Les mamies toujours disponibles Élise Martin se réveilla en entendant des éclats de rire. Pas un petit rire discret, ni un gloussement retenu, mais un grand rire sonore, presque indécent pour une chambre d’hôpital, ce genre de rire qu’elle n’a jamais supporté toute sa vie. C’était sa voisine de lit qui riait, le téléphone collé à l’oreille, gesticulant de la main libre comme si son interlocutrice pouvait la voir. — Hélène, tu exagères ! Non, sérieux ? Il a vraiment dit ça ? Devant tout le monde ? Élise regarda l’heure. Il était sept heures moins le quart. Il restait encore un quart d’heure avant le lever. Un quart d’heure de silence qu’elle aurait préféré passer à rassembler ses pensées avant l’opération. La veille au soir, quand on l’avait installée, la voisine était déjà allongée, tapotant vivement sur son smartphone. Elles avaient échangé un bref salut. « Bonsoir », « Bonjour », puis chacune s’était repliée sur ses pensées. Élise avait apprécié ce silence-là. Mais maintenant, c’était le cirque. — Excusez-moi, dit-elle doucement mais distinctement. Pourriez-vous baisser d’un ton ? La voisine se retourna. Un visage rond, une coupe de cheveux argentés qu’on n’essayait même plus de teindre, une pyjama criarde à pois rouges — à l’hôpital, tout de même ! — Oh, Hélène, je te rappelle, j’suis en train de me faire gronder, — elle coupa son téléphone et se tourna vers Élise en souriant. — Excusez-moi ! Je m’appelle Catherine Morel. Vous avez passé une bonne nuit ? Moi je stresse trop avant une opération, alors je passe des coups de fil à tout le monde. — Élise Martin. Ce n’est pas parce que vous ne dormez pas que les autres ne souhaitent pas se reposer. — Bah, maintenant vous êtes réveillée, non ? — fit Catherine avec un clin d’œil. — Bon, je vais chuchoter, promis. Mais elle ne chuchotait pas. Avant le petit-déjeuner, elle avait déjà passé deux autres appels, et chaque fois plus fort. Élise se tourna vers le mur, la couverture remontée sur la tête. Ça ne changea rien. — C’était ma fille au téléphone, expliqua Catherine pendant le petit-déjeuner — qu’elles ne mangeaient pas, opération oblige. Elle est inquiète, la pauvre. J’essaie de la rassurer comme je peux. Élise se tut. Son fils, lui, n’avait pas appelé. Elle s’y attendait : il avait prévenu, réunion importante tôt le matin. Elle l’avait bien élevé : le travail, c’est une affaire sérieuse, une vraie responsabilité. On vint chercher Catherine la première. Elle salua le service d’un geste enjoué dans le couloir, tout en lançant une blague à l’infirmière qui en riait. Élise se surprit à souhaiter qu’on change sa voisine de chambre. On vint la chercher une heure plus tard. L’anesthésie, elle y était sensible. Elle se réveilla nauséeuse, douloureuse sur le flanc droit. L’infirmière expliqua que tout s’était bien passé, qu’il fallait patienter. Élise patientait. Elle avait appris à le faire. Ce soir-là, revenue dans la chambre, Catherine était déjà là, pâle, les yeux clos, perfusion au bras. Silencieuse. Pour une fois. — Comment ça va ? demanda Élise, même si elle n’avait pas vraiment envie de parler. Catherine ouvrit les yeux. Un sourire las. — Je suis en vie. Et vous ? — Moi aussi. Silence. Le soir tombait dehors. Les perfusions tintaient doucement. — Désolée pour ce matin, dit Catherine. Quand je suis nerveuse, je parle, je parle… Je sais que ça agace. Je n’arrive pas à me contrôler. Élise voulut répondre quelque chose de sec, mais elle n’avait plus la force. Elle murmura simplement : — Ce n’est rien. Cette nuit-là, aucune d’elles ne dormit. Toutes deux souffraient. Catherine ne passait plus d’appels, mais Élise sentait qu’elle se tournait, soupirait. Une fois, elle crut même l’entendre pleurer, doucement, dans son oreiller. Le lendemain, la médecin fit sa tournée. Examina les points de suture, la température. « Bravo mesdames, tout va bien. » Catherine se rua alors sur son téléphone. — Hélène, c’est bon, je suis entière, ne t’en fais pas ! Comment vont mes petits ? Théo a eu de la fièvre ? Et tu… Quoi ? C’est déjà passé ? Tu vois, il fallait pas s’inquiéter ! Élise écoutait malgré elle. « Mes petits », donc des petits-enfants. Sa fille faisait le rapport. Son propre téléphone, à elle, restait muet. Deux SMS de son fils. « Maman, ça va ? » et « Dis-moi quand tu pourras répondre ». Envoyés la veille au soir, quand elle dormait encore sous l’anesthésie. Elle répondit : « Tout va bien. » Ajouta un émoji sourire. Son fils aimait les émojis, il disait qu’un message sans ça faisait sec. Réponse trois heures plus tard : « Super ! On t’embrasse. » — Vos proches viennent vous voir ? demanda Catherine plus tard. — Mon fils travaille. Il vit loin. Pas vraiment utile, je ne suis pas une enfant. — Exactement, acquiesça Catherine. Pareil : ma fille me dit « maman, t’es grande, tu t’en sors ». A quoi bon venir, si tout va bien, pas vrai ? Dans sa voix il y avait quelque chose qui poussa Élise à la regarder de plus près. Catherine souriait, mais ses yeux n’étaient pas joyeux. — Vous avez combien de petits-enfants ? — Trois. Théo, le grand, huit ans. Puis Marion et Léo, trois et quatre ans. — Catherine sortit son téléphone. — Vous voulez voir les photos ? Vingt minutes durant, elle montra des clichés. Les enfants au jardin, à la mer, à l’anniversaire. Sur toutes, elle figurait, enlacée, souriante, grimaces complices. La fille n’était jamais sur les photos. — C’est elle qui prend, expliqua Catherine. Elle n’aime pas être sur les images. — Les petits sont souvent chez vous ? — Non, c’est moi qui habite chez eux, en fait. Ma fille bosse, mon gendre aussi, alors j’aide… Je vais les chercher, je fais les devoirs, la cuisine… Élise hocha la tête. Pareil pour elle, au début. Elle avait gardé son petit-fils tous les jours, puis moins souvent, maintenant une fois par mois, le dimanche. Si les agendas concordaient. — Et vous ? — Un petit-fils. Neuf ans. Bon élève, sportif. — Vous vous voyez souvent ? — Parfois le dimanche. Ils sont très occupés. Je comprends. — Oui… occupés. Silence. Il pleuvait dehors. Le soir, Catherine souffla : — J’ai pas envie de rentrer chez moi. Élise releva la tête. Catherine était assise, les bras serrant les genoux, le regard fixé au sol. — Honnêtement, non. J’ai réfléchi, et… non. — Pourquoi ? — A quoi bon ? Je vais rentrer, Théo n’aura pas fait ses devoirs, Marion aura encore renversé son chocolat, Léo troué son pantalon. Ma fille rentrera tard du bureau, le gendre sera reparti. Je vais laver, ranger, cuisiner, surveiller. Et eux… — Elle hésita. — Même pas un merci. Parce qu’une mamie, c’est fait pour ça. Élise ne répondit pas. Une