Laissez-moi tranquille, monsieur ! Pouah… C’est vous qui sentez comme ça ? — Pardon, — marmonna l’homme en s’écartant, tout en comptant quelques pièces dans sa paume, comme s’il n’avait pas de quoi se payer une bouteille. Intriguée, Rita plongea son regard dans celui de l’inconnu, étonnée d’y découvrir des yeux d’un bleu saisissant, aussi purs qu’au premier jour. Finalement, émue, elle l’invita à l’écart de la queue à la caisse : — Vous avez besoin d’aide, peut-être ? Ainsi commença une histoire inattendue dans les faubourgs de Lyon, entre Rita, enseignante à la retraite à la vie rangée, et Yuri, un ex-prof de physique marqué par la vie, sans toit ni avenir, mais aux mains d’or. Après l’avoir embauché pour refaire sa salle de bain, Rita découvre un homme brisé par un acte de bravoure malheureux et rejeté par la société. Quand son fils unique, inspecteur au parquet, découvre leur relation, il exige de Rita qu’elle le chasse pour protéger son héritage familial. Déchirée entre amour naissant et pression filiale, Rita devra choisir : obéir à son fils et retrouver la solitude, ou miser sur une nouvelle vie et construire, avec Yuri, leur maison et leur bonheur, loin des convenances. À cinquante-trois ans, aura-t-elle le courage de vivre une seconde jeunesse et d’accueillir, enfin, le véritable amour ? « L’amour, le vrai, n’a pas d’âge : chronique d’un nouveau départ inattendu dans la banlieue lyonnaise. »

Monsieur, ne poussez pas, sil vous plaît. Pouah Est-ce que cette odeur vient de vous ?
Excusez-moi, marmonna lhomme, en se décalant.
Il grommela encore quelque chose, mécontent et résigné. Il tenait dans sa main une poignée de pièces de monnaie, les comptant lentement. Il avait sans doute besoin dun euro ou deux de plus pour compléter son achat. Je lai observé sans réfléchir, intriguée par son visage. Il navait pourtant pas lair dun soûlard.
Monsieur excusez-moi, je ne voulais pas être désagréable, ai-je bredouillé, sans pouvoir détourner les talons.
Ce nest rien.
Il leva vers moi des yeux dun bleu tranchant, intacts malgré tout. Cétait un homme de mon âge, à vue dœil. Je navais jamais vu de tels yeux, même dans ma jeunesse.
Je lai pris par le bras et lai entraîné à lécart de la petite file dattente de la caisse.
Ça ne va pas ? Vous avez besoin dun coup de main ? Jessayais de ne pas me laisser trahir par mon dégoût.
Soudain, jai compris doù venait lodeur : cétait lodeur tenace dune fatigue ancienne, de vêtements portés trop longtemps. Il ne disait rien, glissant les pièces dans sa poche, sembler gêné de devoir parler de sa situation à une inconnue, sans doute parce que jétais plutôt bien mise, rien dune femme des rues.
Je mappelle Marguerite. Et vous ?
Antoine.
Vous êtes sûr que tout va bien ? Je sentais bien que jinsistais un peu trop maintenant.
Proposer de laide à un SDF Étrange comportement, même pour moi. Et lui, un instant, ma lancé un dernier regard de ses yeux bleus, puis a évité mon regard. Il semblait vouloir partir, jallais méloigner moi-même, quand sa voix sest faite plus pressante.
Je cherche juste du travail. Vous ne sauriez pas si quelquun dans le quartier aurait besoin de bras pour des petits travaux ? Jai des compétences : réparations, bricolage, entretien. Mais je ne connais personne ici. Je suis désolé
Je suis restée silencieuse. Antoine sest mis à parler tout bas, apparemment embarrassé. Je me suis demandé sil fallait inviter nimporte qui à la maison. Mais justement, je venais de planifier de refaire le carrelage de la salle de bains. Mon fils mavait promis de sen charger, mavait suppliée de ne pas appeler de bricoleurs maladroits. Mais il travaille toujours et impossible de compter sur lui à temps
Vous savez poser du carrelage ? ai-je demandé à Antoine.
