Tant que la vie est là, il nest jamais trop tard. Rêve étrange
Alors, maman, comme on a dit, demain je viens te chercher et je temmène. Je suis sûr que cet endroit te plaira énormément Séraphin, fébrile, boutonna sa veste et claqua doucement la porte dentrée.
Marguerite Leclair sassit lourdement sur le vieux canapé du salon. Après de longs pourparlers, elle avait finalement accepté. Les voisines sextasiaient :
Quel fils attentionné ce Séraphin ! Il tenvoie encore en villégiature, quelle chance tu as !
Mais dans le cœur de Marguerite, le doute sétait glissé, furtif comme un courant dair sous la porte. Bah, tout serait plus clair demain.
Le matin suivant, Séraphin arriva tôt. En silence, il porta les valises de sa mère, linstalla dans la voiture, et ils partirent en roulant vers la brume.
Voilà une veinarde, susurraient les voisines sur le banc en pierre, juste sous les glycines, la voilà avec une dame de compagnie, puis en séjour cocooning, pendant que nous, on vit à la bonne franquette.
Le domaine se trouvait sur les abords de Tours.
Tu verras, maman, cest presque cinq étoiles, bredouilla Séraphin, les paupières vacillantes.
Quand ils descendirent de la voiture et franchirent les grilles du parc, peuplé dombres grises assises sur des bancs moussus, Marguerite comprit soudain que ses doutes nétaient pas sans raison.
Mais elle ne montra rien, habillée de son éternelle dignité.
Leurs regards se croisèrent, et Séraphin détourna aussitôt les yeux, devinant quelle savait, bien sûr, ce quil avait fait.
Maman, ici il y a des médecins, des ateliers créatifs, de la compagnie. Essaie, pour trois semaines seulement, et puis, si jamais balbutia Séraphin à mi-voix, évitant ses yeux. Mais Marguerite murmura simplement :
Vas-y, va. Et ne mappelle plus « maman chérie », retrouve le « maman » dautrefois, daccord ?
Il acquiesça avec soulagement, lembrassa sur la joue, et séclipsa.
On proposa à Marguerite une chambre seule ou à partager. Elle choisit de la partager la solitude lui faisait peur.
Bonjour, chère amie, salua une femme élégante, trônant sur le divan, enfin de la compagnie ! Je mappelle Mireille Lemoine.
Elles se présentèrent. La chambre, digne dun palace du boulevard Saint-Germain. Un salon commun et deux chambres, chacune avec sa douche et son WC.
Mireille Lemoine était une dame seule, plutôt aisée, de quatre-vingt onze ans :
Ma petite, je suis fatiguée, jai envie quon prenne soin de moi. Mon appartement du Marais, je le loue, et je profite de la vie ici, tout est doux, les médecins, les jeux, les ateliers de peinture. Je lai légué à mon neveu ; dès lautomne, il memmène sur la Côte dAzur. Et toi ? Une jeunette, comment te retrouves-tu ici ?
Marguerite eut un petit rire. Mais lenvie de parler fut plus forte :
Oh, ce nest pas vraiment mon choix. Mon fils vit de son côté, avec sa femme. On na jamais réussi à sentendre.
Moi aussi, jai un bel appartement. Mais dès quils ont eu les moyens, ils en ont acheté un autre. Ils sont partis. Peut-être que cest mieux ainsi Avec Cécile, ma belle-fille, ce nétait jamais simple. Au début, la solitude avait du bon Marguerite se tut un instant, mais ensuite, la santé a faibli.
Je comprends acquiesça Mireille en retirant ses rouleaux du matin et lissant sa mise en plis devant la glace. Ce soir, il y a bal. Tu viens ?
Non merci, je préfère me reposer ce soir, répondit Marguerite, fuyant dans sa chambre et sallongeant lourdement.
Tout était juste. Sa petite-fille, Apolline, suivait des études à Bordeaux. Elle reviendrait, alors il fallait bien quil y ait de la place.
Elle sen voulait.
Avec Cécile, elle navait jamais lâché prise. Cest elle, Marguerite, qui laissait aucune place, dirigeait la maison, écartait sa belle-fille de tout. Séraphin, écartelé, aurait tant voulu quelle choisisse l’apaisement, mais elle exigeait toujours dêtre la préférée.