boule dans la gorge. — Désolée… Je me fragilise. — Ne soyez pas désolée. Moi aussi, il y a cinq ans, quand j’ai pris ma retraite, j’ai voulu penser à moi. Aller au théâtre, voir des expos. Je m’étais inscrite à des cours de… d’italien. Deux semaines tenues. — Et alors ? — Ma belle-fille a eu son bébé. Demandé de l’aide. Je ne travaillais plus, facile. Je n’ai pas pu refuser. — Et alors ? — Trois ans tous les jours. Après la maternelle, tous les deux jours. Puis l’école, une fois par semaine. Maintenant… — Elle s’interrompit. — Maintenant ils ont une nounou. Moi j’attends leur appel. S’ils y pensent. Catherine acquiesça. — Ma fille devait venir me voir en novembre. J’ai briqué l’appart, fait des tartes. Elle a appelé : Maman, désolée, Théo a sport, on peut pas. — Elle n’est pas venue ? — Non. Les tartes, je les ai données à la voisine. Silence. La pluie s’intensifiait. — Ce qui fait mal… dit Catherine, ce n’est pas qu’ils ne viennent pas. C’est que je continue à espérer. Chaque coup de fil, j’imagine que ce sera juste pour entendre ma voix, pas pour demander un service. Élise sentit ses yeux la piquer. — Moi aussi. Dès que ça sonne, j’espère que ce sera juste pour discuter. Mais non. Toujours parce qu’il y a un problème. — Mais nous, on dépanne, fit Catherine. Parce qu’on est des mères. — Oui. Le lendemain commencèrent les soins douloureux. Après, elles gardaient le lit en silence, jusqu’à ce que Catherine reprenne : — J’ai toujours cru que j’avais une famille heureuse. Fille chérie, gendre sympa, petits-enfants adorables. Que j’étais indispensable. Que sans moi, rien ne tournait. — Et ? — Et je réalise ici qu’ils s’en sortent très bien sans moi. Ma fille n’a même pas eu l’air inquiète ces quatre jours. Elle est même pleine d’énergie. C’est juste pratique, une mamie-gratuit-nounou. Élise se redressa. — Vous savez ce que j’ai compris ? C’est que c’est moi qui ai habitué mon fils : maman est toujours là, prête à aider, à tout sacrifier. Mes projets passent après. Les siens, c’est sacré. — Pareil pour moi. Ma fille appelle, je laisse tout. — On leur a appris qu’on n’a pas de vie à nous, murmura Élise. Catherine confirma, songeuse. — Alors, on fait quoi ? — Je ne sais pas. Au cinquième jour, Élise se leva sans aide. Au sixième, elle remonta tout le couloir et retour. Catherine suivait, un jour de retard, mais volontaire. Elles marchaient ensemble en s’appuyant contre le mur. — Depuis la mort de mon mari, j’étais perdue, confia Catherine. Ma fille m’a dit : Maman, ton nouveau but, ce sont les petits. Vis pour eux. J’ai obéi, mais… ce but est à sens unique. Je donne tout, mais eux, ils ne me voient que quand ça les arrange. Élise raconta son divorce, trente ans plus tôt. Elle avait tout sacrifié pour son fils, deux emplois, des études le soir. — Je croyais qu’en étant parfaite, j’aurais un fils parfait. Qu’il m’en serait reconnaissant. — Et maintenant il vit sa vie, ajouta Catherine. — Oui. C’est normal, j’imagine. Mais je ne pensais pas ressentir une telle solitude. — Moi non plus. Au septième jour, le fils d’Élise vint la voir. Inattendu. Grand, manteau chic, sac de fruits à la main. — Salut Maman ! Tu vas mieux ? — Ça va. — Super. Le médecin m’a dit qu’on te sortirait dans trois jours. Tu veux venir chez nous ? Il y a la chambre d’amis. — Merci, je préfère chez moi. — Comme tu veux. Mais si tu veux, appelle, on viendra. Il resta vingt minutes. Parla boulot, petit-fils, nouvelle voiture. Questionna sur ses besoins d’argent. Proposa de revenir dans la semaine. S’en alla vite. Catherine faisait semblant de dormir. Quand il partit, elle demanda : — C’était lui ? — Oui. — Bel homme. — Oui. — Froid comme la glace. Élise ne répondit pas. Sa gorge se noua. — Vous savez, fit Catherine, je me dis qu’il faudrait peut-être arrêter d’attendre de l’amour. Les laisser vivre, et se retrouver soi-même. — Facile à dire… — Difficile à faire. Mais on n’a pas d’autre choix. Sinon, on attendra toujours qu’ils pensent à nous. — Et tu lui as dit quoi, à ta fille ? demanda Élise, tutoyant à son tour. — Que j’avais besoin d’au moins deux semaines de repos après la sortie. Que le médecin avait interdit de garder les petits. Que je ne pouvais pas. — Elle l’a mal pris ? — Grave ! — Catherine eut un petit rire. — Mais tu sais quoi ? Je me suis sentie plus légère. Élise ferma les yeux. — J’ai peur… Si je refuse, s’ils se vexent, ils n’appelleront plus du tout. — Ils t’appellent beaucoup maintenant ? Silence. — Tu vois. Ça ne peut qu’aller mieux ! Au huitième jour, on les fit sortir ensemble. Elles rangeaient leurs affaires, le cœur serré. — On échange nos numéros ? proposa Catherine. Élise acquiesça. Elles entrèrent leur contact. Restèrent debout, un moment, à se regarder. — Merci, dit Élise. D’avoir partagé ces moments. — Merci à toi. Tu sais… Ça fait trente ans que je n’ai pas parlé ainsi avec quelqu’un. De tout mon cœur. — Moi non plus. Elles s’enlacèrent, maladroitement, prudemment. L’infirmière leur remit leur dossier, appela un taxi. Élise partit la première. Elle retrouva son appartement silencieux. Défit ses bagages, prit une douche, s’installa sur le canapé. Sur son téléphone, trois messages de son fils. « Maman, t’es rentrée ? », « Appelle quand tu arrives », « N’oublie pas tes médicaments ». Elle répondit : « Je suis rentrée. Tout va bien. » Puis posa le téléphone. Elle ouvrit l’armoire, sortit un dossier qu’elle n’avait pas touché depuis cinq ans. Dedans, une brochure de cours d’italien, le programme imprimé de la Philharmonie. Elle resta un moment à les contempler. Le téléphone sonna. Catherine. — Salut ! Désolée, je t’appelle vite, mais… j’en avais envie. — Ça me fait plaisir. Vraiment. — Dis, on se voit ? Quand on ira mieux. Dans deux semaines ? Au café ? Ou juste se balader, si tu préfères. Élise regarda la brochure, puis son téléphone, puis la brochure encore. — J’aimerais bien. Même plus tôt, samedi. Je ne veux plus rester enfermée. — Samedi ? Sérieux ? Mais les médecins… — On m’a dit d’y aller doucement. Mais ça fait trente ans que je prends soin de tout le monde. Il est temps de penser à moi, non ? — Alors c’est dit. Samedi. Elles raccrochèrent. Élise reprit la brochure. Les cours reprenaient dans un mois. Les inscriptions étaient encore ouvertes. Elle alluma son ordinateur, entra ses coordonnées dans le formulaire. Ses doigts tremblaient, mais elle poursuivit jusqu’au bout. Dehors, il pleuvait. Mais le soleil perçait à travers les nuages. Timide, automnal — mais bien réel. Et Élise pensa tout à coup que la vie, peut-être, ne faisait que commencer. En envoyant sa demande d’inscription.

