Tant qu’on est vivant, il n’est jamais trop tard. Nouvelle — Alors, maman, comme convenu, je passe te prendre demain et je t’emmène. Je suis sûr que tu vas adorer là-bas, — s’agita Benjamin en refermant la porte d’entrée. Anne Dumont s’affala, fatiguée, sur le canapé. Après de longs pourparlers, elle avait accepté de partir. Les voisines étaient admiratives : — Qu’il est attentionné, ton Benjamin ! Il t’envoie encore en maison de repos. Mais le doute s’immisçait dans le cœur d’Anne. Enfin, tout s’éclaircirait demain. Le lendemain matin, Benjamin arriva tôt. Il descendit rapidement les valises de sa mère, la fit monter dans la voiture et ils partirent. — Quelle chanceuse, — gloussaient les voisines sur leur banc, — son fils lui trouve de l’aide à domicile, l’emmène en vacances… Pas comme nous, qui vivons comme des petites gens. Le centre était à l’extérieur de la ville. — Maman, c’est presque cinq étoiles, — lança son fils d’un air cajoleur. Arrivés sur place, où seules des personnes d’un certain âge étaient assises sur les bancs, Anne comprit que ses doutes n’étaient pas infondés. Mais elle ne laissa rien paraître, habituée à garder bonne figure. Leurs regards se croisèrent, mais son fils détourna aussitôt les yeux, réalisant sans doute qu’elle avait compris. — Maman, ici tu auras des médecins, des activités, des rencontres… C’est pour trois semaines, après on verra… — bredouilla Benjamin sans la regarder. Mais elle dit simplement : — Vas-y, mon fils. Et s’il te plaît, ne m’appelle pas “maman”, dis “maman” comme avant, d’accord ? Il hocha la tête, soulagé, l’embrassa sur la joue et repartit. On proposa à Anne une chambre seule ou avec une colocataire. Elle préféra la compagnie — rester seule avec ses pensées, non merci. — Soyez la bienvenue, chère amie, — l’accueillit d’une voix chaleureuse une dame élégante, assise sur le canapé. — Enfin, je ne suis plus seule… Je m’appelle Marianne Lévêque. Elles firent connaissance. La chambre valait vraiment cinq étoiles, son fils n’avait pas lésiné. Salon commun, deux chambres avec douche et sanitaires. Marianne, veuve sans enfants de 91 ans, confia : — Ma chère, je suis épuisée, je veux juste qu’on prenne soin de moi. Je loue mon trois-pièces au centre-ville et je vis ici en paix, entourée de soins, sans rien à faire. Ma succession ? C’est pour mon neveu — il m’emmène au soleil hors saison. Et vous, comment êtes-vous arrivée là ? Vous êtes jeune, en somme ! Anne esquissa un sourire, puis céda à la tentation : — Pas vraiment de mon plein gré. Mon fils et sa femme vivent à part. On s’est éloignés. J’ai aussi un grand appartement. Mais dès qu’ils ont eu assez d’argent, ils ont acheté à eux, emménagé. Au fond, c’était pas plus mal — ma belle-fille et moi, on ne s’entendait guère. Et seule, au début, c’était bien, — Anne s’interrompit, — sauf la santé qui a lâché. — Je comprends, — répondit Marianne en retirant ses bigoudis, — ce soir il y a bal, vous venez ? — Non, merci, je me repose, — déclina Anne, regagnant sa chambre. Tout va bien. Sa petite-fille, Alice, étudie dans une autre ville. Elle reviendra, elle aura son chez-soi. C’est ma faute. Avec ma belle-fille, l’entente était impossible, mais c’est moi qui ai voulu tout diriger, donner des leçons… Benjamin était coincé entre nous et j’espérais qu’il me privilégie. Quel gâchis. Quand ils sont partis, au