Ensemble vers l’avenir

Ils ont quitté Rouen au petit matin de juillet, quand lautoroute A13 était encore vide de camions et que les cafés dautoroute commençaient à étaler leurs menus plastiques sur les tables.

Nathalie Dubois tenait le volant de sa vieille « Kia », les doigts crispés comme si la voiture pouvait soudain changer davis et faire demitour. Sur le siège passager sétait installée Béatrice Lefebvre, un thermos de café à la main et un sac de sandwiches à ses pieds. Dans la boîte à gants cliquetaient les pilules contre lhypertension, à côté des papiers de la voiture et du dernier contrôle technique.

Tu es sûre de pouvoir conduire? demanda Béatrice en ajustant sa ceinture. Si jamais, je peux prendre le relais.

Je me sens encore assez bien, répondit Nathalie en appuyant un peu sur laccélérateur. Et puis, avec ton burnout, elle sourit, tu as bien dit que tu devais te ménager un peu.

Béatrice leva les yeux au ciel, sans se vexer.

Ce nest pas un bras cassé, cest mon système nerveux, expliquat-elle. Le psy ma même conseillé de changer dair. Alors je suis officiellement en thérapie.

Le mot « psy » sonnait encore étrange aux oreilles de Nathalie. Elle venait tout juste dapprivoiser le mot « divorce » sans trébucher. Vingt ans de mariage sétaient terminés dun seul coup de marteau du juge, et maintenant elle parcourait lA13 avec une ancienne camarade duniversité, tentant doublier que chez elle, plus personne nattendait.

On va où, au final? demanda Béatrice. Jai pas encore saisi ton plan, ou tu comptes laisser le destin choisir?

Un plan vague, haussa légèrement les épaules Nathalie. Orléans, puis ClermontFerrand, on sarrêtera chez ma cousine. Après, on verra selon notre moral. Voilà la carte, elle désigna un atlas plié entre les sièges. Je ne suis pas fanatique, jaimerais juste

Elle nen termina pas la phrase. Béatrice comprit ce que « juste » cachait : fuir lappartement où chaque objet rappelait son exmari, vérifier que la vie ne sarrêtait pas à la porte de la mairie.

Jai besoin dun souffle dair neuf, conclut doucement Béatrice. Et de ne plus sursauter à chaque mail du boulot.

Béatrice avait quitté son agence de communication trois mois plus tôt. Avant, elle passait des nuits au bureau, se chamaillait avec des clients, rédigeait des stratégies pour des marques qui ne la touchaient pas. Un jour, elle réalisa quelle sétouffait en allant au travail et pleurait sans raison le soir. Le médecin parla de burnout, lui donna un arrêt maladie et suggéra de revoir son mode de vie.

Tu es sûre que ce nest pas une fuite? lança Nathalie au téléphone.

Et si cétait le cas? répliqua Béatrice. Peutêtre que jai besoin de fuir.

Ainsi naquit lidée du roadtrip. Béatrice voulait la route, la liberté, limprévu. Nathalie, les horaires, les stationsservice avec de bonnes toilettes. Elles convinrent dessayer de concilier les deux.

Dehors défilaient champs verts, villages isolés, panneaux « Cuisine Maison » et « Brochette ». La radio alternait entre variété française et infos. Nathalie se surprit à aimer simplement rouler. La route effaçait les éclats de disputes, les scènes de tribunal, les appels vidéo avec les enfants adultes.

Un morceau plus joyeux, sil te plaît, demanda Béatrice. Sinon les flashinfos vont reprendre le dessus.

Nathalie changea de station. Une vieille popsong, celle sur laquelle elles avaient dansé à la fin de leurs études, retentit. Béatrice éclata de rire et chanta à tuetête. Un petit souffle de chaleur se libéra en Nathalie.

À midi, elles sarrêtèrent dans un café dautoroute au panneau fané « Le Coin ». Lintérieur sentait la pomme de terre rôtie et la soupe du jour. Une femme en tablier essuyait des verres. À lextérieur, deux camions et quelques berlines étaient garés.

On prend du pot-au-feu et des steaks hachés, déclara avec assurance Béatrice. Et du thé, bien chaud.

Juste une salade et une soupe pour moi, ajouta Nathalie. Je garde le volant.

Elles sassirent près de la fenêtre. Béatrice déposa sur la table des cartes routières imprimées, un carnet où elle comptait noter ses impressions, et un stylo.

Écoute, ditelle, on fait un jour selon ton itinéraire, avec la nuit chez ma cousine. Le lendemain, on part à laventure, au pif. Si on voit un lac, on tourne. Si on tombe sur un musée du chausson, on y va.

Nathalie fronça les sourcils.

Le « pif » me fait peur. On risque de se retrouver dans un trou sans hôtel.

On verra, ricana Béatrice. Peutêtre que ce trou abrite le meilleur gâteau de notre vie.