Mamies à disposition

Françoise Morel sest réveillée en sursaut à cause dun éclat de rire. Mais pas un petit rire discret, non : un vrai rire sonore, profond, indécent pour une chambre dhôpital, quelle a toujours eu du mal à supporter. Cétait sa voisine de lit, qui riait à gorge déployée en tenant son portable collé à loreille et gesticulant de la main, comme si elle jouait une scène devant tout le service.

Claire, tu es terrible ! Non mais attends, il a vraiment balancé ça ? Devant tout le monde ?

Françoise a jeté un œil à sa montre. Il était 6h45. Le réveil nétait prévu quà 7h, quinze minutes pendant lesquelles elle aurait aimé rester au calme, rassembler ses idées avant lopération.

Hier soir, en arrivant dans la chambre, sa voisine était déjà installée, pianotant nerveusement sur son téléphone. Elles sétaient saluées poliment. « Bonsoir » « Bonsoir », et puis chacune avait plongé dans ses pensées. Françoise avait apprécié ce silence. Mais là, cétait carrément la foire.

Pardon, a-t-elle dit dune voix basse mais ferme. Vous pourriez parler moins fort ?

La voisine sest retournée. Un visage rond, une coupe à la garçonne toute poivre et sel, sans aucune teinture, des lunettes à monture rouge, et un pyjama à pois bien flashy à lhôpital, quand même !

Oups, Claire, je te rappelle, on me fait la morale, là. Elle a rangé son téléphone et sest tournée vers Françoise, tout sourire. Je suis Monique Perrin. Vous avez passé une bonne nuit ? Moi, avant une opération, impossible de dormir. Alors je passe des coups de fil à tout le monde.

Françoise Morel. Si vous narrivez pas à dormir, cela ne veut pas dire que tout le monde est obligé d’être réveillé.

Oh, mais vous ne dormiez plus, si ? Monique lui fait un clin dœil malicieux. Daccord, promis, je parlerai tout bas désormais.

Elle na rien chuchoté du tout. Avant le petit-déjeuner, deux autres coups de fil, la voix montant encore dun cran à chaque fois. Françoise a fini par se tourner vers le mur, la couette sur la tête, sans que ça natténue le bruit.

