier. Lascenseur était en panne, jai dû monter à pied jusquau troisième étage. Le cœur battait comme sil allait exploser.

Il était là, comme on lavait décrit, maigre, fatigué, le pelage en bataille.

Gaspard aije murmuré.

Il a levé la tête, ma regardée, et sest figé.

Cest moi tout va bien je suis à la maison.

Il sest mis à tituber, sest approché lentement, a frotté sa tête sur mon bras, puis sur mon épaule, enfin contre ma poitrine. Et il a poussé un petit hurlement. Pas fort, pas effrayant, juste un gémissement canin, comme sil demandait: «Tu es vraiment revenue?»

Je me suis assise sur le tapis, lai serré contre moi. Il sest couché sur tout mon corps, saccrochant, ne voulant plus partir. Nous sommes restés ainsi vingt minutes, puis jai ouvert la porte: il a tout de suite fouillé le paillasson, puis sest dirigé vers son bol.

Tout compris, jai compris! aije ri. Voilà une petite friandise.

Je me suis précipitée à la cuisine, ouvrant un pot de croquettes dune main, lautre cherchant le papier avec les ordonnances du médecin.

Il a mangé lentement, avec précaution, comme sil craignait que je disparaisse à nouveau.

Le soir, il a dormi à côté de moi, contre mon flanc, alors quavant il ne dormait que devant la porte.

Maintenant, il ne me quitte plus. Même au magasin, il reste à lentrée. Même aux toilettes, il attend derrière la porte. Il a peur, et moi aussi.

Alors, chaque fois que je sors, je lui dis:

Je reviens bientôt. Attendsmoi.

Il ne comprend peutêtre pas les mots, mais il sait une chose: je ne partirai plus.

Si vous avez vécu une histoire similaire, partagezla dans les commentaires. Ces récits touchent toujours les cœurs.

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