Oui, je sais faire.
Combien vous demanderiez pour une salle deau de dix mètres carrés ?
Il a eu un froncement de sourcil visiblement surpris par la taille que jannonçais.
Faut voir Je prendrai ce que vous donnerez.
Antoine a fait un travail remarquable. Dabord, il avait voulu prendre une douche avant de commencer et jétais soulagée quil ait eu linitiative. Javais espéré ne rien attraper en bon vieux réflexe de citadine. Jai trouvé dans mon armoire quelques vêtements de mon mari défunt et les lui ai proposés, il a lavé les siens. Il a travaillé tout le week-end, démonté soigneusement lancien carrelage, nettoyé sans laisser de trace. Le dimanche soir, le carrelage neuf luisait sur les murs et le sol. Jétais un peu tendue à lidée quil ait bientôt fini. Il était sans abri, cétait évident. Devais-je lui proposer une nuit de plus ? Ça me semblait étrange. Mais le mettre dehors à minuit, ce nétait pas mieux.
La première nuit, jai mal dormi, barricadée dans ma chambre, les oreilles aux aguets. Mais Antoine, lui, épuisé, dormait à poings fermés sur le canapé du salon.
Venez voir, Madame Marguerite ! ma-t-il appelée.
Le travail était impeccable.
Antoine, quel était votre métier, avant ? Je contemplais le résultat avec admiration.
Professeur de physique. Diplômé de lUniversité de Nantes.
Professeur, vraiment ? Et ce carrelage
Au fond, tout homme digne de ce nom doit savoir faire des choses de ses mains, non ? Enfin, je le crois.
Jai hoché la tête, sorti de ma poche les billets que javais préparés. Je nai pas lésiné, jai donné exactement la somme prévue pour un professionnel. Antoine a rangé largent sans le compter, enfila ses vêtements propres.
Mais vous partez déjà ? ai-je lâché, presque choquée.
Cest ça ou autre chose ? répondit-il, levant de nouveau vers moi ses yeux saisissants.
Prenez au moins le temps de manger quelque chose, non ? Vous navez bu que du thé toute la journée !
Après une hésitation, il a accepté. Jai mangé un morceau de poisson avec lui, ce que je ne fais jamais après dix-huit heures. Mais sa conversation était agréable, il était intelligent, cultivé et dune compagnie rassurante. Pourtant, une sorte de tristesse ne le quittait pas. Ni la douche ni la chaleur de ce moment ensemble ne semblaient dissiper ça. Il fallait du temps, probablement, pour que la vie reprenne.
Antoine, quest-ce qui vous est arrivé, au juste ? Désolée de demander
Un silence. Puis :
Si je commence à raconter, ça aura lair héroïque, ridicule, exagéré. Jen ai entendu, des histoires comme ça, pendant ces huit dernières années. Sauf que la mienne, elle est vraie. Mais à quoi bon ?
Juste pour comprendre. Je vois mal un homme comme vous dans une telle situation
Il ma observée, intensément. Puis, comme si nous avions deviné la suite, nous nous sommes levés ensemble. Dans la confusion du moment, nous nous sommes frôlés et tout est arrivé très naturellement. Jamais je naurais imaginé, à cinquante-trois ans, me laisser emporter par une passion si vive, brûlante et impétueuse.
Il ma alors raconté quil y a huit ans, il avait tenté daider lun de ses élèves, un garçon brillant mais à la famille difficile, tombé dans une mauvaise bande. Le jeune homme voulait sen sortir, mais ny arrivait pas. Antoine, alors professeur principal, avait cherché à sexpliquer avec le chef du clan un type de vingt-deux ans, sans scrupules ni morale et sétait retrouvé agressé. Antoine avait pratiqué le judo pendant des années : il avait réussi à se défendre vaillamment, mais le chef sétait fracassé contre un mur et était mort sur le coup. Antoine avait immédiatement appelé secours et police, persuadé quil serait reconnu en situation de défense légitime. Pourtant, il fut condamné pour homicide involontaire, écope de douze ans. Il sortit quatre ans plus tôt pour bonne conduite.