début, tout allait mieux ; même les relations semblaient s’améliorer — ils venaient souvent en famille. Mais non, je n’étais jamais satisfaite ! C’est ma faute. J’ai commencé à croire que tout le monde m’oublierait. Je me suis inventé des maladies, me suis fait passer pour faible. Pensant qu’on viendrait plus souvent. Mais Benjamin a jugé autrement. Peut-être qu’il avait peur d’un nouvel accrochage avec Nadège ? Ou juste trop pris par le travail ? Moi, Anne Dumont, je ne pensais qu’à moi. C’est ma faute. Alors, il m’a trouvé une aide à domicile, puis une autre… Mais aucune ne me convenait. Je voulais attirer l’attention des miens, voilà où j’en suis. Ma Alice adorée, partie faire ses études au loin. Elle appelait souvent : — Mamie, je reviens bientôt, tout va bien. Et toi ? — Tout va bien, ma chérie. — Mamie, ne t’ennuie pas, je reviens vite ! C’est ma faute. J’en ai trop dit à Benjamin : je confondais mes médicaments, j’oubliais des choses… J’ai menti. En espérant qu’il m’invite à vivre chez lui. Mais il a dû être effrayé, a cru que je n’étais plus autonome. Avec Nadège qui travaille… Qui s’occuperait de moi ? Alors il m’a amenée ici. Dans ce cinq-étoiles pour seniors. Anne Dumont se leva, se regarda dans le miroir : Une femme d’un certain âge, bientôt quatre-vingt ans, et alors ? Sa tête fonctionne, elle n’a pas dit son dernier mot. C’est ma faute. Peut-être, au fond, c’est mieux ainsi. Fatiguée, elle se laissa tomber sur le lit. Trois semaines lui parurent une éternité. Son fils venait tous les vendredis. Apportait des douceurs, mais tout était fourni ici. Tout irait bien si ce n’était qu’un séjour hôtelier. Mais l’idée que ce soit pour toujours la rongeait. — Vous savez, votre maman a été examinée. Anne Dumont a une santé formidable ; un peu de nervosité, comme tout le monde, — ont rassuré ses référents à Benjamin lors d’une visite. Anne vit alors que son fils… était surpris et soulagé. Comme quoi, elle pensait qu’on la croyait déjà partie. Puis Alice débarqua à l’improviste : — Mamie, papa a dit que tu étais en vacances ? Curieux endroit ! Moi, j’ai eu mon diplôme, félicite-moi ! Tu rentres bientôt ? Je suis revenue, il fait froid sans toi. Je veux vivre avec toi, tu veux bien ? Le cœur d’Anne fondit — Alice était si sincère : — Papa voulait venir demain, prépare-toi, on rentre ! Anne acquiesça, émue jusque dans la gorge. Marianne, retirant ses bigoudis, se préparait pour le soir : — Il faut rentrer chez vous, ma chère, ce n’est pas votre destinée, — d’un ton à peine jaloux, elle rajusta sa coiffure, — vous n’êtes pas “pensionnaire”, mais femme de famille, — elle se leva, fière, et disparut. Anne fit ses valises, n’osant croire qu’elle rentrait. Benjamin arriva tôt. Il entra, sourit et dit juste : — Maman, — et il la serra dans ses bras. Dans la voiture, il y avait Alice… et, surprise, Nadège. Elles échangèrent un regard, et Anne sentit son cœur se réchauffer : « C’est ma faute. J’ai tout voulu contrôler… Mais à quoi bon ? Qu’est-ce que je faisais ? Regardez-les… Ce sont mes enfants. » — Merci, — murmura-t-elle à peine quand Benjamin ouvrit la portière et qu’elle monta. Anne Dumont rentrait chez elle, envahie de bonheur et d’espoir. Désormais, tout serait différent. Elle croyait enfin au bonheur. Car il n’est jamais trop tard pour simplement vivre, être heureux et rendre heureux ceux qu’on aime.

