— Jeanne, ma petite Jeanne ! frappait Tamara à la porte de sa voisine, les mains tremblantes, les yeux noyés de larmes. — Jeanne, ouvre, c’est un malheur…
Jeanne bondit du lit, suivie par son mari, Paul. La nuit était tombée tôt, comme souvent en automne. En chemise de nuit, elle ouvrit la porte d’un geste brusque.
— Qu’est-ce qu’il y a, Tamara ? Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est Mathieu… votre Mathieu… il a eu un accident…
— Un accident ? Comment ? murmura Jeanne en chancelant, soutenue par Paul, dont le regard se braquait sur Tamara, inquiet.
— Il est vivant ? demanda-t-il d’une voix rauque, tandis que la voisine aidait Jeanne à s’asseoir dans l’entrée.
— Près du pont… Il a foncé dans un arbre à moto… Je ne sais pas dans quel état il est… Ma fille, Élodie, est rentrée en pleurs du bal…
Paul enfila à la hâte un pantalon, attrapa une veste qu’il jeta sur ses épaules nues et se précipita dehors. La nuit était épaisse, percée çà et là par la lueur des réverbères. La rivière n’était pas loin. Il aperçut un attroupement de villageois. Mathieu gisait dans une mare de sang, sa moto fracassée à quelques mètres.
— Oncle Paul, on a appelé les secours… Il ne répond plus… bredouilla Antoine, l’ami de son fils.
— Mathieu… mon petit… sanglotait Paul en se penchant sur lui, mais rien ne sortait de la bouche du jeune homme, figée dans un silence terrible.
Les ambulanciers arrivèrent, éclairant la scène de leurs phares. Mathieu ne réagissait pas à la lumière. Après un bref examen, l’infirmière secoua la tête.
— Il est mort.
On l’emmena vers l’hôpital du chef-lieu.
— Venez demain pour les formalités, dit-elle en retenant Paul par la manche alors qu’il tentait de monter dans l’ambulance.
Jeanne, terrassée, n’avait pas bougé. Tamara lui avait donné des gouttes calmantes et veillait sur elle en attendant le retour de Paul.
— Alors ? Qu’est-ce qu’ils ont dit ? demanda Tamara dès qu’il franchit le seuil, pâle comme un linge. Jeanne le fixait, incapable de prononcer un mot.
— Mathieu est mort… Notre fils n’est plus là… éclata Paul en sanglots, comme si la réalité le frappait enfin.
Le village entier fut secoué par la nouvelle. Personne ne croyait à un simple accident. Mathieu conduisait toujours prudemment. L’arbre était éloigné de la route. Et surtout, il ne buvait jamais. Ça n’avait aucun sens.
Tout le monde l’estimait. Rentré de l’armée deux ans plus tôt, il avait trouvé un bon emploi à la ville et revenait le week-end. Poli, respectueux, travailleur—un garçon bien.
Ce samedi-là, il avait aidé son père à couper du bois, était allé aux bains publics, puis avait annoncé qu’il partait au bal. Personne ne l’y avait vu. Il était rentré, avait démarré sa moto et était reparti.
— Je croyais qu’il allait danser… Pourquoi prendre la moto ? avait murmuré Jeanne.
Mais que s’était-il passé entre-temps ?
Le lendemain, Paul et Nicolas, le mari de Tamara, partirent pour la ville.
— Laisse-moi t’accompagner, avait insisté Nicolas. Tamara pense que tu ne devrais pas y aller seul.
À l’hôpital, on ne leur apprit rien de plus : Mathieu était à la morgue. Les démarches devraient attendre lundi.
Tout le village suivit le cortège funèbre. Les femmes pleuraient, les hommes fumaient en silence, le visage sombre. Une mort si jeune, si absurde… On finit par conclure qu’il avait volontairement percuté l’arbre. Mais pourquoi ?
— C’est un péché, soupirait la vieille Mathilde. Dieu seul donne la vie.
Les suppositions allaient bon train. Une dispute ? Impossible : ses parents l’adoraient. Une histoire de cœur ?
— Peut-être à cause d’une fille ? suggérait-on.
On évoqua ses anciennes camarades. Il y avait eu Marion, folle de lui depuis l’école, mais il ne la regardait même pas. Ou Élodie, la fille de Tamara, avec qui il était sorti quelques fois—mais pour lui, elle restait la petite voisine d’enfance.
— Il ne t’a jamais parlé de ses sentiments ? questionnait Tamara.
Personne ne comprenait.
Sauf une.
Camille, la beauté du village. Elle se tut. Quand Mathieu était rentré de l’armée, ils s’étaient croisés au bal. Il l’avait raccompagnée. Mais qui y aurait prêté attention ? Camille était toujours entourée d’admirateurs.
Pourtant, ce soir-là, il s’était confessé.
— Tu me plais depuis toujours…
Il avait sorti une bague en or, achetée au loin pendant son service.
— Épouse-moi, Camille.
Sous la lumière du réverbère, elle avait enfoncé l’anneau à son doigt, ravie—personne ne lui avait jamais offert un tel cadeau. Mais Mathieu ? Un simple paysan… Elle ne l’aimait pas.
Elle lui avait souri, esquivé.
— Donne-moi du temps…
Il était reparti heureux. À chaque visite, il la pressait :
— Quand me répondras-tu ?
— Ne me bouscule pas…
Cette nuit-là, en allant au bal, il l’avait vue au bras d’un inconnu. Elle avait ri cruellement quand il l’avait affrontée.
— Crois-tu que j’épouserais un miséreux comme toi ?
Le rire de Camille l’avait poursuivi dans l’obscurité.
Il était rentré. Avait pris sa moto.
Camille garda le secret. Même quand son riche prétendant l’abandonna. Même quand, après un mariage raté en ville, elle revint au village, seule avec son enfant.
Tout le monde plaignait Mathieu.
Il y a toujours une issue.
Mais lui n’en avait pas vu.