« En prison aussi, il y a des gens qui vivent », sétait-il contenté de dire.
De retour chez lui, il découvrit que personne ne lattendait : sa mère était morte et avait vendu lappartement, la belle-sœur nen voulait surtout pas chez elle. Sa femme lavait quitté depuis des années, refait sa vie. Après un aller-retour infructueux à Paris, il sétait emmené dans ce coin, où malgré ses efforts pour trouver du boulot, nul ne voulait embaucher un ex-taulard. Antoine survivait en prenant des petits boulots et en dormant là où il pouvait, jusquà ce que même cela devienne impossible : il gênait ses connaissances.
Depuis combien de temps ? jai demandé, regardant la braise de sa cigarette.
Deux semaines, oui
Il fumait mes cigarettes. Javais un paquet oublié quelque part, moi qui ny touche que rarement. Il avait voulu sortir sen acheter, mais je my étais opposé. Deux semaines sans toit, comment on tient ?
À la lueur orangée de sa cigarette, il sest confié. Je lai laissé venir dans mon lit. Inutile de feindre.
Tu as une carte didentité au moins ?
Oui, il a souri, un brin ironique. Pas de domicile, cest ça le vrai problème.
Antoine est resté. Tout sest arrangé pour nous : je lui ai fait une domiciliation provisoire et il a trouvé un emploi pas dans son domaine, mais vendeur dans un magasin de bricolage, cétait déjà un début. Les week-ends, il donnait des cours particuliers et en quelques semaines, il sétait constitué une petite clientèle. Deux mois et demi de quiétude se sont écoulés, jusquau retour de mon fils, Charles.
Dès quil a compris que jhébergeais Antoine, il ma prise à part, à lextérieur.
Il faut que tu ten débarrasses.
Quoi ? ai-je protesté, sidérée. Jamais nous navions interféré dans la vie de lautre à ce point-là, lui et moi.
Je suis sérieux. Ce type na rien. Tu penses quil est là pour quoi ? Parce quil taime ? Mais non, il na nulle part où aller, cest tout.
Jai giflé Charles.
Ne minsulte pas ! Ne te mêle pas de ma vie.
Maman, tas oublié que cest moi ton héritier ? Je ne compte pas me retrouver à partager tout ça avec un inconnu. Si tu finis par lépouser, il aura des droits.
Tu me trouves déjà un pied dans la tombe, cest ça ? ai-je riposté, blessée. Mais crois-moi, jai encore quelques années devant moi.
Maman, ne moblige pas à aller trop loin. Si je reviens ici dans une semaine, il ne doit plus être là. Sinon, tu ne pourras pas dire que tu nas pas été prévenue.
Je suis rentrée, contenant mes larmes.
Il est flic ? ma demandé Antoine.
Désolée, je ne te lavais pas dit
Tu nas rien à te reprocher. Ce nest pas grave.
Il est inspecteur au parquet Cest quelquun de bien, Antoine, seulement il sinquiète trop pour moi.
Et tu comptes faire quoi ? Il me regardait sérieusement.
Je me suis assise à la table, désemparée. Que pouvais-je faire ? Je savais que Charles ne plaisantait pas : il pouvait aller très loin pour mécarter dAntoine, jusquà lui chercher des ennuis judiciaires. Je voulais y croire, mais je nen étais pas sûre
Le printemps arrive souffla Antoine. Tu nas pas trouvé de solution ? Laisse-moi te dire alors.
Je hochai la tête, les larmes aux yeux. Je ne voulais pas rompre. Mais risquer des ennuis, pour nous deux, cétait insensé.