Nathalie voulait protester, mais le serveur arriva avec les plats. Elle décida de laisser le débat de côté, se contentant de piquer son steak. Leurs modes de vie étaient différents : Béatrice changeait de travail, de ville, dhomme à la moindre envie, tandis que Nathalie construisait un foyer, économisait pour des rénovations, saccrochant à la stabilité.

Après le repas, elles repris la route. Le soleil grimpait, la voiture se réchauffait. Nathalie ouvrit légèrement la fenêtre, laissant lair tiède caresser ses joues. La route était presque droite, les dépassements rares, les postes de police espacés.

Regarde, sécria soudain Béatrice en pointant devant. Un panneau indique « Base de loisirs La Rivière ». On peut se baigner ?

Il nous reste deux heures avant Orléans, rétorqua Nathalie. Jai promis à ma cousine darriver avant le soir.

Tu lui diras que tu es en retard, on nest pas en service, on est en vacances, répliqua Béatrix avec un sourire en coin.

Nathalie serra le volant plus fort, irritée par cette désinvolture.

On ne doit pas décevoir les gens, cest impoli.

Et questil dimpoli de suivre un planning qui ne te convient plus? demanda calmement Béatrice.

Ces mots la touchèrent. Elle resta muette, le panneau restant derrière elle.

Au bout de dix minutes, la chaussée fut interrompue par des travaux. La circulation était réduite à une bande, les voitures sengouffraient les unes après les autres. Des plaques dasphalte manquaient, les roues rebondissaient.

Ralentis, conseilla Béatrice. Il y a des nids.

Je vois, acquiesça Nathalie.

Ses pensées tournaient toujours autour de la remarque de Béatrice : « Un planning qui ne te convient plus ». Quel planning pourrait enfin lui convenir? Vivre seule dans un troispièces? Louer plus petit? Retourner à son ancien poste de comptable ou changer complètement de secteur?

Un camion transportant du gravier passait devant, projetant des cailloux sur le capot. Nathalie décida de le dépasser, pensant que le tronçon était encore assez large.

Pas maintenant, linterrompit Béatrice en voyant le clignotant. Il ny a pas de marquage.

Il roule à quarante, on narrivera pas avant la nuit.

Nathalie se glissa sur la voie opposée. Au loin, les phares dune voiture sapprochaient, mais la distance semblait suffisante. Elle appuya sur laccélérateur. Soudain, la roue droite heurta une large nasse.

Le choc fut violent, la voiture dévia. Nathalie redressa le volant, mais un bruit sec retentit, la « Kia » se détraqua à droite. Elle agrippa le volant, freinant tant bien que mal. Son cœur battait à toute vitesse. Le camion était déjà derrière, la voiture venant en sens inverse freina en clignotant.

Elles sarrêtèrent sur le bascôté, haletantes.

On est vivantes? demanda Nathalie, la voix rauque.

À peu près, répondit Béatrice en détachant sa ceinture. Voyons ce quil y a.

En sortant, la chaleur du soleil les frappa. À droite, un champ, à gauche, la voie lente des voitures. La bande de droite était presque dépourvue de pneu.

Le pneu est foutu, constata Béatrice. Tu as une roue de secours?

Oui, ouvrit Nathalie le coffre, sortit le cric, la clé et la roue de secours, les mains tremblantes.

Laisse, je men charge, proposa Béatrice.

Je peux le faire, insista Nathalie, têtue.

Elle plaça le cric, mais le sol était inégal, le cric glissa. Un juron séchappa. Un filet de sueur perlait sur son front.

Béatrice la regarda en silence, puis sapprocha.

Nath, sérieusement, laissemoi, tu es déjà assez stressée.

Cest ton discours qui me rend nerveuse, cracha Nathalie. « Allonsy, appelons, ne pensons pas aux convenances ».

Je ne tai pas forcée à dépasser, répliqua calmement Béatrice. Cétait ta décision.

Bien sûr, cest toujours ma décision. Le divorce, le pneu crevé, ma vie tout est de ma faute.

Ses mots éclatèrent plus fort quelle ne le voulait. Quelques voitures passèrent, les conducteurs jetaient des regards. Béatrice serra les lèvres.

Tu nas pas à tout porter toute seule, ditelle. Ni le pneu, ni ta vie.

Facile à dire quand on a toujours vécu à sa guise, rétorqua Nathalie. Tu as pu quitter ton travail, sûre de retrouver autre chose. Tu as pu rompre avec ton mari, sûre den trouver un autre. Et moi

Elle bafouilla, se rappelant la cuisine où son exmari empilait ses valises. Son visage épuisé, ses promesses de « changer tout », qui navaient jamais changé.

Et toi? demanda doucement Béatrice.

Jai toujours pensé à ce qui plairait à tout le monde: aux enfants, à mon mari, à la direction. Maintenant que tout le monde est parti, je ne sais même plus ce que je veux, si ce nest arriver à Orléans comme prévu.

