Mamies à disposition
Françoise Morel sest réveillée en sursaut à cause dun éclat de rire. Mais pas un petit rire discret, non : un vrai rire sonore, profond, indécent pour une chambre dhôpital, quelle a toujours eu du mal à supporter. Cétait sa voisine de lit, qui riait à gorge déployée en tenant son portable collé à loreille et gesticulant de la main, comme si elle jouait une scène devant tout le service.
Claire, tu es terrible ! Non mais attends, il a vraiment balancé ça ? Devant tout le monde ?
Françoise a jeté un œil à sa montre. Il était 6h45. Le réveil nétait prévu quà 7h, quinze minutes pendant lesquelles elle aurait aimé rester au calme, rassembler ses idées avant lopération.
Hier soir, en arrivant dans la chambre, sa voisine était déjà installée, pianotant nerveusement sur son téléphone. Elles sétaient saluées poliment. « Bonsoir » « Bonsoir », et puis chacune avait plongé dans ses pensées. Françoise avait apprécié ce silence. Mais là, cétait carrément la foire.
Pardon, a-t-elle dit dune voix basse mais ferme. Vous pourriez parler moins fort ?
La voisine sest retournée. Un visage rond, une coupe à la garçonne toute poivre et sel, sans aucune teinture, des lunettes à monture rouge, et un pyjama à pois bien flashy à lhôpital, quand même !
Oups, Claire, je te rappelle, on me fait la morale, là. Elle a rangé son téléphone et sest tournée vers Françoise, tout sourire. Je suis Monique Perrin. Vous avez passé une bonne nuit ? Moi, avant une opération, impossible de dormir. Alors je passe des coups de fil à tout le monde.
Françoise Morel. Si vous narrivez pas à dormir, cela ne veut pas dire que tout le monde est obligé d’être réveillé.
Oh, mais vous ne dormiez plus, si ? Monique lui fait un clin dœil malicieux. Daccord, promis, je parlerai tout bas désormais.
Elle na rien chuchoté du tout. Avant le petit-déjeuner, deux autres coups de fil, la voix montant encore dun cran à chaque fois. Françoise a fini par se tourner vers le mur, la couette sur la tête, sans que ça natténue le bruit.
Cétait ma fille, lui explique Monique, alors quelles poussaient du bout de la fourchette lomelette froide du matin. Elle sinquiète pour lopération, la pauvre. Je la rassure tant que je peux.
Françoise na rien dit. Son fils ne la pas appelée. Mais cela ne létonnait pas : il lavait prévenue quil aurait une réunion très importante ce matin-là. Elle lavait élevé ainsi : le travail, cest le sérieux, cest la priorité.
On est venu chercher Monique la première. Elle a traversé le couloir en agitant la main, lançant une blague à linfirmière qui riait avec elle. Françoise sest surprise à souhaiter quon transfère sa voisine après lopération.
On est venue la chercher elle une heure plus tard. Lanesthésie, elle a toujours eu du mal à sen remettre. Elle sest réveillée avec la nausée, une douleur sourde sur le côté droit. Linfirmière sest voulue rassurante, tout sest bien passé, il faut juste tenir bon. Françoise, ça elle sait faire : tenir bon.
Le soir, en revenant dans la chambre, Monique était déjà là, allongée, lair livide, les yeux fermés, une perf dans le bras. Silencieuse. Pour la première fois.
Ça va ? demande Françoise, même si elle navait vraiment pas envie de discuter.
Monique entrouvre les yeux, lui adresse un sourire pâle.
Je survis. Et vous ?
Pareil.
Silence. Le jour tombait peu à peu derrière la fenêtre. Les perfusions tintaient doucement.
Désolée pour ce matin, finit par dire Monique. Plus je stresse, plus je cause, je peux pas men empêcher, je sais que cest pénible.
Françoise voulait répliquer sèchement, mais na rien trouvé. Trop fatiguée. Elle a juste murmuré :
Ce nest rien.
