Papa, ne reviens plus si souvent! Dès que tu pars, Maman se met à sangloter et elle pleure jusquau matin.
Jessaie de dormir, de me réveiller, de retomber dans le sommeil, et elle ne cesse de pleurer. Je lui demande: «Maman, pourquoi ces larmes? Estce à cause de Papa?»
Elle répond que ce nest pas des pleurs, mais un petit rhume qui lui fait couler le nez. Or, à mon âge, je sais bien que le rhume ne se manifeste pas en sanglots.
Pierre, le père dOcéane, était assis avec sa fille à une petite terrasse parisienne, remuant son café dans une tasse blanche toute fine, déjà refroidie.
Océane navait même pas touché son cornet de glace, malgré la magnifique création qui trônait devant elle: des boules multicolores, recouvertes dune feuille de menthe et dune cerise, le tout nappé de chocolat.
Toute petite fille de six ans aurait fondu devant ce tableau gourmand, mais pas Océane. Depuis vendredi dernier, elle semblait prête à parler sérieusement à son père.
Pierre resta muet un long moment, puis finit par lui dire:
Alors, quallonsnous faire, ma fille? Ne plus nous voir du tout? Comment vaisje vivre sans toi?
Océane plissa son nez, ce petit nez si charmant, hérité de sa mère, et répondit:
Non, papa. Je ne peux pas non plus vivre sans toi. Faisons comme ça: appelle maman et dislui que chaque vendredi, tu viendras me récupérer à la crèche.
Nous irons nous promener, et si tu veux un café ou une glace, on sarrêtera au bistrot. Je te raconterai tout ce qui se passe entre maman et moi.
Elle réfléchit un instant, puis ajouta:
Et si tu veux voir maman, je te filerai chaque semaine des photos delle sur mon téléphone. Ça te va?
Pierre, sans se départir de sa sagesse, sourit légèrement, hocha la tête et dit:
Daccord, ainsi nous vivrons désormais, ma chérie
Océane poussa un soupir de soulagement, reprit son cornet et, tout en le savourant, se remit à parler, car il restait le point le plus important. Quand les petites perles de couleur touchèrent son nez, formant de drôles de moustaches, elle les lécha dun revers de langue, puis, dun ton presque adulte, reprit:
Papa, lanniversaire de ton père était la semaine dernière. Jai dessiné une carte à la crèche, en coloriant soigneusement le gros «28».
Son visage devint grave, ses sourcils se froncent, et elle déclara:
Il me semble que tu devrais te marier
Et, avec une bienveillance feinte, ajouta:
Tu nes pas encore si vieux, hein?
Pierre, appréciant ce «geste de bonne volonté», ricana:
Tu dirais plutôt «pas trop vieux»
Océane, enthousiaste, poursuivit:
Pas trop, pas trop! Regarde loncle Serge, qui vient deux fois chez maman, un peu chauve déjà. Voilà
Elle montra la tête de loncle en lissant ses petites boucles avec la paume de la main. Pierre, les yeux perçants, sentit la vérité sortir du secret de sa femme.
Alors, elle porta ses deux mains à ses lèvres, arrondit ses yeux, signe de terreur et de confusion.
Oncle Serge? Lequel, celui qui vient souvent chez vous? Le chef de maman? lança Pierre à mivoix, presque à lensemble du bistrot.
Je ne sais pas, papa Peutêtre le chef. Il mapporte des bonbons et un gâteau pour tout le monde. balbutia Océane, désemparée par la réaction de son père.
Elle hésita à révéler ce secret à son père, surtout à ce «père un peu délirant».
Pierre, les doigts enlacés sur la table, scruta longuement leurs mains. Océane comprit que son père venait de prendre une décision cruciale.
Elle, déjà presque femme, savait que les hommes sont souvent têtus et quils ont besoin dun petit coup de pouce, surtout quand ce coup vient dune femme chère à leur cœur.
Après un long silence, Pierre poussa un grand soupir, leva la tête et déclara, avec la solennité dun Othello posant sa question fatidique à Desdémone, même sil ne connaissait ni lun ni lautre.
Allons, ma fille. Il se fait tard, je te ramènerai à la maison et jirai parler à maman.
Océane ne demanda pas le sujet de la conversation, mais comprit que cétait important. Elle reprit son cornet, le dévora dune traite, puis, consciente que la décision de son père dépassait le goût dune glace, planta son couteau à la crème sur la table, essuya ses lèvres avec le revers de la main, se moucha, et, en le regardant droit dans les yeux, déclara:
Je suis prête. Allonsy.
Ils ne marchèrent pas, ils coururent presque. Pierre filait sur les marches, tenant fermement la petite main dOcéane qui, comme un drapeau, sélevait au vent.
En arrivant à lescalier, les portes de lascenseur se refermèrent lentement, emportant un voisin vers le haut. Pierre, un peu perdu, lança à Océane:
Alors? Qui attendon? On est au septième étage, ce nest pas loin.
Il souleva sa fille dans les bras et se précipita dans le couloir.
Lorsque la porte souvrit enfin, la mère, Marion, apparut. Pierre, le cœur battant, sécria:
Tu ne peux pas faire ça! Qui est ce Serge? Je taime, et nous avons Océane
Sans lâcher Océane, il serra aussi Marion dans ses bras. Océane les enlacia tous les deux autour du cou, ferma les yeux, car les adultes sembrassaient.
Ainsi les deux adultes un peu maladroits furent consolés par une petite fille qui les aimait tous les deux, qui saimaient eux-mêmes, mais qui gardaient leurs fiertés et leurs rancœurs.
Que pensezvous de tout ça? sexclama-t-il, un sourire en coin.
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