Sans «il faut» : Un soir à la maison, autour des assiettes sales, du carnet de maths et des téléphones, Anton réunit ses enfants dans la cuisine, non pas pour parler devoirs ou ménage, mais pour avouer ses peurs et sa fatigue ; un père débordé qui va à la rencontre de la vraie parole, sans injonctions, en quête d’un moment honnête où chacun partage ses doutes, ses lassitudes, ses échecs et découvre qu’on peut avancer ensemble, sans avoir à prétendre, juste en étant là, sans les « il faut » du quotidien.

Sans «il faut»

Je suis rentré à la maison tout à lheure et ce que jai aperçu en entrant dans la cuisine ma donné envie de soupirer : trois assiettes couvertes de pâtes séchées, un pot de yaourt renversé, un cahier à petits carreaux ouvert nimporte comment sur la table. Le sac à dos de Hugo traînait au milieu du couloir. Camille était installée sur le canapé, son regard rivé à son portable.

Jai déposé ma sacoche près du meuble à chaussures, retiré mes souliers. Jaurais voulu faire une remarque à propos des assiettes, mais la fatigue ma serré la gorge ; sans rien dire, je me suis approché de la table, ai pris une assiette, lai portée à lévier.

Papa, laisse, je vais le faire, a lancé Camille, sans lever les yeux.

Mmmh.

Jai ouvert le robinet et laissé leau couler sur la vaisselle. Les pâtes ramollies ont glissé vers la bonde. Après avoir coupé leau, je suis resté là, devant lassiette mouillée, les mains encore pleines de mousse.

Hugo est où ? ai-je demandé.

Dans sa chambre. Il fait des maths.

Et toi ?

Jai tout fini.

Jai essuyé mes mains sur le torchon, puis je suis allé dans la chambre dHugo. Il était allongé sur le tapis, la tête calée sur le poing, deux exercices griffonnés dans son cahier.

Salut, ai-je dit.

Salut.

Ça va ?

Ça va.

Les devoirs ?

Je fais.

Jai pris place sur le bord de son lit. Il a jeté un regard en coin, puis a replongé dans sa page.

Papa, tu veux quoi ?

Je ne sais pas, ai-je soufflé. Je crois que je suis fatigué.

Je ne savais vraiment pas. Ce matin, ma mère ma appelé, réclamant que je passe laider à vider une armoire ; ensuite, réunion interminable au boulot jusquà dix-huit heures ; puis le métro, serré contre la porte par la foule. Et là, assis dans la chambre dHugo, tout ce dont jétais sûr, cest que je navais aucune envie de parler des assiettes, des devoirs, du rangement. Je ne voulais pas être le père automatique qui débarque le soir et fait tourner la routine.

Venez dans la cuisine, ai-je fini par dire. Tous les deux. On se pose ensemble.

Pourquoi ?

Pour parler.

Hugo a grimacé.

Encore à propos de ma mauvaise note en français ?

Non. Juste parler.

Papa, jai pas terminé mes exercices.

Tu les finirais après. Cinq minutes.

Jai quitté la chambre, ai appelé Camille. Elle a levé les yeux, agacée.

Tu es sérieux ?

Oui, sérieux.

Elle a lâché son portable sur le canapé et ma suivi. Hugo est sorti à son tour, hésitant sur le seuil de la cuisine, comme sil craignait une embuscade.

Je me suis assis. Jai écarté le cahier devant moi. Camille sest installée en face ; Hugo sest juché au bord de sa chaise.

Quest-ce quil y a ? a demandé Camille.

Rien nest arrivé.

Alors pourquoi ?

Je les ai regardés tour à tour. Dans les yeux dHugo, jai vu une inquiétude vague, la peur sourde dun drame à venir.

Je voudrais juste parler, ai-je commencé. Pour de vrai. Pas avec des « il faut terminer les devoirs », « il faut faire la vaisselle », tout ça.

Donc on peut laisser tomber la vaisselle ? a demandé Hugo, prudemment.

On fera ça après. Là, cest autre chose.

Camille a croisé ses bras sur sa poitrine.