Tant que la vie est là, il nest jamais trop tard. Rêve étrange

Alors, maman, comme on a dit, demain je viens te chercher et je temmène. Je suis sûr que cet endroit te plaira énormément Séraphin, fébrile, boutonna sa veste et claqua doucement la porte dentrée.

Marguerite Leclair sassit lourdement sur le vieux canapé du salon. Après de longs pourparlers, elle avait finalement accepté. Les voisines sextasiaient :

Quel fils attentionné ce Séraphin ! Il tenvoie encore en villégiature, quelle chance tu as !

Mais dans le cœur de Marguerite, le doute sétait glissé, furtif comme un courant dair sous la porte. Bah, tout serait plus clair demain.

Le matin suivant, Séraphin arriva tôt. En silence, il porta les valises de sa mère, linstalla dans la voiture, et ils partirent en roulant vers la brume.

Voilà une veinarde, susurraient les voisines sur le banc en pierre, juste sous les glycines, la voilà avec une dame de compagnie, puis en séjour cocooning, pendant que nous, on vit à la bonne franquette.

Le domaine se trouvait sur les abords de Tours.

Tu verras, maman, cest presque cinq étoiles, bredouilla Séraphin, les paupières vacillantes.

Quand ils descendirent de la voiture et franchirent les grilles du parc, peuplé dombres grises assises sur des bancs moussus, Marguerite comprit soudain que ses doutes nétaient pas sans raison.

Mais elle ne montra rien, habillée de son éternelle dignité.

Leurs regards se croisèrent, et Séraphin détourna aussitôt les yeux, devinant quelle savait, bien sûr, ce quil avait fait.

Maman, ici il y a des médecins, des ateliers créatifs, de la compagnie. Essaie, pour trois semaines seulement, et puis, si jamais balbutia Séraphin à mi-voix, évitant ses yeux. Mais Marguerite murmura simplement :

Vas-y, va. Et ne mappelle plus « maman chérie », retrouve le « maman » dautrefois, daccord ?

Il acquiesça avec soulagement, lembrassa sur la joue, et séclipsa.

On proposa à Marguerite une chambre seule ou à partager. Elle choisit de la partager la solitude lui faisait peur.

Bonjour, chère amie, salua une femme élégante, trônant sur le divan, enfin de la compagnie ! Je mappelle Mireille Lemoine.

Elles se présentèrent. La chambre, digne dun palace du boulevard Saint-Germain. Un salon commun et deux chambres, chacune avec sa douche et son WC.

Mireille Lemoine était une dame seule, plutôt aisée, de quatre-vingt onze ans :

Ma petite, je suis fatiguée, jai envie quon prenne soin de moi. Mon appartement du Marais, je le loue, et je profite de la vie ici, tout est doux, les médecins, les jeux, les ateliers de peinture. Je lai légué à mon neveu ; dès lautomne, il memmène sur la Côte dAzur. Et toi ? Une jeunette, comment te retrouves-tu ici ?

Marguerite eut un petit rire. Mais lenvie de parler fut plus forte :

Oh, ce nest pas vraiment mon choix. Mon fils vit de son côté, avec sa femme. On na jamais réussi à sentendre.

Moi aussi, jai un bel appartement. Mais dès quils ont eu les moyens, ils en ont acheté un autre. Ils sont partis. Peut-être que cest mieux ainsi Avec Cécile, ma belle-fille, ce nétait jamais simple. Au début, la solitude avait du bon Marguerite se tut un instant, mais ensuite, la santé a faibli.

Je comprends acquiesça Mireille en retirant ses rouleaux du matin et lissant sa mise en plis devant la glace. Ce soir, il y a bal. Tu viens ?

Non merci, je préfère me reposer ce soir, répondit Marguerite, fuyant dans sa chambre et sallongeant lourdement.

Tout était juste. Sa petite-fille, Apolline, suivait des études à Bordeaux. Elle reviendrait, alors il fallait bien quil y ait de la place.

Elle sen voulait.

Avec Cécile, elle navait jamais lâché prise. Cest elle, Marguerite, qui laissait aucune place, dirigeait la maison, écartait sa belle-fille de tout. Séraphin, écartelé, aurait tant voulu quelle choisisse l’apaisement, mais elle exigeait toujours dêtre la préférée.

