Demain, viens chez moi? dis-je en effleurant la joue dÉléonore.
Super! Et vos parents, ils partent? sexclama la jeune femme, lair ravie.
Jen ai assez de courir dun cinéma à lautre, de flâner dans les cafés. On ne peut même plus se poser dans le dortoir; il y a toujours quelquun qui écoute, qui regarde par-dessus lépaule.
Je la serrai plus fort, un sourire aux lèvres.
Tu as froid? Laisse-moi te réchauffer. Tu as mal compris: demain, on ira chez mes parents pour que je te les présente.
Éléonore se retira dun bond.
Tu délires? Regardetoi, regardemoi. Tu joues le garçon bien élevé, et moi? Ils ne me laisseront même pas franchir le seuil.
Je riais à gorge déployée.
Tu nes pas du tout intimidée? Ma fille intrépide a peur? De mes parents? Et pourquoi pensestu que nous ne formons pas un couple? Je taime, jespère que tu le ressens aussi. Mes parents veulent simplement voir la femme quils appellent «ma promise», pourquoi je rentre tard le soir. Voilà tout.
Je lai vue pour la première fois lorsquelle, perchée sur le rebord du troisième étage, lavait la vitre. Jétais en route vers le dortoir de mon ami quand, à un mètre, un fracas retentit. Un seau plein deau savonneuse dégringola du haut.
Oups! sécria la voix au-dessus, et il leva les yeux. Cétait accidentel, jespère que ça ne vous a pas mouillé?
Éléonore se pencha tellement quelle faillit perdre léquilibre, et je frissonnai.
Fais attention, sinon le seau va tomber! criaije.
Pas de panique, je ne tomberai pas, rétorqua la fille. Le bandeau qui ornait ses cheveux senvola, révélant un crâne totalement rasé.
Questce que ça? Tu as peur? Allez, sois gentille, remets le bandeau et déposele dans la chambre du quatrième étage. Daccord? demandatelle avant de disparaître de ma vue.
Au départ, sa tête chauve me déstabilisait, mais je my suis vite habitué. Éléonore était toujours pleine dhumour. Elle sétait rasée les cheveux pour un pari, et, bizarrement, cela lui allait très bien: un style à la fois original et branché.
Dans le dortoir, elle courait en panique.
Les filles, à laide! Trouvezmoi une robe décente et un perruque! Tout le monde chercha, mais la perruque était un peu grande et glissait sur ses épaules. Malgré tout, Éléonore gardait une allure modeste et correcte.
Papa, maman, je vous présente Éléonore, présentaije la jeune femme à mes parents.
Éléonore balbutia, le visage pâle :
Enchantée.
Ma mère invita tout le monde à la table et nous nous installâmes avec élégance. Éléonore jeta un regard horrifié aux couverts: un couteau, une fourchette, et même des pinces à dessert inconnues. Elle décida de ne prendre que la salade, quon ne pouvait manger quà la fourchette.
Le repas commença. Alors quÉléonore poussait les feuilles de salade, la voix de ma mère, AnneMarie, séleva.
Éléonore, vous ne mangez rien? Ce nest pas à votre goût? ditelle en souriant dun air un peu narquois.
Je nai pas faim. On a déjà bien mangé des frites avec les copines, répliqua Éléonore, rougissant.
Ma mère commenta doucement avec mon père.
Quand le dessert fut servi, je me rendis à la cuisine avec mon père pour chercher la tarte aux pommes. Éléonore se leva dun bond.
Laissezmoi débarrasser la table, ditelle à AnneMarie, puis trébucha sur le bord de la nappe. En tombant, elle vit les yeux ronds de ma mère.
Elle se releva, la perruque légèrement de travers. AnneMarie, les larmes aux yeux, sortit en sanglotant de la pièce.
Éléonore, déboussolée, sélança dehors, le manteau ouvert, la perruque à la main, les larmes en cascade.
Comment sest passée la soirée? demandèrent les copines, pressées den savoir plus.
Je me suis ridiculisée, sanglotatelle.
Toute la nuit, elle revivait cet embarras, même son téléphone restait éteint, redoutant un message de ma part: «Désolé, tu ne me conviens pas, on se sépare».
Les colocataires partirent à leurs cours, et Éléonore, le visage gonflé de larmes, repensait sans cesse à son humiliation. Elle se dit de rentrer chez elle, convaincue que je ne la regarderais plus.
Un coup de porte retentit ; elle crut que lune des filles était rentrée. En ouvrant, elle découvrit Stéphane, le regard sérieux, une boîte en main.
Pourquoi tu ne répondais pas au téléphone? Et pourquoi tu tes enfuie hier? Je tai suivie jusquau dortoir, tu volais comme une sorcière, demandatil dun ton détendu avant dentrer.
Questce que tu fais ici? Et comment astu pu entrer? rétorqua Éléonore.
Je tai apporté une part de tarte. Tu ne las pas goûtée hier. Jai refusé au départ, mais ma mère a insisté: «Cette fille na rien mangé de toute la soirée. Elle est déjà si mince, il faut quelle mange davantage.» ditil en découpant la tarte avec aisance.
Tu te moques de moi? Quelle tarte? Quelle mère? Jai brisé toute la vaisselle, ma mère a même pleuré. Tu veux rompre avec moi? Disle, puis pars, balbutiatelle, les lèvres tremblantes.
Je la pris dans mes bras.
Tu ne comprends pas? Mes parents tont adorée, même ma mère a ri aux éclats. Quand elle est venue chez mes parents pour la première fois, elle a cassé le robinet de la cuisine en voulant rincer les assiettes. Elle a même déclaré que la vaisselle ne lui plaisait jamais, alors ils achèteront un nouveau service. Alors, Éléonore, tu es invitée au déjeuner familial samedi.
Et, en plus, elle ajouta que tu ferais mieux sans perruque. Elle fit même flipper mon père, qui voulait la même chose.
Éléonore et AnneMarie devinrent amies; elles font du shopping dans les boutiques, préparent des repas ensemble. Quant à moi, jai déjà acheté une petite alliance. Son anniversaire approche, et je prévois de lui faire ma demande.