Cétait ma fille, lui explique Monique, alors quelles poussaient du bout de la fourchette lomelette froide du matin. Elle sinquiète pour lopération, la pauvre. Je la rassure tant que je peux.

Françoise na rien dit. Son fils ne la pas appelée. Mais cela ne létonnait pas : il lavait prévenue quil aurait une réunion très importante ce matin-là. Elle lavait élevé ainsi : le travail, cest le sérieux, cest la priorité.

On est venu chercher Monique la première. Elle a traversé le couloir en agitant la main, lançant une blague à linfirmière qui riait avec elle. Françoise sest surprise à souhaiter quon transfère sa voisine après lopération.

On est venue la chercher elle une heure plus tard. Lanesthésie, elle a toujours eu du mal à sen remettre. Elle sest réveillée avec la nausée, une douleur sourde sur le côté droit. Linfirmière sest voulue rassurante, tout sest bien passé, il faut juste tenir bon. Françoise, ça elle sait faire : tenir bon.

Le soir, en revenant dans la chambre, Monique était déjà là, allongée, lair livide, les yeux fermés, une perf dans le bras. Silencieuse. Pour la première fois.

Ça va ? demande Françoise, même si elle navait vraiment pas envie de discuter.

Monique entrouvre les yeux, lui adresse un sourire pâle.

Je survis. Et vous ?

Pareil.

Silence. Le jour tombait peu à peu derrière la fenêtre. Les perfusions tintaient doucement.

Désolée pour ce matin, finit par dire Monique. Plus je stresse, plus je cause, je peux pas men empêcher, je sais que cest pénible.

Françoise voulait répliquer sèchement, mais na rien trouvé. Trop fatiguée. Elle a juste murmuré :

Ce nest rien.

La nuit fut blanche des deux côtés. Les douleurs les empêchaient de dormir. Monique ne passa plus de coups de fil, se contentant de soupirer et de se retourner sans cesse. Une fois, il lui sembla même quelle pleurait dans loreiller. En silence.

Le matin, la médecin est passée. Un coup dœil aux pansements, à la température, puis : « Bravo, mesdames, tout est sous contrôle. » Monique sest précipitée sur son téléphone.

Claire ! Oui, tout va bien, je suis encore là, alors arrête de stresser ! Comment vont les petits ? Paul sest remis de sa fièvre finalement ? Ah, voilà, je te lavais dit, rien de dramatique.

Françoise a tendu loreille malgré elle. Les « petits », cétait donc les petits-enfants. Sa fille qui passe un rapport.

Son propre portable restait désespérément muet. Deux messages dhier soir, pendant quelle émergeait encore du bloc. « Maman, ça va ? » et « Préviens quand tu peux ». Elle a tapé : « Tout va bien :) » Avec un smiley, son fils aime les smileys, il trouve ça plus chaleureux.

La réponse tombe trois heures plus tard : « Super ! Bisous :) »

Votre famille ne passe pas vous voir ? demande Monique à midi.

Mon fils travaille. Il habite loin aussi. Mais ce nest pas la peine, je ne suis plus une enfant.

Exactement, acquiesce Monique. Ma fille aussi me répète : maman, tu gères, pas besoin de venir si tout roule.

Mais dans son ton, Françoise a perçu quelque chose qui la fait la regarder avec plus dattention. Monique souriait, mais ses yeux étaient humides.

Vous avez combien de petits-enfants ?

Trois. Paul, laîné, il a huit ans. Ensuite Clémence et Louis, trois et quatre ans Monique ouvre sa galerie photo. Vous voulez voir, jai des photos plein le téléphone.

Elles regardent les photos pendant un bon moment. Les gamins au parc, à la mer, à la campagne avec des gâteaux Et sur chaque photo, Monique est là, affichant des grimaces, entourant les petits de ses bras. Sa fille nétait sur aucune photo.

Cest elle qui prend les photos, explique Monique. Elle déteste être dessus.

Et ils viennent souvent chez vous ?

Oh, non, cest moi qui vis chez eux, en fait. Ma fille bosse, mon gendre aussi, alors je dépanne Je vais les chercher à lécole, je vérifie les devoirs, je fais à manger…

Françoise hoche la tête, elle connaît ça. Les premières années, elle aussi aidait au quotidien. Puis son petit-fils a grandi, les visites se sont espacées. Une fois par mois désormais, le dimanche, si les agendas le permettent.

Et vous ?

Un petit-fils, neuf ans. Il est sérieux à lécole, fait du foot.

Vous le voyez souvent ?

Les dimanches, parfois. Ils sont très occupés. Je comprends.

Oui, conclut Monique sur le ton de la résignation. Très occupés.

Elles se taisent. Dehors, il pleuviote.

Le soir, Monique lâche tout à coup :

Jai pas envie de rentrer.

Françoise la regarde. Monique est assise sur son lit, genoux serrés contre elle, la tête baissée.

Honnêtement, pas envie. Jy ai pensé, et non.

Pourquoi ?

Pourquoi faire ? Je vais rentrer, trouver Paul qui na pas fini ses exercices, Clémence le nez qui coule, Louis qui a déchiré son pantalon Ma fille bosse tard, mon gendre toujours en vadrouille. Je vais faire tourner la maison : lessives, courses, repas, surveillance Et ils ne diront même pas merci. Parce quune mamie, cest fait pour ça, non ?

Françoise ne dit rien. Quelque chose lui noue la gorge.

Pardon, dit Monique en essuyant ses yeux. Je craque, désolée.

Ne vous excusez pas, murmure Françoise. Vous savez Quand jai pris ma retraite, il y a cinq ans, je pensais enfin moccuper de moi. Aller au théâtre, voir des expos Javais même commencé des cours ditalien. Deux semaines, cest tout.

Pourquoi avoir arrêté ?