Quel gâchis.

Quand ils étaient partis, un répit, oui. Les visites reprirent, Apolline, Séraphin et Cécile passaient souvent. Mais bientôt, plus rien nallait !

Elle sen voulait.

Elle simaginait oubliée, commença à se plaindre, à jouer les faibles. Elle espérait quon viendrait plus souvent. Mais Séraphin a compris autrement. Peut-être quil craignait de voir les disputes renaître, ou quil était tout simplement happé par son travail.

Elle, Marguerite, pensait trop à elle-même.

Elle sen voulait.

Il lui avait trouvé une dame de compagnie, puis une autre. Mais aucune ne trouvait grâce à ses yeux. Elle voulait attirer lattention des siens, et la voilà exilée.

Apolline, sa chère petite-fille, téléphonait depuis Bordeaux :

Mamie, je viens bientôt, tout va bien ici. Et toi, ça va ?

Oui, ma chérie, tout va bien, répondait Marguerite.

Mamie, tiens bon, je reviens vite, je taime, et Apolline le pensait vraiment.

Elle sen voulait.

Elle avait raconté des étourderies, mélangé ses médicaments, exagéré… Par peur de finir seule, elle aurait aimé que Séraphin linvite chez lui.

Mais Séraphin, effrayé sans doute, lavait crue perdue. Lui et Cécile travaillaient, comment donc pouvaient-ils soccuper delle ? Et la voilà ici, dans ce cocon étoilé pour vieillards.

Marguerite se leva et se contempla dans le miroir :

Une vieille femme, proche de quatre-vingt, et alors ?

Lesprit vaillant, quelques forces restantes.

Elle sen voulait. Mais peut-être, oui, cétait pour le mieux.

Elle sallongea et sombra dans le sommeil.

Trois semaines parurent à Marguerite un hiver sans fin.

Le vendredi, Séraphin rapportait toujours mille babioles, mais ici, tout était déjà là.

Tout aurait pu être parfait, si lidée que ce séjour puisse être définitif ne la ravageait pas.

Vous savez, nous avons examiné votre mère, informèrent ses responsables à Séraphin lors de lune de ses visites, Marguerite a une santé remarquable, juste un peu de nervosité, cest fréquent à cet âge.

Et Marguerite le vit soudain surpris, et soulagé. Etrange, elle croyait quils attendaient tous sa disparition.

Cest alors quApolline déboula à limproviste :

Mamie, papa ma dit que tu étais ici ? Cest bizarre, ce coin. Moi, jai soutenu mon mémoire, félicite-moi ! Tu reviens à la maison ? Jai froid sans toi. Je veux vivre chez toi, daccord ?

Le cœur de Marguerite chavira Apolline était si authentique :

Papa doit venir demain. Prépare-toi, on rentre !

Marguerite hocha la tête en silence, la gorge pleine de larmes.

Mireille, replaçant sa mèche, répétait son rituel du soir :

Toi, il faut rentrer, tu nes pas des nôtres, dit-elle sur un ton mêlé denvie, tu nes pas une dame mondaine, tu es une maman. Elle se leva, digne, et disparut dans sa chambre.

Marguerite fit sa valise, nosant croire quelle quitterait ce paradis feutré.

Séraphin fut là tôt. Il entra, sourit, et murmura simplement :

Maman, puis il lenlaça.

Dans la voiture, Apolline lattendait, et contre toute attente, Cécile aussi. Les regards séchangèrent ; un courant chaud coula dans la poitrine de Marguerite :

« Jai voulu tout régenter, tout contrôler… Pourquoi donc ? Les voilà, ma famille, inquiets et aimants. »

Merci souffla-t-elle si bas queux seuls purent lentendre, Séraphin lui ouvrit la portière, elle prit place.

Marguerite rentrait à la maison, envahie dun bonheur sans contours.

Désormais, tout serait autrement. Désormais, elle croyait aux beaux jours.