Jai mis un peu dargent de côté. Pas assez pour acheter quelque chose dans ce quartier, mais à vingt bornes dici, peut-être. On vivra dabord dans un mobile-home, puis je bâtirai la maison, à la main. Je continuerai les cours particuliers et même sans travail salarié, je me débrouillerai. Quen dis-tu ?
Je restais sidérée. Il sinquiéta.
Je sais que tu aimes ton confort. Mais ce ne sera que temporaire. Ensuite tout sera parfait, je te le promets.
Antoine moi aussi jai un petit pécule. Je peux le mettre dans la construction, ai-je soufflé, songeuse.
Je noserais pas te le demander.
Mais tu ne demandes rien ! Ce sera pour nous.
Il sest approché de moi, toujours assise, ma entourée de ses bras, embrassée sur la tête. Cétait doux, cétait solide, cétait de lamour, ce que je croyais impossible à notre âge
Nous avons tout organisé en quelques jours. Antoine exigeait que tout soit à mon nom, je refusais.
Jai déjà un appartement en ville, rien ne tappartient ici. Je ne veux pas dhistoires dhéritages, ai-je ironisé en songeant à Charles.
Nous avons installé une cabane, tiré lélectricité, et très vite Antoine sest attelé à la construction de notre maison. Mes économies ne suffisant pas, il sest mis à travailler avec lacharnement de trois hommes, multipliant les élèves. Il avait aménagé un petit coin pour recevoir ses élèves sans quon ne soupçonne quil vivait dans une baraque de chantier. Tous nos sous partaient dans la maison. Les soirs dété, nous allongions un plaid dans lherbe, regardant les étoiles.
Quest-ce que tu ressens ? me demandait Antoine, glissant son bras autour de moi.
Un second souffle, lui soufflais-je.
Non, cest moi qui en ai un ! riait-il. Toi, tu dois juste sentir mon amour.
Cétait vrai. Je le sentais.
Un jour, jai dû retourner chez moi pour prendre des affaires dautomne : vêtements, couettes, quelques ustensiles. À la maison, Charles était là, dans la cuisine, en train de fumer.
Oh, bonjour mon fils ! Je ne fais que passer. Tu vas bien ?
Il ma dévisagée, notant ma mine rayonnante, mon teint hâlé, ma silhouette allégée.
Maman, quest-ce qui se passe ? Tu nappelles plus
Cest notre habitude, non ? Tu travailles, je nose pas déranger. Cest toi qui me sonnes.
Pourquoi je ne te trouve jamais à la maison, alors ?
Je nhabite plus ici. Je viens juste récupérer quelques affaires. Ça te dérange ?
Charles est resté sans voix. Il me trouvait changée. Jétais devenue plus légère, heureuse.
On finira la maison et je tinviterai, tu verras. Mais là, jai à faire.
Je filais, deux sacs pleins. En passant près de lui, je lai embrassé sur la joue et jai filé.
Maman, quest-ce quil tarrive ? ma-t-il appelée.
Je me suis retournée, grand sourire.
Un second souffle, Charles. Et lamour. Oui, lamour ! À bientôt, mon grand, ai-je lancé en riant, claquant la porte.
Nous avions tellement à faire, ce matin-là : on attaquait la construction du perron.