Ma belle-fille a eu son bébé. Elle ma demandé de laider. Je ne travaillais plus, jétais dispo. Impossible de refuser.

Et alors ?

Trois ans à temps plein. Puis, la maternelle, jy allais tous les deux jours. Ensuite, une fois par semaine. Maintenant ils ont une nounou. Et moi, jattends quon appelle. Si on y pense.

Monique acquiesce.

Ma fille devait venir en novembre. Chez moi. Jai tout briqué, javais fait des tartes. Elle ma appelée : maman, Paul a sport, on ne peut pas. Au final, je me suis retrouvée à manger les tartes avec la voisine.

Elles restent assises, sans bruit, le clapotis de la pluie pour seule compagnie.

Je crois que le pire, souffle Monique, ce nest pas quils ne viennent plus. Cest que, malgré tout, jattends. Je garde le téléphone à portée de main en me disant : peut-être quils vont appeler, dire quils pensent à moi Juste comme ça, pas juste quand ils ont besoin.

Françoise sent la brûlure dans le nez.

Je fais pareil, avoue-t-elle. Dès que le téléphone sonne, un espoir. Peut-être quil veut juste discuter Mais non. Toujours parce quil faut quelque chose.

On sauve tout le monde, ironise Monique. Parce quon est les mamans.

Oui.

Le lendemain, elles affrontent la première séance de changement de pansement. Ça fait mal, alors elles restent sans voix, chacune dans sa douleur, jusquà ce que Monique glisse :

Jai toujours cru que javais une famille heureuse. Une fille formidable, un gendre gentil, des petits-enfants adorables. Que jétais indispensable. Quils ne pouvaient rien faire sans moi.

Et ?

Et là, ici, je réalise quen fait, ils sen sortent très bien. Ma fille ne sest pas plainte une seule fois. Elle a même lair de séclater. Donc ils peuvent. Cest juste plus pratique davoir une mamie-nounou gratuite sous la main.

Françoise se redresse lentement.

Vous savez ce que jai compris ? Jai éduqué mon fils pour quil sache que je serai toujours là, toujours disponible, toujours prête à passer après lui. Que mes envies comptaient moins que les siennes.

Moi aussi. Ma fille appelle, je laisse tout tomber pour accourir.

On leur a appris quon nétait pas vraiment des personnes à part entière, murmure Françoise. Comme si notre vie ne comptait plus.

Monique acquiesce.

Et maintenant ?

Je ne sais pas.

Le cinquième jour, Françoise se lève sans aide. Le sixième, elle marche jusquau bout du couloir. Monique la suit de près, mais elle avance aussi, déterminée. Elles traînent ensemble dans le couloir, chacune sappuyant au mur.

Depuis la mort de mon mari, jétais complètement perdue, confie Monique. Ma fille ma dit : Maman, maintenant, tu as un nouveau but : tes petits-enfants. Jai vécu pour eux. Mais ce but-là, il est à sens unique. Je donne, eux prennent mais dans lautre sens, cest jamais très réciproque.

Françoise lui parle de son divorce, trente ans auparavant, quand son fils avait cinq ans. Comment elle a bossé comme une dingue, deux boulots, les études en soirée.

Je mimaginais quen étant parfaite, jaurais un fils parfait. Si je donnais tout, il serait reconnaissant.

Mais il a grandi, et il vit sa vie, conclut Monique.

Oui. Et cest normal, sûrement. Je ne pensais pas que la solitude ferait si mal.

Moi non plus.

Le septième jour, son fils débarque à limproviste. Françoise est surprise, assise à lire. Grand, bien habillé, le sac Monoprix rempli de fruits.

Maman ! Ça va ma belle ? Tu te remets ?

Ça va.

Parfait ! Le médecin dit encore trois jours ici. Tu veux venir chez nous après ? Florence dit que la chambre damis est libre.

Merci, je préfère rentrer chez moi.

Comme tu veux. Mais nhésite pas, tu appelles, on passe te chercher.

Il reste vingt minutes. Parle boulot, petit-fils, voiture neuve. Demande si elle a besoin dargent. Promet de passer la semaine prochaine. Et séclipse, soulagé.

Monique fait semblant de dormir. Dès que la porte claque, elle ouvre un œil.

Cétait lui, votre fils ?

Oui.

Beau gosse.

Oui.

Et froid comme un glaçon.

Françoise ne répond pas. Sa gorge se serre.

Tu sais, murmure Monique, je me dis quon devrait arrêter despérer quils nous aiment comme on aimerait. Juste les laisser vivre et trouver une vie à nous.

Facile à dire.

Dur à faire. Mais quel autre choix ? Sinon, on finit vieilles, collées au téléphone à espérer

Quest-ce que tu lui as dit ? demande brutalement Françoise, passant au tutoiement sans sen rendre compte.

À ma fille ? Quaprès ma sortie, je prenais deux semaines de repos sur ordre du médecin. Que les petits, je ne pourrai pas men occuper.

Elle a mal pris ?

Très. Monique esquisse un sourire. Mais tu sais quoi ? Jai senti un poids en moins.

Françoise ferme les yeux.

Jai peur. Peur que si je dis non, ils ne mappelleront plus, quils moublieront.

Et là, ils tappellent vraiment souvent ?

Silence.

Tu vois. Ça ne risque pas dêtre pire.

Le huitième jour, on les fait sortir en même temps. Elles préparent leurs affaires, comme si cétait un dernier adieu.

On échange nos numéros ? propose Monique.

Françoise acquiesce. Chacune rentre le numéro de lautre. Elles se regardent, un peu gênées.

Merci, dit Françoise. Merci davoir été là.

Merci à toi. Tu sais Ça faisait trente ans que je navais plus parlé comme ça à quelquun. Pour de vrai.