Car il nest jamais trop tard pour simplement vivre, être heureux et offrir du bonheur aux autres.

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Tant qu’on est vivant, il n’est jamais trop tard. Nouvelle — Alors, maman, comme convenu, je passe te prendre demain et je t’emmène. Je suis sûr que tu vas adorer là-bas, — s’agita Benjamin en refermant la porte d’entrée. Anne Dumont s’affala, fatiguée, sur le canapé. Après de longs pourparlers, elle avait accepté de partir. Les voisines étaient admiratives : — Qu’il est attentionné, ton Benjamin ! Il t’envoie encore en maison de repos. Mais le doute s’immisçait dans le cœur d’Anne. Enfin, tout s’éclaircirait demain. Le lendemain matin, Benjamin arriva tôt. Il descendit rapidement les valises de sa mère, la fit monter dans la voiture et ils partirent. — Quelle chanceuse, — gloussaient les voisines sur leur banc, — son fils lui trouve de l’aide à domicile, l’emmène en vacances… Pas comme nous, qui vivons comme des petites gens. Le centre était à l’extérieur de la ville. — Maman, c’est presque cinq étoiles, — lança son fils d’un air cajoleur. Arrivés sur place, où seules des personnes d’un certain âge étaient assises sur les bancs, Anne comprit que ses doutes n’étaient pas infondés. Mais elle ne laissa rien paraître, habituée à garder bonne figure. Leurs regards se croisèrent, mais son fils détourna aussitôt les yeux, réalisant sans doute qu’elle avait compris. — Maman, ici tu auras des médecins, des activités, des rencontres… C’est pour trois semaines, après on verra… — bredouilla Benjamin sans la regarder. Mais elle dit simplement : — Vas-y, mon fils. Et s’il te plaît, ne m’appelle pas “maman”, dis “maman” comme avant, d’accord ? Il hocha la tête, soulagé, l’embrassa sur la joue et repartit. On proposa à Anne une chambre seule ou avec une colocataire. Elle préféra la compagnie — rester seule avec ses pensées, non merci. — Soyez la bienvenue, chère amie, — l’accueillit d’une voix chaleureuse une dame élégante, assise sur le canapé. — Enfin, je ne suis plus seule… Je m’appelle Marianne Lévêque. Elles firent connaissance. La chambre valait vraiment cinq étoiles, son fils n’avait pas lésiné. Salon commun, deux chambres avec douche et sanitaires. Marianne, veuve sans enfants de 91 ans, confia : — Ma chère, je suis épuisée, je veux juste qu’on prenne soin de moi. Je loue mon trois-pièces au centre-ville et je vis ici en paix, entourée de soins, sans rien à faire. Ma succession ? C’est pour mon neveu — il m’emmène au soleil hors saison. Et vous, comment êtes-vous arrivée là ? Vous êtes jeune, en somme ! Anne esquissa un sourire, puis céda à la tentation : — Pas vraiment de mon plein gré. Mon fils et sa femme vivent à part. On s’est éloignés. J’ai aussi un grand appartement. Mais dès qu’ils ont eu assez d’argent, ils ont acheté à eux, emménagé. Au fond, c’était pas plus mal — ma belle-fille et moi, on ne s’entendait guère. Et seule, au début, c’était bien, — Anne s’interrompit, — sauf la santé qui a lâché. — Je comprends, — répondit Marianne en retirant ses bigoudis, — ce soir il y a bal, vous venez ? — Non, merci, je me repose, — déclina Anne, regagnant sa chambre. Tout va bien. Sa petite-fille, Alice, étudie dans une autre ville. Elle reviendra, elle aura son chez-soi. C’est ma faute. Avec ma belle-fille, l’entente était impossible, mais c’est moi qui ai voulu tout diriger, donner des leçons… Benjamin était coincé entre nous et j’espérais qu’il me privilégie. Quel gâchis. Quand