La nuit fut blanche des deux côtés. Les douleurs les empêchaient de dormir. Monique ne passa plus de coups de fil, se contentant de soupirer et de se retourner sans cesse. Une fois, il lui sembla même quelle pleurait dans loreiller. En silence.
Le matin, la médecin est passée. Un coup dœil aux pansements, à la température, puis : « Bravo, mesdames, tout est sous contrôle. » Monique sest précipitée sur son téléphone.
Claire ! Oui, tout va bien, je suis encore là, alors arrête de stresser ! Comment vont les petits ? Paul sest remis de sa fièvre finalement ? Ah, voilà, je te lavais dit, rien de dramatique.
Françoise a tendu loreille malgré elle. Les « petits », cétait donc les petits-enfants. Sa fille qui passe un rapport.
Son propre portable restait désespérément muet. Deux messages dhier soir, pendant quelle émergeait encore du bloc. « Maman, ça va ? » et « Préviens quand tu peux ». Elle a tapé : « Tout va bien
» Avec un smiley, son fils aime les smileys, il trouve ça plus chaleureux.
La réponse tombe trois heures plus tard : « Super ! Bisous
»
Votre famille ne passe pas vous voir ? demande Monique à midi.
Mon fils travaille. Il habite loin aussi. Mais ce nest pas la peine, je ne suis plus une enfant.
Exactement, acquiesce Monique. Ma fille aussi me répète : maman, tu gères, pas besoin de venir si tout roule.
Mais dans son ton, Françoise a perçu quelque chose qui la fait la regarder avec plus dattention. Monique souriait, mais ses yeux étaient humides.
Vous avez combien de petits-enfants ?
Trois. Paul, laîné, il a huit ans. Ensuite Clémence et Louis, trois et quatre ans Monique ouvre sa galerie photo. Vous voulez voir, jai des photos plein le téléphone.
Elles regardent les photos pendant un bon moment. Les gamins au parc, à la mer, à la campagne avec des gâteaux Et sur chaque photo, Monique est là, affichant des grimaces, entourant les petits de ses bras. Sa fille nétait sur aucune photo.
Cest elle qui prend les photos, explique Monique. Elle déteste être dessus.
Et ils viennent souvent chez vous ?
Oh, non, cest moi qui vis chez eux, en fait. Ma fille bosse, mon gendre aussi, alors je dépanne Je vais les chercher à lécole, je vérifie les devoirs, je fais à manger…
Françoise hoche la tête, elle connaît ça. Les premières années, elle aussi aidait au quotidien. Puis son petit-fils a grandi, les visites se sont espacées. Une fois par mois désormais, le dimanche, si les agendas le permettent.
Et vous ?
Un petit-fils, neuf ans. Il est sérieux à lécole, fait du foot.
Vous le voyez souvent ?
Les dimanches, parfois. Ils sont très occupés. Je comprends.
Oui, conclut Monique sur le ton de la résignation. Très occupés.
Elles se taisent. Dehors, il pleuviote.
Le soir, Monique lâche tout à coup :
Jai pas envie de rentrer.
Françoise la regarde. Monique est assise sur son lit, genoux serrés contre elle, la tête baissée.
Honnêtement, pas envie. Jy ai pensé, et non.
Pourquoi ?
Pourquoi faire ? Je vais rentrer, trouver Paul qui na pas fini ses exercices, Clémence le nez qui coule, Louis qui a déchiré son pantalon Ma fille bosse tard, mon gendre toujours en vadrouille. Je vais faire tourner la maison : lessives, courses, repas, surveillance Et ils ne diront même pas merci. Parce quune mamie, cest fait pour ça, non ?
Françoise ne dit rien. Quelque chose lui noue la gorge.
Pardon, dit Monique en essuyant ses yeux. Je craque, désolée.
