La nouvelle épouse de mon père vient denlever toutes les affaires de ma mère pendant que je suis au travail.
Véronique, tu mécoutes? Je te demande quand tu rendras le compte! sexclame Marine.
Quoi? Ah, excuse-moi, Marine. Tout sera prêt pour vendredi.
Vendredi? Aujourdhui, on est déjà jeudi! Marine secoue la tête, désapprouvante. Tu nes plus là depuis longtemps. Cest encore à cause de cette Ludivine?
Véronique serre les poings sous la table. Un seul mot, le nom de la nouvelle femme de mon père, forme une boule dans la gorge.
Je ne veux pas en parler.
Tu devrais, Marine rapproche son siège. Tu dois vraiment discuter avec ton père. Il a perdu la tête. Il sest marié avec elle six mois après les funérailles de ta mère!
Huit mois, corriget-elle sans réfléchir. Et mon père, cest un homme adulte, il sait ce quil fait.
Exactement, il ne sait rien! Les hommes de son âge sont très vulnérables. Et cette Ludivine, elle doit sûrement vouloir votre appartement.
Véronique veut répliquer, mais elle sait que Marine a raison. Ludivine a dixhuit ans de moins que son père. Ils se sont rencontrés à lhôpital où elle était infirmière. À lépoque, mon père conduisait encore ma mère aux soins.
Je dois y aller, Véronique ramasse rapidement ses dossiers. On avait dit que je partirais plus tôt aujourdhui.
Va, mais prometsmoi de me rappeler si jamais il se passe quoi que ce soit.
répond Marine. À nimporte quelle heure.
Véronique hoche la tête et sort du bureau. La fine bruine doctobre tombe. Elle remonte le col de sa veste et se dirige vers larrêt. Le trajet jusquà la maison dure vingt minutes en bus, puis cinq minutes à pied. Elle vivait autrefois avec ses parents dans un deuxpièces au troisième étage dun vieil immeuble de neuf étages. Après le décès de ma mère, elle voulait quitter le logement, mais son salaire modeste ne lui permettait pas de louer ailleurs, les loyers étant si élevés que lon ne peut même pas se les payer un mois.
Son père la alors suppliée de rester.
Ma petite, ne me laisse pas seule, lui disaitil. Sans ta mère, je suis comme un corps sans bras. Jai besoin de toi près de moi.
Et elle est restée. Elle cuisine, nettoie, fait la lessive, essayant de combler le vide que la mort de ma mère a laissé. Puis Ludivine apparaît.
Au début, mon père ne faisait que parler dune «gentille infirmière». Puis il traînait plus longtemps lors des balades. Six mois plus tard, il annonce son mariage.
Tu comprends, ma fille, je ne peux pas rester seul. Jai besoin dune femme à mes côtés. Ta mère aurait compris.
Je ne me mets pas à crier. Je sors simplement de la pièce, je ferme la porte et je pleure jusquau matin dans mon oreiller.
Le mariage se fait discrètement, presque pas du tout. On ne nous invite même pas, pas même moi. Japprends tout après coup, quand mon père ramène Ludivine à la maison avec le sceau du passeport.
Voici ma femme, ditil.
Ludivine est grande, blonde teintée, rouge à lèvres éclatant et ongles longs. On dirait quelle a trentecinq ans, alors que mon père prétend quelle en a quarantedeux.
Bonjour, Véronique, tendelle la main. Jespère que nous deviendrons amies.
Je serre ses doigts glacés, je me dirige vers la cuisine. Sur une étagère, au coin, repose la tasse préférée de ma mère, décorée de petites roses. Je la prends, je me remplis deau. Les mains tremblent.
Au début, Ludivine se montre prudente. Elle sourit, senquiert de mon travail, propose son aide. Je reste distante, je réponds par des phrases courtes. Je ne peux pas pardonner à mon père davoir été si pressé. Ma mère vient de mourir et il a déjà trouvé une autre.
Progressivement, Ludivine sinstalle. Elle déplace le lit, change les rideaux du salon, achète de la vaisselle neuve et range les affaires de ma mère loin du placard.
Ta mère était certes une femme de goût, affirmetelle, mais tout cela appartient au passé. Il faut rafraîchir lintérieur.
Je reste silencieuse. Que dire? Lappartement appartient à mon père, je ny suis que de passage.
Un mois plus tard, les soustextes commencent.
Véronique, tu es adulte maintenant. Tu as trentetrois ans, il faut que tu construises ta vie. Vivre chez tes parents, cest tu sais.
Cest ma maison, rétorqueje.
Cest la maison de ton père, rectifiet-elle doucement. Et maintenant la mienne aussi.
Mon père ne participe pas à ces discussions. Il semble sourd, aveugle. Il se promène dans lappartement avec un sourire béat, enlace constamment Ludivine par la taille, lappelle avec des surnoms affectueux. Je ne le reconnais plus. Où est lhomme sérieux, réservé, qui a partagé trenteans avec ma mère dans lamour et lharmonie?