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Laissez-moi tranquille, monsieur ! Pouah… C’est vous qui sentez comme ça ? — Pardon, — marmonna l’homme en s’écartant, tout en comptant quelques pièces dans sa paume, comme s’il n’avait pas de quoi se payer une bouteille. Intriguée, Rita plongea son regard dans celui de l’inconnu, étonnée d’y découvrir des yeux d’un bleu saisissant, aussi purs qu’au premier jour. Finalement, émue, elle l’invita à l’écart de la queue à la caisse : — Vous avez besoin d’aide, peut-être ? Ainsi commença une histoire inattendue dans les faubourgs de Lyon, entre Rita, enseignante à la retraite à la vie rangée, et Yuri, un ex-prof de physique marqué par la vie, sans toit ni avenir, mais aux mains d’or. Après l’avoir embauché pour refaire sa salle de bain, Rita découvre un homme brisé par un acte de bravoure malheureux et rejeté par la société. Quand son fils unique, inspecteur au parquet, découvre leur relation, il exige de Rita qu’elle le chasse pour protéger son héritage familial. Déchirée entre amour naissant et pression filiale, Rita devra choisir : obéir à son fils et retrouver la solitude, ou miser sur une nouvelle vie et construire, avec Yuri, leur maison et leur bonheur, loin des convenances. À cinquante-trois ans, aura-t-elle le courage de vivre une seconde jeunesse et d’accueillir, enfin, le véritable amour ? « L’amour, le vrai, n’a pas d’âge : chronique d’un nouveau départ inattendu dans la banlieue lyonnaise. »
Donne-moi, s’il te plaît, une raison — Bonne journée, — Denis se pencha, effleurant sa joue d’un baiser. Anastasie acquiesça machinalement. Sa joue resta fraîche et sèche – ni chaleur, ni irritation. Juste de la peau, juste un contact. La porte se referma, et l’appartement fut envahi par le silence. Elle resta debout dans le couloir encore dix secondes, à écouter ses propres sensations. Quand cela s’était-il produit ? À quel moment tout s’était éteint, silencieusement, à l’intérieur ? Anastasie se souvenait des larmes versées dans la salle de bain il y a deux ans, parce que Denis avait oublié leur anniversaire. L’an passé, de la colère qui la secouait encore quand il oubliait, une fois de plus, de récupérer Vassilissa à la maternelle. Il y a six mois, elle tentait encore de dialoguer, d’expliquer, de réclamer. À présent, plus rien. Un champ brûlé, propre, lisse. Anastasie alla à la cuisine, se fit un café, s’assit à table. Vingt-neuf ans. Sept ans de mariage. Et la voilà, seule dans un appartement silencieux, devant une tasse qui refroidit, se demandant quand et comment elle avait cessé d’aimer son mari – si tranquillement, si banalement, qu’elle ne l’avait pas vu venir. Denis suivait, lui, sa routine. Promettait d’aller chercher leur fille – il oubliait. Disait qu’il réparerait le robinet de la salle de bain – voilà trois mois qu’il fuyait. Jurait que le week-end, ils iraient au zoo, mais le samedi, les copains l’appelaient au secours, le dimanche, il restait avachi sur le canapé. Vassilissa ne demandait même plus quand papa jouerait avec elle. À cinq ans, elle avait compris : maman, c’est la sécurité. Papa, c’est l’homme qui rentre parfois le soir allumer la télé. Anastasie n’élevait plus la voix. Ne pleurait plus sur l’oreiller. Ne refaisait plus des plans pour sauver leur couple. Elle avait rayé Denis de l’équation de sa vie. Il fallait amener la voiture au garage ? Elle prenait rendez-vous. Le verrou du balcon cassé ? Elle faisait venir un serrurier. Quand Vassilissa eu besoin d’un costume de fée pour le spectacle, Anastasie le cousait la nuit, pendant que son mari ronflait dans la chambre à côté. Leur famille était devenue une étrange structure : deux adultes menant des vies parallèles sous un même toit. Une nuit, Denis chercha sa proximité au