Tu es bizarre ce soir.

Oui, ai-je admis. Parce que jen ai assez de prétendre que tout est parfait.

Le silence sest installé. Jai cherché les mots, mais dans ma tête cétait le vide.

Je ne sais pas comment le dire, ai-je poursuivi, mais jai limpression que tout le monde, ici, fait semblant. Jarrive, vous faites comme si tout baigne, je fais semblant dy croire. On parle école, à table mais en vrai, on ne se parle pas vraiment.

Papa, tu nous charges, murmura Camille. Pourquoi ?

Je nen suis pas sûr. Peut-être parce que moi-même, je ny arrive pas et jai peur que vous aussi, et que je ne sais même pas avec quoi.

Hugo a froncé les sourcils.

Moi, jy arrive.

Tu en es sûr ? lui ai-je demandé. Alors pourquoi, depuis deux semaines, tu ne tendors quaprès minuit ?

Il na pas répondu, un regard vissé vers la table.

Je tentends tourner dans ton lit, ai-je dit. Et le matin, tu as la tête de quelquun qui na pas dormi une minute.

Cest juste que je nai pas envie de dormir.

Hugo.

Quoi, « Hugo » ?

Dis-moi ce quil y a vraiment.

Hugo sest raidi, détourné.

À lécole, tout va. Je fais ce quil faut. Quoi dautre ?

Ce nest pas de devoirs que je parle.

Camille sest interposée :

Papa, arrête de le cuisiner.

Je ne linterroge pas. Jessaie de comprendre.

Mais lui, il na pas envie de parler. Cest son choix.

Jai croisé le regard de ma fille.

Bien. Alors, parle-moi de toi.

Elle a esquissé un sourire ironique.

Moi ? Ça va. Jétudie, je parle aux copines, tout roule.

Camille.

Elle sest tue, fixant le mur.

Quoi ?

Ça fait un mois que tu ne sors plus. Tes amies tont invité deux fois et tu as refusé.

Et après ? Je nen avais pas envie.

Pourquoi pas ?

Elle a pincé les lèvres.

Parce que jen ai assez de leurs discussions sur les garçons et tout le reste. Cest bon ?

Cest bon, ai-je répondu. Mais jai limpression que ça te rend triste.

Elle a secoué la tête, comme pour chasser ce sentiment.

Je ne suis pas triste.

Daccord.

Le silence est revenu. Derrière nous, le frigo bourdonnait doucement.

Écoutez, ai-je dit lentement, je nai pas envie dêtre le père moralisateur ce soir. Et je préfère que vous ne tentiez pas de me rassurer non plus. Je vais juste être honnête : jai peur. Chaque jour. Peur de manquer dargent, peur que mamie tombe malade sans rien dire, peur de perdre mon job. Peur que vous traversiez des moments durs et que je ne le voie pas parce que je suis trop pris par mes propres soucis. Et jen ai marre de faire semblant de tout maîtriser.

Camille ma dévisagé, troublée.

Mais tes ladulte, souffla-t-elle. Tu dois tenir bon.

Je sais. Mais parfois, je ny arrive pas.

Hugo leva les yeux.

Et si tu ny arrives pas ?

Je ne sais pas, ai-je avoué. Peut-être que je devrais demander de laide.

À qui ?

À vous, par exemple.

Hugo fronça les sourcils.

Mais on est des enfants.

Oui, vous lêtes. Mais vous faites partie de la famille aussi. Parfois, jai juste besoin que vous me disiez la vérité. Pas « tout va », mais ce que vous ressentez vraiment.

Camille a passé sa main sur la table, ramassant des miettes invisibles.

Pourquoi tu veux savoir ?

Pour ne pas être seul.

Elle a relevé les yeux ; jy ai lu une sorte de compréhension.

Ça me fait peur daller au collège, a lâché Hugo soudain. Il y a un garçon qui me traite didiot tous les jours. Et ça fait rire tout le monde.

Jai senti mon cœur se serrer.

Comment il sappelle ?