En sortant du bus, je hâte le pas. Jai hâte darriver chez moi, denlever mes chaussures mouillées, de boire un thé chaud. Peutêtre que mon père ne sera pas là, il a promis de passer chez un ami. Alors je pourrai masseoir tranquillement dans la cuisine et penser à ma mère.
Je repense chaque jour à elle: à ses tartes à la chouette, à ses lectures du soir, à ses caresses sur ma tête, à ses promesses que tout ira bien. Même lorsquelle était malade, quand les médecins navaient plus despoir, elle souriait.
Ne sois pas triste, ma petite. Je serai toujours avec toi, disaitelle.
Je sors les clés, jouvre la porte. Le silence règne dans lappartement. Jenlève mes chaussures trempées, je suspends ma veste et monte dans ma chambre.
Je marrête au seuil. La pièce a changé. Je ne saisis pas tout de suite ce qui a bougé, mais le sentiment de vide est si fort quil me coupe le souffle.
Je regarde autour. Le lit est à sa place, le placard demeure, le bureau près de la fenêtre est toujours là. Mais où est la boîte à bijoux de ma mère, toujours sur la table de chevet? Où est la serviette brodée quelle avait faite avant même ma naissance? Où sont les photos encadrées?
Je me précipite vers le placard, jouvre les portes dun geste. Sur létagère supérieure reposait la couverture de ma mère, celle bleue que mon père avait offerte pour notre anniversaire. Elle a disparu.
Non, non, non
Les mains tremblent tandis que je fouille les tiroirs. Le peignoir de ma mère nest plus. Ses livres que je gardais précieusement ont disparu. Lalbum photo, au fond du placard, a disparu.
Tout a disparu.
Je cours dans le couloir, jenvahis la chambre parentale. Tout y est vide: le parfum de ma mère qui trônait sur le vase, son peigne, même son trousseau de maquillage que je nosais jamais jeter.
Que se passetil? murmureje.
La porte souvre, on entend des voix.
quelle soulagement, enfin débarrassés de ces bricoles, dit Ludivine. Je ne comprends pas pourquoi garder les affaires des défunts. Cest une attache malsaine.
Tu as raison, ma chère, répond mon père. Il faut aller de lavant.
Je sors dans le couloir. Mon père et Ludivine sont près du portemanteau, en train denlever leurs manteaux. En me voyant, Ludivine sourit.
Ah, Véronique, tu es de retour. On faisait le ménage pendant ton absence.
Où sont les affaires de ma mère? ma voix résonne, étouffée.
Quelles affaires, ma chérie?
Tout! La boîte, les photos, les livres, les vêtements! Où sontils?
Ludivine soupire comme si cétait un rien.
Je les ai sorties. Certaines sont allées à léglise, dautres jai jetées. Véronique, ta mère est morte depuis plus dun an. Il faut lâcher prise.
Tu tu as fait quoi?!
Le sol me semble seffondrer. Mon père reste silencieux, immobile, les yeux dans le vide.
Papa, tu as entendu ce quelle a dit? Elle a jeté les affaires de maman!
Véronique, ne crie pas, finitpar dire mon père. Ludivine a raison. On ne peut pas vivre dans le passé. Cest malsain.
Malsain? je ne crois pas mes oreilles. Ce sont les souvenirs de ma mère! Cest tout ce qui me reste!
Il te reste les souvenirs, répond Ludivine doucement. Cela ne suffittil pas?
Restitue tout, immédiatement.
Jai peur que ce ne soit plus possible. Le container a déjà été enlevé.
Quel container?
Le conteneur à déchets, hausse Ludivine les épaules. Il y avait plein de vieilles choses, des papiers jaunis. Jai gardé quelques photos, elles sont dans le placard.
Je mapproche, elle recule instinctivement.
Tu navais pas le droit, disje à voix basse.
Je suis la maîtresse du lieu. Jai tout le droit de décider ce qui reste ou part.
Tu nes pas la maîtresse! Tu es étrangère! mon cri se brise.
Véronique! mon père élève enfin la voix. Excusetoi tout de suite. Ludivine est ma femme, tu dois la respecter.
Respecter? Celle qui a jeté tout ce qui rappelait maman?
Ta mère est morte, affirme mon père avec dureté. Tu dois laccepter.
Comment peuxtu dire cela? Vous avez vécu ensemble tant dannées! Elle ta donné cette fille! Elle
Assez, coupe mon père. Jen ai marre de tes remarques, de ton silence, de tes regards sur Ludivine. Jai le droit dêtre heureux.
Au prix des souvenirs de ma mère?
Les souvenirs restent, mais je veux vivre avec Ludivine. Si ça ne te convient pas
Il ne termine pas, mais je comprends.
Daccord, disje. Je pars.
Attends, intervient Ludivine. Personne ne te chasse. Fixons des règles. Cest notre maison, la maison de ton père et la mienne. Tu peux rester, mais tu dois accepter nos limites.
Quelles limites? je demande, épuisée.
Ne pas entrer dans notre chambre, ne pas toucher mes affaires, ne pas transformer lappartement en musée de ta mère.
Je regarde mon père. Il évite mon regard.
Daccord, disje. Comme tu veux.