Ne vous excusez pas, murmure Françoise. Vous savez Quand jai pris ma retraite, il y a cinq ans, je pensais enfin moccuper de moi. Aller au théâtre, voir des expos Javais même commencé des cours ditalien. Deux semaines, cest tout.
Pourquoi avoir arrêté ?
Ma belle-fille a eu son bébé. Elle ma demandé de laider. Je ne travaillais plus, jétais dispo. Impossible de refuser.
Et alors ?
Trois ans à temps plein. Puis, la maternelle, jy allais tous les deux jours. Ensuite, une fois par semaine. Maintenant ils ont une nounou. Et moi, jattends quon appelle. Si on y pense.
Monique acquiesce.
Ma fille devait venir en novembre. Chez moi. Jai tout briqué, javais fait des tartes. Elle ma appelée : maman, Paul a sport, on ne peut pas. Au final, je me suis retrouvée à manger les tartes avec la voisine.
Elles restent assises, sans bruit, le clapotis de la pluie pour seule compagnie.
Je crois que le pire, souffle Monique, ce nest pas quils ne viennent plus. Cest que, malgré tout, jattends. Je garde le téléphone à portée de main en me disant : peut-être quils vont appeler, dire quils pensent à moi Juste comme ça, pas juste quand ils ont besoin.
Françoise sent la brûlure dans le nez.
Je fais pareil, avoue-t-elle. Dès que le téléphone sonne, un espoir. Peut-être quil veut juste discuter Mais non. Toujours parce quil faut quelque chose.
On sauve tout le monde, ironise Monique. Parce quon est les mamans.
Oui.
Le lendemain, elles affrontent la première séance de changement de pansement. Ça fait mal, alors elles restent sans voix, chacune dans sa douleur, jusquà ce que Monique glisse :
Jai toujours cru que javais une famille heureuse. Une fille formidable, un gendre gentil, des petits-enfants adorables. Que jétais indispensable. Quils ne pouvaient rien faire sans moi.
Et ?
Et là, ici, je réalise quen fait, ils sen sortent très bien. Ma fille ne sest pas plainte une seule fois. Elle a même lair de séclater. Donc ils peuvent. Cest juste plus pratique davoir une mamie-nounou gratuite sous la main.
Françoise se redresse lentement.
Vous savez ce que jai compris ? Jai éduqué mon fils pour quil sache que je serai toujours là, toujours disponible, toujours prête à passer après lui. Que mes envies comptaient moins que les siennes.
Moi aussi. Ma fille appelle, je laisse tout tomber pour accourir.
On leur a appris quon nétait pas vraiment des personnes à part entière, murmure Françoise. Comme si notre vie ne comptait plus.
Monique acquiesce.
Et maintenant ?
Je ne sais pas.
Le cinquième jour, Françoise se lève sans aide. Le sixième, elle marche jusquau bout du couloir. Monique la suit de près, mais elle avance aussi, déterminée. Elles traînent ensemble dans le couloir, chacune sappuyant au mur.
Depuis la mort de mon mari, jétais complètement perdue, confie Monique. Ma fille ma dit : Maman, maintenant, tu as un nouveau but : tes petits-enfants. Jai vécu pour eux. Mais ce but-là, il est à sens unique. Je donne, eux prennent mais dans lautre sens, cest jamais très réciproque.
Françoise lui parle de son divorce, trente ans auparavant, quand son fils avait cinq ans. Comment elle a bossé comme une dingue, deux boulots, les études en soirée.
Je mimaginais quen étant parfaite, jaurais un fils parfait. Si je donnais tout, il serait reconnaissant.
Mais il a grandi, et il vit sa vie, conclut Monique.
Oui. Et cest normal, sûrement. Je ne pensais pas que la solitude ferait si mal.
Moi non plus.
Le septième jour, son fils débarque à limproviste. Françoise est surprise, assise à lire. Grand, bien habillé, le sac Monoprix rempli de fruits.
Maman ! Ça va ma belle ? Tu te remets ?
Ça va.