Je ne te le dirai pas. Tu vas vouloir régler les choses, et ce sera pire.

Je nirai pas, je te le promets.

Il ma regardé, hésitant.

Vrai ?

Vrai. Mais il faut que tu saches que je suis là pour toi.

Hugo a hoché la tête, les yeux baissés.

Je ne suis pas seul. Il y a Lucas, il est sympa. On est ensemble en classe.

Daccord.

Camille a soupiré.

Je nai aucune envie daller à la fac, a-t-elle lâché doucement. Tout le monde me demande ce que je vais faire, mais moi, je sais rien du tout. Jai limpression dêtre nulle, de ne servir à rien.

Camille, tu as quatorze ans.

Et alors ? Toutes mes copines ont déjà choisi leur voie. Sauf moi.

Pas toutes.

Toutes celles que je connais.

Je suis resté silencieux un moment.

À ton âge, je voulais être géologue. Puis jai changé, deux fois. Aujourdhui, je travaille dans un domaine que je naurais jamais imaginé.

Et ça va ?

Des fois oui, des fois non. Cest la vie, elle avance sans quon la décide tout de suite.

Camille a acquiescé sans conviction.

Mais tout le monde dit quil faut se fixer.

Tout le monde le dit, oui. Mais ce sont leurs mots, pas les tiens.

Elle ma regardé, presque souriante.

Tu es différent ce soir.

Je suis fatigué dêtre celui qui fait tout juste.

Hugo a esquissé un sourire.

Je peux te poser une question ?

Vas-y.

Tu as vraiment peur ?

Oui.

ET quest-ce que tu fais quand tu as peur ?

Jai réfléchi.

Je me lève, je fais ce que jai à faire. Même si je ne sais pas si cest la bonne façon. Je fais, simplement.

Hugo a hoché la tête.

Daccord.

On est restés là, sans rien dire. Je les ai regardés, conscient de navoir rien résolu ni effacé leurs inquiétudes. Mais quelque chose avait bougé : je ne jouais plus le rôle, eux non plus.

Bon, a dit Camille en se levant, il faut bien nettoyer la vaisselle.

Je taide, a dit Hugo.

Moi aussi, ai-je ajouté.

Nous nous sommes mis à la tâche, Camille a ouvert le robinet, Hugo a pris léponge. Jai attrapé un torchon pour essuyer. Nous travaillions dans le calme, mais ce silence navait plus rien de gênant : il était rempli.

La dernière assiette posée sur légouttoir, Camille sest essuyé les mains puis ma regardé.

Papa, on pourrait reparler comme ça ? Quand tu veux.

Bien sûr, ai-je répondu. Quand tu le voudras.

Elle a hoché la tête et est partie. Hugo est resté un instant, hésitant.

Merci de ne pas vouloir aller voir le garçon, a-t-il lâché.

Mais si ça devient trop dur, tu me le diras ?

Oui.

Alors, viens, on finit les exercices de maths.

On a rejoint sa chambre, assis côte à côte sur le tapis. Jai pris son cahier, ai relu les exemples. Hugo sest rapproché, alors on a repris ensemble, tranquillement, comme dhabitude. Mais maintenant, je savais que derrière ces exercices, il y avait un garçon inquiet, et que je pouvais être là non seulement comme correcteur, mais comme quelquun qui a peur aussi et qui, malgré tout, se lève chaque matin.

Cest peu, mais cest déjà un début.

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Sans «il faut» : Un soir à la maison, autour des assiettes sales, du carnet de maths et des téléphones, Anton réunit ses enfants dans la cuisine, non pas pour parler devoirs ou ménage, mais pour avouer ses peurs et sa fatigue ; un père débordé qui va à la rencontre de la vraie parole, sans injonctions, en quête d’un moment honnête où chacun partage ses doutes, ses lassitudes, ses échecs et découvre qu’on peut avancer ensemble, sans avoir à prétendre, juste en étant là, sans les « il faut » du quotidien.
J’ai échangé mon appartement pour un plus petit afin d’aider les enfants : Maintenant, ils n’ont même plus le temps de venir me voir.