Béatrice soupira, sassit près du pneu et vérifia le cric.

Daccord, on change le pneu ensemble, puis on va au garage le plus proche, on vérifie le reste, et on décide où aller ensuite. Sans cris, sans reproches.

Tu voulais la liberté, ricana Nathalie avec amertume. La voilà, coincée au milieu de la route avec un pneu crevé.

La liberté, ce nest pas que la route soit lisse, répliqua Béatrice. Cest pouvoir choisir comment réagir quand ça ne lest pas.

Ses mots sonnaient presque comme une leçon, et Nathalie ressentit un mélange dirritation et de soulagement. Béatrice prit la clé, dévissa les écrous avec assurance.

Ils finirent de changer le pneu en silence. Quelques conducteurs klaxonnaient en signe de soutien; un homme sarrêta même pour proposer son aide, quelles refusèrent poliment.

Quand tout fut prêt, elles remontèrent dans la voiture. Nathalie resta un instant sans démarrer.

Tu as raison, murmurat-elle. Cest ma décision, et jai failli tout gâcher.

Pas tout gâché, rétorqua Béatrice. On est vivantes, la voiture roule, cest déjà ça.

Jai Nathalie avala. Jai peur de reprendre le volant.

Béatrice la fixa.

Je peux prendre le volant, proposatelle. Tu te reposes un peu.

Nathalie hésita. La voiture avait été son dernier repère: elle avait économisé pour elle, signé le crédit, passé le contrôle. Laisser le volant, cétait admettre quelle ne maîtrisait plus tout.

Daccord, mais seulement jusquau garage, acceptatelle finalement.

Elles échangèrent les places. Béatrice guida la « Kia » sur lautoroute. Nathalie, vue de larrière, sentit la tension se dissiper, remplacée par une fatigue douce.

Vingt minutes plus tard, un panneau annonçait « Garage Café Auberge ». Elles prirent la sortie. Un petit garage, quelques boxes, à côté un bâtiment avec linscription « Café La Boule ».

Le mécanicien, un homme dune cinquantaine dannées, examina le pneu.

Il est hors dusage, déclaratil. La gomme est trop abîmée, il faut la remplacer.

Nathalie calcula mentalement le coût. Une nouvelle roue, cétait de largent quelle navait que de peu après le divorce.

Combien? demandatelle.

Il donna le prix en euros. Nathalie poussa un soupir.

Daccord, faitesle.

Pendant que le garagiste travaillait, elles sinstallaient au café. Lair était frais, la climatisation bourdonnait. Un couple avec deux enfants était installé près de la fenêtre, la télévision diffusait une émission culinaire.

Elles commandèrent une assiette docre et du thé. Béatrice mâchait tranquillement, Nathalie sentit le silence peser entre elles.

Jai été dure avec toi, rompit finalement Nathalie. Jai parlé de toi brutalement.

Tu étais stressée, répliqua Béatrice. Jaurais crié aussi.

Mais jy crois vraiment, poursuivit Nathalie, les yeux sur la soupe. Tu sais toujours vivre pour toi. Moi je nai jamais osé. Et chaque fois que tu proposes un changement, ça me serre le cœur.

Béatrice posa sa cuillère.

Tu penses que cest de la liberté, mais cest souvent du chaos, admittelle. Moi aussi jai agi par peur: peur dêtre coincée, peur dêtre abandonnée, alors je partais. Au boulot, javais peur quon voie que je ne suis pas indispensable, alors je me jetais à fond.

Nathalie leva le regard.

Je ne savais pas

Moi non plus, pendant longtemps, ricana Béatrice. Jusquà ce que je commence à suffoquer dans le métro le matin. Le psy ma demandé ce que je voulais vraiment. Je ne savais pas répondre, je ne faisais que pleurer. La liberté, ce nest pas courir à chaque fois au bord du lac, cest dire honnêtement ce quon veut et ne plus vivre pour les attentes des autres.

Nathalie réfléchit. Les mots de son exmari résonnaient: « Tu compliques tout », « On ne parle pas de ça maintenant », « Tu sais que cest dur pour moi ». Elle avait longtemps modelé sa vie à la mesure des autres.

Et si je ne sais pas ce que je veux? demandatelle doucement.

On commence petit, proposa Béatrice. Par exemple, décider comment passer cette journée, pas « comme il faut » mais « comme tu le sens ».

Nathalie observa la route. Le garagiste finissait dinstaller la nouvelle roue. Le soleil déclinait, mais il restait encore un bon bout avant Orléans.

Jai promis à ma cousine, ditelle. Jaimerais vraiment passerElle accepta donc de suivre sa cousine jusquà Orléans, promettant de garder le GPS en mode « improvisation » tout en gardant le pied sur la pédale du frein pour éviter dautres surprises.

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