Moi aussi.

Elles senlacent doucement, en faisant bien attention à leurs pansements. Linfirmière apporte les papiers de sortie, commande un taxi. Françoise part la première.

Chez elle, le silence est infini. Elle range sa valise, prend une douche, sallonge sur le canapé. Trois messages de son fils : « Maman, tes sortie ? », « Appelle en arrivant », « Oublie pas les médocs ». Elle répond : « Je suis rentrée. Tout va bien :) », pose le téléphone.

Elle se lève, va à larmoire, en sort une pochette quelle na pas ouverte depuis cinq ans. À lintérieur, la brochure dun cours ditalien, le programme imprimé de la Philharmonie. Elle reste à les regarder, songeuse.

Le téléphone sonne. Monique.

Allô, excuse-moi, je tappelle déjà. Je voulais juste parler.

Ça me fait plaisir. Vraiment.

Dis, si on se revoyait ? Dès quon a retrouvé la pêche. Dans deux semaines, un café, une balade, ce que tu veux.

Françoise regarde la brochure, le téléphone, puis à nouveau la brochure.

Je veux bien. Même avant, si ça te dit. Samedi ? Jen ai marre de rester enfermée.

Samedi ? Tu es sérieuse ? Les médecins

Jai passé trente ans à prendre soin des autres. Il est temps de penser à moi.

Alors cest noté. Samedi.

Elles raccrochent. Françoise reprend la brochure de cours ditalien. Le nouveau groupe commence dans un mois, il reste des places.

Elle allume son ordinateur, commence à remplir le formulaire dinscription. Elle tremble, elle hésite, mais elle va au bout.

Dehors, il pleut doucement, mais à travers la bruine, le soleil dautomne essaie de pointer.

Et Françoise se dit que peut-être, la vie, au fond, elle ne faisait que commencer. Et elle valide linscription.