lit. Anastasie se déroba poliment, prétextant maux de tête, puis fatigue, puis des petits maux inventés. Elle dressait méthodiquement un mur entre eux, chaque refus l’élevant d’un cran supplémentaire. « Qu’il prenne donc une maîtresse, » pensait-elle, froide. « Qu’il me donne une raison. Une vraie, une claire, que ma mère et sa belle-mère pourraient admettre — inutile à expliquer. » Car comment expliquer à sa mère qu’elle quitte un homme qui… n’est rien, simplement? Il ne boit pas, ne la frappe pas, ramène l’argent à la maison. S’il n’est pas un as du foyer – c’est pareil partout. S’il ne s’occupe pas de sa fille – les hommes ne savent pas jouer avec les tout-petits, paraît-il. Anastasie ouvrit un compte séparé et mit de côté une part de sa paie. Elle s’inscrivit à la salle de sport – pour elle, pas pour lui. Pour cette vie nouvelle qui se dessinait à l’horizon, au-delà du divorce inévitable. Le soir, quand Vassilissa dormait, Anastasie se branchait sur des podcasts d’anglais. Expressions idiomatiques, correspondance professionnelle – sa boîte traitait avec l’étranger, maîtriser la langue ouvrirait d’autres portes. Deux soirs par semaine, elle suivait une formation de perfectionnement. Denis maugréait de devoir garder Vassilissa – ce qui signifiait, pour lui, allumer les dessins animés et jouer sur son téléphone. Le week-end, Anastasie sortait avec sa fille. Parcs, aires de jeux, milkshakes, ciné. Pour Vassilissa, c’était « leur » moment – à elle et à maman. Papa, lui, flottait en périphérie, meuble plus qu’acteur. « Elle ne remarquera même pas, » se rassurait Anastasie. « Après le divorce, pour elle, presque rien ne changera. » Cette pensée la maintenait à flot. Puis, peu à peu, quelque chose bougea. Anastasie ne comprit pas tout de suite quoi. Un soir, Denis proposa de coucher Vassilissa. Puis de l’aller chercher à l’école. Puis il fit le dîner – simple, des pâtes au fromage, mais de lui-même, sans qu’on le supplie. Anastasie l’observait, méfiante. Des remords soudains ? Un passage à vide ? Une faute à se faire pardonner qu’elle ignorait encore ? Mais les jours passaient, et Denis ne retombait pas dans ses vieilles habitudes. Il se levait pour accompagner Vassilissa. Répara le robinet. Inscrivit leur fille à la piscine et la conduisait lui-même aux séances du samedi. — Papa, Papa, regarde, je sais plonger ! — Vassilissa courait partout, mimant un dauphin. Denis la lançait dans les airs et la petite explosait de rire. Anastasie regardait cette scène de la cuisine et n’en croyait pas ses yeux. — Je peux rester avec elle dimanche, — dit un soir Denis. — Tu as bien rendez-vous avec tes copines ? Anastasie acquiesça lentement. Aucun rendez-vous — elle voulait juste lire seule au café. Mais comment savait-il pour ses copines ? L’écoutait-il au téléphone ? Les semaines s’empilaient, puis les mois. Denis ne régressait pas, ne fuyait pas à nouveau dans l’indifférence. — J’ai réservé une table dans ce restaurant italien qu’on aime, — annonça-t-il un jour. — Vendredi. Maman a accepté de garder Vassilissa. Anastasie leva les yeux de son ordinateur. — Et à quel titre ? — Juste. J’ai envie de dîner avec toi. Elle accepta. Par curiosité, se disait-elle. Pour voir son manège. Le restaurant était chaleureux, éclairé à la bougie, musique live. Denis commanda son vin préféré – Anastasie, surprise, se rendit compte qu’il n’avait pas oublié lequel. — Tu as changé, — dit-elle sans détour. Denis tourna son verre dans ses mains. — J’étais aveugle. Aveugle et parfaitement stupide, au sens classique du terme. — Merci, je sais. — Oui, — il eut un sourire tordu, fatigué. — Je croyais travailler pour la famille. Que vous aviez besoin d’argent, d’un plus grand appart’, d’une meilleure voiture. En fait, je fuyais. La responsabilité, la