Quel gâchis.
Quand ils étaient partis, un répit, oui. Les visites reprirent, Apolline, Séraphin et Cécile passaient souvent. Mais bientôt, plus rien nallait !
Elle sen voulait.
Elle simaginait oubliée, commença à se plaindre, à jouer les faibles. Elle espérait quon viendrait plus souvent. Mais Séraphin a compris autrement. Peut-être quil craignait de voir les disputes renaître, ou quil était tout simplement happé par son travail.
Elle, Marguerite, pensait trop à elle-même.
Elle sen voulait.
Il lui avait trouvé une dame de compagnie, puis une autre. Mais aucune ne trouvait grâce à ses yeux. Elle voulait attirer lattention des siens, et la voilà exilée.
Apolline, sa chère petite-fille, téléphonait depuis Bordeaux :
Mamie, je viens bientôt, tout va bien ici. Et toi, ça va ?
Oui, ma chérie, tout va bien, répondait Marguerite.
Mamie, tiens bon, je reviens vite, je taime, et Apolline le pensait vraiment.
Elle sen voulait.
Elle avait raconté des étourderies, mélangé ses médicaments, exagéré… Par peur de finir seule, elle aurait aimé que Séraphin linvite chez lui.
Mais Séraphin, effrayé sans doute, lavait crue perdue. Lui et Cécile travaillaient, comment donc pouvaient-ils soccuper delle ? Et la voilà ici, dans ce cocon étoilé pour vieillards.
Marguerite se leva et se contempla dans le miroir :
Une vieille femme, proche de quatre-vingt, et alors ?
Lesprit vaillant, quelques forces restantes.
Elle sen voulait. Mais peut-être, oui, cétait pour le mieux.
Elle sallongea et sombra dans le sommeil.
Trois semaines parurent à Marguerite un hiver sans fin.
Le vendredi, Séraphin rapportait toujours mille babioles, mais ici, tout était déjà là.
Tout aurait pu être parfait, si lidée que ce séjour puisse être définitif ne la ravageait pas.
Vous savez, nous avons examiné votre mère, informèrent ses responsables à Séraphin lors de lune de ses visites, Marguerite a une santé remarquable, juste un peu de nervosité, cest fréquent à cet âge.
Et Marguerite le vit soudain surpris, et soulagé. Etrange, elle croyait quils attendaient tous sa disparition.
Cest alors quApolline déboula à limproviste :
Mamie, papa ma dit que tu étais ici ? Cest bizarre, ce coin. Moi, jai soutenu mon mémoire, félicite-moi ! Tu reviens à la maison ? Jai froid sans toi. Je veux vivre chez toi, daccord ?
Le cœur de Marguerite chavira Apolline était si authentique :
Papa doit venir demain. Prépare-toi, on rentre !
Marguerite hocha la tête en silence, la gorge pleine de larmes.
Mireille, replaçant sa mèche, répétait son rituel du soir :
Toi, il faut rentrer, tu nes pas des nôtres, dit-elle sur un ton mêlé denvie, tu nes pas une dame mondaine, tu es une maman. Elle se leva, digne, et disparut dans sa chambre.
Marguerite fit sa valise, nosant croire quelle quitterait ce paradis feutré.
Séraphin fut là tôt. Il entra, sourit, et murmura simplement :
Maman, puis il lenlaça.
Dans la voiture, Apolline lattendait, et contre toute attente, Cécile aussi. Les regards séchangèrent ; un courant chaud coula dans la poitrine de Marguerite :
« Jai voulu tout régenter, tout contrôler… Pourquoi donc ? Les voilà, ma famille, inquiets et aimants. »
Merci souffla-t-elle si bas queux seuls purent lentendre, Séraphin lui ouvrit la portière, elle prit place.
Marguerite rentrait à la maison, envahie dun bonheur sans contours.
Désormais, tout serait autrement. Désormais, elle croyait aux beaux jours.
Car il nest jamais trop tard pour simplement vivre, être heureux et offrir du bonheur aux autres.