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Les mamies toujours disponibles Élise Martin se réveilla en entendant des éclats de rire. Pas un petit rire discret, ni un gloussement retenu, mais un grand rire sonore, presque indécent pour une chambre d’hôpital, ce genre de rire qu’elle n’a jamais supporté toute sa vie. C’était sa voisine de lit qui riait, le téléphone collé à l’oreille, gesticulant de la main libre comme si son interlocutrice pouvait la voir. — Hélène, tu exagères ! Non, sérieux ? Il a vraiment dit ça ? Devant tout le monde ? Élise regarda l’heure. Il était sept heures moins le quart. Il restait encore un quart d’heure avant le lever. Un quart d’heure de silence qu’elle aurait préféré passer à rassembler ses pensées avant l’opération. La veille au soir, quand on l’avait installée, la voisine était déjà allongée, tapotant vivement sur son smartphone. Elles avaient échangé un bref salut. « Bonsoir », « Bonjour », puis chacune s’était repliée sur ses pensées. Élise avait apprécié ce silence-là. Mais maintenant, c’était le cirque. — Excusez-moi, dit-elle doucement mais distinctement. Pourriez-vous baisser d’un ton ? La voisine se retourna. Un visage rond, une coupe de cheveux argentés qu’on n’essayait même plus de teindre, une pyjama criarde à pois rouges — à l’hôpital, tout de même ! — Oh, Hélène, je te rappelle, j’suis en train de me faire gronder, — elle coupa son téléphone et se tourna vers Élise en souriant. — Excusez-moi ! Je m’appelle Catherine Morel. Vous avez passé une bonne nuit ? Moi je stresse trop avant une opération, alors je passe des coups de fil à tout le monde. — Élise Martin. Ce n’est pas parce que vous ne dormez pas que les autres ne souhaitent pas se reposer. — Bah, maintenant vous êtes réveillée, non ? — fit Catherine avec un clin d’œil. — Bon, je vais chuchoter, promis. Mais elle ne chuchotait pas. Avant le petit-déjeuner, elle avait déjà passé deux autres appels, et chaque fois plus fort. Élise se tourna vers le mur, la couverture remontée sur la tête. Ça ne changea rien. — C’était ma fille au téléphone, expliqua Catherine pendant le petit-déjeuner — qu’elles ne mangeaient pas, opération oblige. Elle est inquiète, la pauvre. J’essaie de la rassurer comme je peux. Élise se tut. Son fils, lui, n’avait pas appelé. Elle s’y attendait : il avait prévenu, réunion importante tôt le matin. Elle l’avait bien élevé : le travail, c’est une affaire sérieuse, une vraie responsabilité. On vint chercher Catherine la première. Elle salua le service d’un geste enjoué dans le couloir, tout en lançant une blague à l’infirmière qui en riait. Élise se surprit à souhaiter qu’on change sa voisine de chambre. On vint la chercher une heure plus tard. L’anesthésie, elle y était sensible. Elle se réveilla nauséeuse, douloureuse sur le flanc droit. L’infirmière expliqua que tout s’était bien passé, qu’il fallait patienter. Élise patientait. Elle avait appris à le faire. Ce soir-là, revenue dans la chambre, Catherine était déjà là, pâle, les yeux clos, perfusion au bras. Silencieuse. Pour une fois. — Comment ça va ? demanda Élise, même si elle n’avait pas vraiment envie de parler. Catherine ouvrit les yeux. Un sourire las. — Je suis en vie. Et vous ? — Moi aussi. Silence. Le soir tombait dehors. Les perfusions tintaient doucement. — Désolée pour ce matin, dit Catherine. Quand je suis nerveuse, je parle, je parle… Je sais que ça agace. Je n’arrive pas à me contrôler. Élise voulut répondre quelque chose de sec, mais elle n’avait plus la force. Elle murmura simplement : — Ce n’est rien. Cette nuit-là, aucune d’elles ne dormit. Toutes deux souffraient. Catherine ne passait plus d’appels, mais Élise sentait qu’elle se tournait, soupirait. Une fois, elle crut même l’entendre pleurer, doucement, dans son oreiller. Le lendemain, la médecin fit sa tournée. Examina les points de suture, la température. « Bravo mesdames, tout va bien. » Catherine se rua alors sur son téléphone. — Hélène, c’est bon, je suis entière, ne t’en fais pas ! Comment vont mes petits ? Théo a eu de la fièvre ? Et tu… Quoi ? C’est déjà passé ? Tu vois, il fallait pas s’inquiéter ! Élise écoutait malgré elle. « Mes petits », donc des petits-enfants. Sa fille faisait le rapport. Son propre téléphone, à elle, restait muet. Deux SMS de son fils. « Maman, ça va ? » et « Dis-moi quand tu pourras répondre ». Envoyés la veille au soir, quand elle dormait encore sous l’anesthésie. Elle répondit : « Tout va bien. » Ajouta un émoji sourire. Son fils aimait les émojis, il disait qu’un message sans ça faisait sec. Réponse trois heures plus tard : « Super ! On t’embrasse. » — Vos proches viennent vous voir ? demanda Catherine plus tard. — Mon fils travaille. Il vit loin. Pas vraiment utile, je ne suis pas une enfant. — Exactement, acquiesça Catherine. Pareil : ma fille me dit « maman, t’es grande, tu t’en sors ». A quoi bon venir, si tout va bien, pas vrai ? Dans sa voix il y avait quelque chose qui poussa Élise à la regarder de plus près. Catherine souriait, mais ses yeux n’étaient pas joyeux. — Vous avez combien de petits-enfants ? — Trois. Théo, le grand, huit ans. Puis Marion et Léo, trois et quatre ans. — Catherine sortit son téléphone. — Vous voulez voir les photos ? Vingt minutes durant, elle montra des clichés. Les enfants au jardin, à la mer, à l’anniversaire. Sur toutes, elle figurait, enlacée, souriante, grimaces complices. La fille n’était jamais sur les photos. — C’est elle qui prend, expliqua Catherine. Elle n’aime pas être sur les images. — Les petits sont souvent chez vous ? — Non, c’est moi qui habite chez eux, en fait. Ma fille bosse, mon gendre aussi, alors j’aide… Je vais les chercher, je fais les devoirs, la cuisine… Élise hocha la tête. Pareil pour elle, au début. Elle avait gardé son petit-fils tous les jours, puis moins souvent, maintenant une fois par mois, le dimanche. Si les agendas concordaient. — Et vous ? — Un petit-fils. Neuf ans. Bon élève, sportif. — Vous vous voyez souvent ? — Parfois le dimanche. Ils sont très occupés. Je comprends. — Oui… occupés. Silence. Il pleuvait dehors. Le soir, Catherine souffla : — J’ai pas envie de rentrer chez moi. Élise releva la tête. Catherine était assise, les bras serrant les genoux, le regard fixé au sol. — Honnêtement, non. J’ai réfléchi, et… non. — Pourquoi ? — A quoi bon ? Je vais rentrer, Théo n’aura pas fait ses devoirs, Marion aura encore renversé son chocolat, Léo troué son pantalon. Ma fille rentrera tard du bureau, le gendre sera reparti. Je vais laver, ranger, cuisiner, surveiller. Et eux… — Elle hésita. — Même pas un merci. Parce qu’une mamie, c’est fait pour ça. Élise ne répondit pas. Une boule dans la gorge. — Désolée… Je me fragilise. — Ne soyez pas désolée. Moi aussi, il y a cinq ans, quand j’ai pris ma