Parfait ! Le médecin dit encore trois jours ici. Tu veux venir chez nous après ? Florence dit que la chambre damis est libre.
Merci, je préfère rentrer chez moi.
Comme tu veux. Mais nhésite pas, tu appelles, on passe te chercher.
Il reste vingt minutes. Parle boulot, petit-fils, voiture neuve. Demande si elle a besoin dargent. Promet de passer la semaine prochaine. Et séclipse, soulagé.
Monique fait semblant de dormir. Dès que la porte claque, elle ouvre un œil.
Cétait lui, votre fils ?
Oui.
Beau gosse.
Oui.
Et froid comme un glaçon.
Françoise ne répond pas. Sa gorge se serre.
Tu sais, murmure Monique, je me dis quon devrait arrêter despérer quils nous aiment comme on aimerait. Juste les laisser vivre et trouver une vie à nous.
Facile à dire.
Dur à faire. Mais quel autre choix ? Sinon, on finit vieilles, collées au téléphone à espérer
Quest-ce que tu lui as dit ? demande brutalement Françoise, passant au tutoiement sans sen rendre compte.
À ma fille ? Quaprès ma sortie, je prenais deux semaines de repos sur ordre du médecin. Que les petits, je ne pourrai pas men occuper.
Elle a mal pris ?
Très. Monique esquisse un sourire. Mais tu sais quoi ? Jai senti un poids en moins.
Françoise ferme les yeux.
Jai peur. Peur que si je dis non, ils ne mappelleront plus, quils moublieront.
Et là, ils tappellent vraiment souvent ?
Silence.
Tu vois. Ça ne risque pas dêtre pire.
Le huitième jour, on les fait sortir en même temps. Elles préparent leurs affaires, comme si cétait un dernier adieu.
On échange nos numéros ? propose Monique.
Françoise acquiesce. Chacune rentre le numéro de lautre. Elles se regardent, un peu gênées.
Merci, dit Françoise. Merci davoir été là.
Merci à toi. Tu sais Ça faisait trente ans que je navais plus parlé comme ça à quelquun. Pour de vrai.
Moi aussi.
Elles senlacent doucement, en faisant bien attention à leurs pansements. Linfirmière apporte les papiers de sortie, commande un taxi. Françoise part la première.
Chez elle, le silence est infini. Elle range sa valise, prend une douche, sallonge sur le canapé. Trois messages de son fils : « Maman, tes sortie ? », « Appelle en arrivant », « Oublie pas les médocs ». Elle répond : « Je suis rentrée. Tout va bien
», pose le téléphone.
Elle se lève, va à larmoire, en sort une pochette quelle na pas ouverte depuis cinq ans. À lintérieur, la brochure dun cours ditalien, le programme imprimé de la Philharmonie. Elle reste à les regarder, songeuse.
Le téléphone sonne. Monique.
Allô, excuse-moi, je tappelle déjà. Je voulais juste parler.
Ça me fait plaisir. Vraiment.
Dis, si on se revoyait ? Dès quon a retrouvé la pêche. Dans deux semaines, un café, une balade, ce que tu veux.
Françoise regarde la brochure, le téléphone, puis à nouveau la brochure.
Je veux bien. Même avant, si ça te dit. Samedi ? Jen ai marre de rester enfermée.
Samedi ? Tu es sérieuse ? Les médecins
Jai passé trente ans à prendre soin des autres. Il est temps de penser à moi.
Alors cest noté. Samedi.
Elles raccrochent. Françoise reprend la brochure de cours ditalien. Le nouveau groupe commence dans un mois, il reste des places.
Elle allume son ordinateur, commence à remplir le formulaire dinscription. Elle tremble, elle hésite, mais elle va au bout.
Dehors, il pleut doucement, mais à travers la bruine, le soleil dautomne essaie de pointer.
Et Françoise se dit que peut-être, la vie, au fond, elle ne faisait que commencer. Et elle valide linscription.







