Je ne veux pas me souvenir

**Journal de bord – 12 juin 2024**

Cette femme est encore là, pensa Élodie en essuyant un verre, l’observant du coin de l’œil. Elle venait presque tous les jours dans ce café. Une femme si distinguée, malgré son âge.

Vêtue d’une robe en lin élégante et d’un collier de perles naturelles, elle commandait toujours la même chose : un café, un jus d’orange et deux croissants. Les croissants étaient toujours frais. Élodie aimait la regarder savourer son café, les yeux perdus dans la rue. On devinait que ces moments lui faisaient du bien.

Alors qu’Élodie la surveillait discrètement, une jeune fille mince entra en trombe, visiblement bouleversée. Elle s’installa dans un coin, et Élodie s’approcha.

« Bonjour, murmura-t-elle, juste un thé, s’il vous plaît. »

Élodie lui apporta son thé. La fille hocha la tête, puis fondit en larmes. Élodie, déconcertée, demanda : « Mademoiselle, qu’est-ce qui ne va pas ? Puis-je aider ? »

Mais la jeune fille secouait la tête, les larmes coulant sans retenue. Le café était encore vide, les clients du matin déjà partis. Les étudiants étaient en vacances, d’habitude, ils traînaient ici.

« Comment t’appelles-tu ? » demanda Élodie, montrant son badge.

« Chloé… » répondit-elle d’une voix tremblante.

« Que s’est-il passé ? » Mais un nouveau client entra, et Élodie dut s’éloigner.

Quand elle revint, la femme âgée était assise à côté de Chloé et lui parlait doucement. Élodie s’approcha discrètement.

« Chloé, ce n’est pas si grave que tu le crois. »

« Vous ne comprenez pas… On vous a déjà abandonnée ? » sanglota Chloé.

« Non, répondit calmement la dame. Je partais avant qu’on ne me quitte. Je m’appelle Marguerite Dumont. Crois-moi, ma petite, j’ai vu beaucoup de choses. Il y a toujours une solution. »

Élodie s’éloigna à nouveau, des clients arrivant. Marguerite saurait la réconforter.

« J’ai enterré deux maris, élevé deux enfants, j’ai quatre petits-enfants et un arrière-petit-fils. Si j’avais pleuré autant que toi, rien n’aurait abouti. »

« Il m’a quittée… et je suis enceinte, avoua Chloé, les larmes s’arrêtant enfin. Je n’ai nulle part où aller… »

« Je m’en doutais, répondit Marguerite en poussant la tasse de thé vers elle. Bois, calme-toi. Je trouverai une solution. »

Chloé essuya ses larmes et raconta son histoire. Étudiante à Lyon, elle avait rencontré Antoine, fils d’un homme d’affaires. Tout avait commencé comme un conte — fleurs, dîners, un appartement partagé. Puis, la grossesse.

« Antoine, je suis enceinte, annonça-t-elle. Il m’a regardée comme si j’étais une étrangère.

— Fais ce que tu veux. Ça ne m’intéresse pas. Libère l’appartement. Tu as fait exprès, hein ? Pour m’épouser ? Mes parents sont influents, moi aussi j’ai de l’avenir. Dégage. »

Chloé avait emporté ses affaires et dormi chez une amie. Sans argent, sans famille proche, refusant d’avorter ou d’abandonner ses études, elle était perdue.

« Je croyais vivre un rêve… mais tout s’est écroulé. »

Marguerite l’écouta attentivement, puis déclara :

« Je te propose de vivre chez moi. Je suis seule, j’ai de la place. Ne t’inquiète pas pour l’argent. Ma petite-fille a gardé des affaires de son fils, elle t’aidera. Les bébés grandissent vite. Oublie ton Antoine, il ne vaut pas tes larmes. Tout ira bien. »

Chloé la dévisagea, incrédule.

« Pourquoi m’aidez-vous ? Je suis une inconnue… »

« Par pitié, par solidarité… et parce que ma petite-fille a vécu la même chose. Aujourd’hui, elle est heureuse, remariée. Son mari adore son fils. »

Elles quittèrent le café ensemble. Élodie les regarda partir, le cœur serré. Sept ans plus tôt, personne ne l’avait aidée quand Igor l’avait abandonnée, enceinte. Une amie l’avait envoyée chez un praticien douteux… L’hôpital, les dettes, les études abandonnées. Elle travaillait ici depuis, sans amour.

**Quelques mois plus tard**

Marguerite revenait parfois, prenant ses croissants à emporter. Un jour, Élodie osa demander :

« Et Chloé ? »

« Tout va bien. Elle a eu une petite fille. Ses parents ont vendu leur maison à la campagne et ont emménagé ici. »

« Antoine ? »

« Il est revenu, pleurant ses regrets. Elle l’a chassé. »

Puis, un jour, Chloé entra avec un homme souriant.

« Voici Lisa, celle qui m’a tendu la main autrefois. Et lui, c’est Maxime, mon mari. Il a adopté ma Lili. On espère un petit frère bientôt ! »

Ils riaient, amoureux. Élodie les observa, mélancolique.

« Elle a eu de la chance… »

Mais le destin lui réservait une surprise. Romain, le nouveau cuisinier, lui offrit des fleurs après leur premier rendez-vous. Pour la première fois depuis des années, ses yeux brillèrent.

**Leçon du jour :** La vie réserve parfois des sauveurs inattendus. Parfois, c’est nous qui les manquons. Parfois, ils arrivent trop tard. Mais quand l’espoir renaît, même dans un simple café, il faut savoir le saisir.

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