Je retourne dans ma chambre et ferme la porte. Je massois sur le lit, je serre la tête entre les mains. Les larmes ne viennent pas, seule une abyssale froideur reste.
Les objets de ma mère, la boîte, les bijoux, les souvenirs tout a disparu, jeté comme des ordures.
Je me lève, je vais à la fenêtre. La nuit est tombée, les rares passants se hâtent sous leurs parapluies. Quelque part, dans le conteneur, mes souvenirs gisent parmi les déchets.
On frappe à la porte.
Véronique, cest moi, voix de mon père.
Je ne réponds pas. La porte sentrouvre, mon père entre.
Ma fille, parlons.
De quoi? je demande sans me retourner.
Ludivine voulait bien faire. Elle veut rendre la maison plus confortable.
En jetant tout ce qui rappelait ma mère?
Mon père soupire.
Véronique, je sais que cest dur. Jai aussi du mal. Mais la vie continue. Ludivine ma redonné lenvie de vivre. Ce nest pas mauvais, non?
Et ma mère? Tu las oubliée?
Non, jamais. Je me souviens de Nathalie, chaque jour passé à ses côtés. Mais elle ne reviendra pas. Je ne peux pas rester dans le deuil éternel.
Je me retourne, mon père a siroter du thé. Il a soixantecinq ans, mais paraît plus jeune. Ludivine, visiblement, lui a rendu de la vigueur.
Papa, je ne suis pas contre ton bonheur. Mais pourquoi avoir détruit les souvenirs de maman?
Ludivine na pas détruit les souvenirs, elle a simplement débarrassé les objets qui nous empêchaient davancer.
Tu veux dire quils tempêchaient davancer?
Véronique, sil te plaît, donnenous une chance. Laissenous essayer.
Les bonnes personnes ne jettent pas les affaires dautrui sans demander.
Mon père hoche la tête.
Tu es têtue comme ta mère. Nathalie létait aussi.
Il sort, ferme la porte doucement. Je reste seule.
Je fouille le placard, je retrouve trois photos dans un sac plastique. Trois seules images: ma mère et mon père au mariage, ma mère tenant mon petit corps, ma mère au chalet, souriante, en chapeau de paille.
Je prends mon téléphone, jappelle Marine.
Tu peux mhéberger?
Questce qui se passe?
Je texplique en arrivant.
Daccord, viens tout de suite.
Je mets dans mon sac les trois photos, quelques vêtements de rechange, mon trousseau. Je sors de lappartement où mon père et Ludivine sont à la table, buvant du thé.
Je pars quelques jours, disje.
Où? mon père se tourne.
Chez une amie.
Véronique, ne fais pas la tête, intervient Ludivine. On a eu notre différend, ça arrive. Oublions et repartons sur de nouvelles bases.
Sur une nouvelle base? je ricane. Tu as jeté les souvenirs de ma mère. Comment veuxtu que joublie?
Ce ne sont que des objets! répond Ludivine. Les souvenirs restent.
Pour moi, ces objets sont tout ce qui me relie à elle.
Tu as toujours les souvenirs, tu nas pas besoin de tout ça, nestce pas?
Pas assez, insisteje. Ce nest pas suffisant.
Je sors du café, la pluie sintensifie. Javance sans prêter attention aux gouttes qui ruissellent. La maison de Marine est à quinze minutes à pied. Elle mouvre la porte comme si je lattendais.
Mon dieu, tu es toute mouillée! Enlève ta veste, je tapporte une serviette.
Je rentre, la chaleur menveloppe, un gros chat roux sommeille sur le canapé.
Sèchetoi, dit Marine, me tendant la serviette. Raconte ce qui sest passé.
Jexplique, elle écoute, son visage se durcit.
Elle est devenue folle? sexclame-telle. Comment peutelle jeter les affaires de quelquun dautre?
Elle se croit maîtresse du lieu.
Et ton père?
Il la soutenue. Il a dit quil fallait lâcher prise.
Marine marmonne.
Peutêtre quon peut encore récupérer quelque chose? Quand ils ont sorti le conteneur?
Aujourdhui, midi, elle a dit que cétait fait.
Tu as appelé la déchetterie?
Je secoue la tête. Elle compose le numéro de la société de gestion «Habitat Service».
Après de longs transferts, elle obtient la réponse: le container a déjà été transporté au centre de tri, tout est mélangé, il est impossible de récupérer un objet précis.
Rien à faire, conclutelle, me prenant dans ses bras. Limportant, cest que tu gardes le souvenir de ta mère. Les objets ne sont pas indispensables.
Mais jai besoin de toucher ce qui porte son odeur, comprendstu? murmureje.
Je comprends, serretelle plus fort. On restera ici toute la nuit, on parlera demain.
La nuit passe lentement. Le chat ronronne, moi je reste éveillée, les pensées tournent sans cesse.
Le lendemain, mon père mappelle.
Ma fille, viens, parlJe raccroche, regarde le ciel gris depuis la fenêtre, puis décide de garder les souvenirs intacts dans mon cœur, en avançant doucement vers un avenir où lamour de ma mère guide chaque pas.