ils sont partis, au début, tout allait mieux ; même les relations semblaient s’améliorer — ils venaient souvent en famille. Mais non, je n’étais jamais satisfaite ! C’est ma faute. J’ai commencé à croire que tout le monde m’oublierait. Je me suis inventé des maladies, me suis fait passer pour faible. Pensant qu’on viendrait plus souvent. Mais Benjamin a jugé autrement. Peut-être qu’il avait peur d’un nouvel accrochage avec Nadège ? Ou juste trop pris par le travail ? Moi, Anne Dumont, je ne pensais qu’à moi. C’est ma faute. Alors, il m’a trouvé une aide à domicile, puis une autre… Mais aucune ne me convenait. Je voulais attirer l’attention des miens, voilà où j’en suis. Ma Alice adorée, partie faire ses études au loin. Elle appelait souvent : — Mamie, je reviens bientôt, tout va bien. Et toi ? — Tout va bien, ma chérie. — Mamie, ne t’ennuie pas, je reviens vite ! C’est ma faute. J’en ai trop dit à Benjamin : je confondais mes médicaments, j’oubliais des choses… J’ai menti. En espérant qu’il m’invite à vivre chez lui. Mais il a dû être effrayé, a cru que je n’étais plus autonome. Avec Nadège qui travaille… Qui s’occuperait de moi ? Alors il m’a amenée ici. Dans ce cinq-étoiles pour seniors. Anne Dumont se leva, se regarda dans le miroir : Une femme d’un certain âge, bientôt quatre-vingt ans, et alors ? Sa tête fonctionne, elle n’a pas dit son dernier mot. C’est ma faute. Peut-être, au fond, c’est mieux ainsi. Fatiguée, elle se laissa tomber sur le lit. Trois semaines lui parurent une éternité. Son fils venait tous les vendredis. Apportait des douceurs, mais tout était fourni ici. Tout irait bien si ce n’était qu’un séjour hôtelier. Mais l’idée que ce soit pour toujours la rongeait. — Vous savez, votre maman a été examinée. Anne Dumont a une santé formidable ; un peu de nervosité, comme tout le monde, — ont rassuré ses référents à Benjamin lors d’une visite. Anne vit alors que son fils… était surpris et soulagé. Comme quoi, elle pensait qu’on la croyait déjà partie. Puis Alice débarqua à l’improviste : — Mamie, papa a dit que tu étais en vacances ? Curieux endroit ! Moi, j’ai eu mon diplôme, félicite-moi ! Tu rentres bientôt ? Je suis revenue, il fait froid sans toi. Je veux vivre avec toi, tu veux bien ? Le cœur d’Anne fondit — Alice était si sincère : — Papa voulait venir demain, prépare-toi, on rentre ! Anne acquiesça, émue jusque dans la gorge. Marianne, retirant ses bigoudis, se préparait pour le soir : — Il faut rentrer chez vous, ma chère, ce n’est pas votre destinée, — d’un ton à peine jaloux, elle rajusta sa coiffure, — vous n’êtes pas “pensionnaire”, mais femme de famille, — elle se leva, fière, et disparut. Anne fit ses valises, n’osant croire qu’elle rentrait. Benjamin arriva tôt. Il entra, sourit et dit juste : — Maman, — et il la serra dans ses bras. Dans la voiture, il y avait Alice… et, surprise, Nadège. Elles échangèrent un regard, et Anne sentit son cœur se réchauffer : « C’est ma faute. J’ai tout voulu contrôler… Mais à quoi bon ? Qu’est-ce que je faisais ? Regardez-les… Ce sont mes enfants. » — Merci, — murmura-t-elle à peine quand Benjamin ouvrit la portière et qu’elle monta. Anne Dumont rentrait chez elle, envahie de bonheur et d’espoir. Désormais, tout serait différent. Elle croyait enfin au bonheur. Car il n’est jamais trop tard pour simplement vivre, être heureux et rendre heureux ceux qu’on aime.
Je n’ai pas su résister… J’ai trompé ma femme. Entre routine parisienne et tentation au bureau, Cami…