retraite, j’ai voulu penser à moi. Aller au théâtre, voir des expos. Je m’étais inscrite à des cours de… d’italien. Deux semaines tenues. — Et alors ? — Ma belle-fille a eu son bébé. Demandé de l’aide. Je ne travaillais plus, facile. Je n’ai pas pu refuser. — Et alors ? — Trois ans tous les jours. Après la maternelle, tous les deux jours. Puis l’école, une fois par semaine. Maintenant… — Elle s’interrompit. — Maintenant ils ont une nounou. Moi j’attends leur appel. S’ils y pensent. Catherine acquiesça. — Ma fille devait venir me voir en novembre. J’ai briqué l’appart, fait des tartes. Elle a appelé : Maman, désolée, Théo a sport, on peut pas. — Elle n’est pas venue ? — Non. Les tartes, je les ai données à la voisine. Silence. La pluie s’intensifiait. — Ce qui fait mal… dit Catherine, ce n’est pas qu’ils ne viennent pas. C’est que je continue à espérer. Chaque coup de fil, j’imagine que ce sera juste pour entendre ma voix, pas pour demander un service. Élise sentit ses yeux la piquer. — Moi aussi. Dès que ça sonne, j’espère que ce sera juste pour discuter. Mais non. Toujours parce qu’il y a un problème. — Mais nous, on dépanne, fit Catherine. Parce qu’on est des mères. — Oui. Le lendemain commencèrent les soins douloureux. Après, elles gardaient le lit en silence, jusqu’à ce que Catherine reprenne : — J’ai toujours cru que j’avais une famille heureuse. Fille chérie, gendre sympa, petits-enfants adorables. Que j’étais indispensable. Que sans moi, rien ne tournait. — Et ? — Et je réalise ici qu’ils s’en sortent très bien sans moi. Ma fille n’a même pas eu l’air inquiète ces quatre jours. Elle est même pleine d’énergie. C’est juste pratique, une mamie-gratuit-nounou. Élise se redressa. — Vous savez ce que j’ai compris ? C’est que c’est moi qui ai habitué mon fils : maman est toujours là, prête à aider, à tout sacrifier. Mes projets passent après. Les siens, c’est sacré. — Pareil pour moi. Ma fille appelle, je laisse tout. — On leur a appris qu’on n’a pas de vie à nous, murmura Élise. Catherine confirma, songeuse. — Alors, on fait quoi ? — Je ne sais pas. Au cinquième jour, Élise se leva sans aide. Au sixième, elle remonta tout le couloir et retour. Catherine suivait, un jour de retard, mais volontaire. Elles marchaient ensemble en s’appuyant contre le mur. — Depuis la mort de mon mari, j’étais perdue, confia Catherine. Ma fille m’a dit : Maman, ton nouveau but, ce sont les petits. Vis pour eux. J’ai obéi, mais… ce but est à sens unique. Je donne tout, mais eux, ils ne me voient que quand ça les arrange. Élise raconta son divorce, trente ans plus tôt. Elle avait tout sacrifié pour son fils, deux emplois, des études le soir. — Je croyais qu’en étant parfaite, j’aurais un fils parfait. Qu’il m’en serait reconnaissant. — Et maintenant il vit sa vie, ajouta Catherine. — Oui. C’est normal, j’imagine. Mais je ne pensais pas ressentir une telle solitude. — Moi non plus. Au septième jour, le fils d’Élise vint la voir. Inattendu. Grand, manteau chic, sac de fruits à la main. — Salut Maman ! Tu vas mieux ? — Ça va. — Super. Le médecin m’a dit qu’on te sortirait dans trois jours. Tu veux venir chez nous ? Il y a la chambre d’amis. — Merci, je préfère chez moi. — Comme tu veux. Mais si tu veux, appelle, on viendra. Il resta vingt minutes. Parla boulot, petit-fils, nouvelle voiture. Questionna sur ses besoins d’argent. Proposa de revenir dans la semaine. S’en alla vite. Catherine faisait semblant de dormir. Quand il partit, elle demanda : — C’était lui ? — Oui. — Bel homme. — Oui. — Froid comme la glace. Élise ne répondit pas. Sa gorge se noua. — Vous savez, fit Catherine, je me dis qu’il faudrait peut-être arrêter d’attendre de l’amour. Les laisser vivre, et se retrouver soi-même. — Facile à dire… — Difficile à faire. Mais on n’a pas d’autre choix. Sinon, on attendra toujours qu’ils pensent à nous. — Et tu lui as dit quoi, à ta fille ? demanda Élise, tutoyant à son tour. — Que j’avais besoin d’au moins deux semaines de repos après la sortie. Que le médecin avait interdit de garder les petits. Que je ne pouvais pas. — Elle l’a mal pris ? — Grave ! — Catherine eut un petit rire. — Mais tu sais quoi ? Je me suis sentie plus légère. Élise ferma les yeux. — J’ai peur… Si je refuse, s’ils se vexent, ils n’appelleront plus du tout. — Ils t’appellent beaucoup maintenant ? Silence. — Tu vois. Ça ne peut qu’aller mieux ! Au huitième jour, on les fit sortir ensemble. Elles rangeaient leurs affaires, le cœur serré. — On échange nos numéros ? proposa Catherine. Élise acquiesça. Elles entrèrent leur contact. Restèrent debout, un moment, à se regarder. — Merci, dit Élise. D’avoir partagé ces moments. — Merci à toi. Tu sais… Ça fait trente ans que je n’ai pas parlé ainsi avec quelqu’un. De tout mon cœur. — Moi non plus. Elles s’enlacèrent, maladroitement, prudemment. L’infirmière leur remit leur dossier, appela un taxi. Élise partit la première. Elle retrouva son appartement silencieux. Défit ses bagages, prit une douche, s’installa sur le canapé. Sur son téléphone, trois messages de son fils. « Maman, t’es rentrée ? », « Appelle quand tu arrives », « N’oublie pas tes médicaments ». Elle répondit : « Je suis rentrée. Tout va bien. » Puis posa le téléphone. Elle ouvrit l’armoire, sortit un dossier qu’elle n’avait pas touché depuis cinq ans. Dedans, une brochure de cours d’italien, le programme imprimé de la Philharmonie. Elle resta un moment à les contempler. Le téléphone sonna. Catherine. — Salut ! Désolée, je t’appelle vite, mais… j’en avais envie. — Ça me fait plaisir. Vraiment. — Dis, on se voit ? Quand on ira mieux. Dans deux semaines ? Au café ? Ou juste se balader, si tu préfères. Élise regarda la brochure, puis son téléphone, puis la brochure encore. — J’aimerais bien. Même plus tôt, samedi. Je ne veux plus rester enfermée. — Samedi ? Sérieux ? Mais les médecins… — On m’a dit d’y aller doucement. Mais ça fait trente ans que je prends soin de tout le monde. Il est temps de penser à moi, non ? — Alors c’est dit. Samedi. Elles raccrochèrent. Élise reprit la brochure. Les cours reprenaient dans un mois. Les inscriptions étaient encore ouvertes. Elle alluma son ordinateur, entra ses coordonnées dans le formulaire. Ses doigts tremblaient, mais elle poursuivit jusqu’au bout. Dehors, il pleuvait. Mais le soleil perçait à travers les nuages. Timide, automnal — mais bien réel. Et Élise pensa tout à coup que la vie, peut-être, ne faisait que commencer. En envoyant sa demande d’inscription.
Pierre a loué une voiture quand sa femme a été sortie de l’hôpital, ils l’ont portée avec le voisin dans la maison. «Tout ira bien, – consolait-il sa femme, – tu n’as qu’à vivre. Même si tu restes assise et que tu me parles. Seulement vis. Et je m’occuperai de tout. Seulement ne me quitte pas, ma petite colombe…!»