vie de tous les jours, tout. Anastasie se taisait pour le laisser parler. — J’ai vu que tu avais changé, toi aussi. Que tout t’étais devenu égal. Et… c’était pire que n’importe quelle dispute, tu comprends ? Tu criais, tu pleurais — ça c’était normal. Puis tu t’es arrêtée. Comme si je n’existais plus. Il posa son verre. — J’ai failli vous perdre. Toi et Vassilissa. Et j’ai compris tout d’un coup. Anastasie le regarda longuement. Cet homme assis en face, enfin prêt à dire ce qu’elle attendait depuis des années. Trop tard ? Ou pas encore ? — J’allais demander le divorce, — dit-elle doucement. — J’attendais seulement que tu me donnes une vraie raison. Denis blêmit. — Mon Dieu, Nastya… — J’ai mis de l’argent de côté. Jeté un œil aux appartements. — Je ne savais pas à quel point… — Tu devais le savoir, — le coupa-t-elle. — C’est ta famille. Tu aurais dû voir. Le silence s’imposa, lourd, entre eux. Même le serveur prit un détour. — Je veux essayer, — déclara enfin Denis. — Pour nous deux. Si tu acceptes. — Une seule chance. — Une, c’est déjà plus que je ne mérite. Ils restèrent là jusqu’à la fermeture. À parler de tout – Vassilissa, l’argent, l’organisation, ce qu’ils attendaient l’un de l’autre. Pour la première fois depuis des années, une vraie conversation, pas juste des reproches échangés ou des banalités. La reconstruction fut lente. Anastasie n’ouvrit pas grand les bras dès le lendemain. Elle l’observait, méfiante, attendant l’échec. Mais Denis ne lâchait pas. Il cuisinait le week-end. S’impliquait dans les groupes de parents à la maternelle. Apprit à faire des tresses à Vassilissa – tordues, mais à lui. — Maman, Maman, regarde, papa m’a fait un dragon ! — Vassilissa déboula dans la cuisine, fière de sa création bigarrée en carton. Anastasie observa ce dragon bancal, avec une aile plus grande que l’autre, et sourit… … Les mois filèrent, l’air de rien. Décembre arriva et tous les trois filèrent chez les parents d’Anastasie, à la campagne. Vieux pavillon qui sent le bois, les tartes, et un jardin enseveli sous la neige. Anastasie, tasse de thé à la main, observait Denis et Vassilissa modeler un bonhomme de neige. Sa fille, chef de chantier : le nez ici, les yeux plus haut, l’écharpe trop serrée ! Denis, docile, suivait ses instructions, et, régulièrement, la lançait dans les airs. Les rires fusaient loin dans le froid. — Maman ! Viens ! — criait Vassilissa. Anastasie enfila son manteau et sortit sur le perron. Neige étincelante, air mordant, et soudain une boule de neige la frappa. — C’est papa ! — dénonça Vassilissa. — Traîtresse, — s’indigna Denis. Elle riposta, lança la neige, le manqua. Ils éclatèrent de rire tous les trois, roulant dans la poudreuse, oubliant le bonhomme, le froid, le reste. Le soir, Vassilissa s’endormit sur le canapé avant la fin du dessin animé. Denis la porta, remontant la couverture, réajustant l’oreiller, repoussant une mèche collée au front. Anastasie s’assit près du feu, mains autour de sa tasse chaude. La neige continuait de tomber, douce, enveloppant le monde d’un cocon blanc. Denis prit place près d’elle. — À quoi tu penses ? — À quel point j’ai bien fait de ne pas aller jusqu’au bout. Il se garda de demander ce qu’elle avait failli faire. Il avait compris. Les relations, cela demande de l’effort au quotidien. Pas de grands exploits, juste les petites choses : écouter, aider, remarquer, soutenir. Anastasie savait : il y aurait encore des jours difficiles, des incompréhensions, des disputes inutiles. Mais là, tout de suite, son mari et sa fille étaient près d’elle. Vivants, vrais, aimés. Vassilissa se réveilla, vint se coller entre eux sur le sofa. Denis les entoura de ses bras, et Anastasie pensa qu’il y a des choses pour lesquelles cela vaut vraiment la peine de se battre…