Je ne donnerai pas les clés

Je ne donnerai pas les clés

Tu te rends compte quon a enfin réussi ? ai-je demandé à Serge, debout au milieu de la pièce vide, la clé dans la main. Le métal était froid et lourd, et je la serrais si fort que les dents laissaient de petites marques rouges dans ma paume.

Je men rends compte, a-t-il répondu, menlaçant par derrière, le menton posé sur ma tête. Cest chez nous.

Chez nous. Ce mot me semblait presque étrange, alors je lai prononcé tout haut, juste pour voir comment il résonnait dans ces murs encore imprégnés de lodeur de peinture. Serge et moi avons passé cinq ans à déménager dun appartement loué à un autre. Dabord un minuscule studio chez la copine de lamie de Jeanne à Bondy, puis deux chambres dans une colocation à Montreuil, puis un autre petit deux-pièces, déjà convenable, mais avec une propriétaire qui débarquait sans prévenir pour vérifier si on rangeait bien ses casseroles. Cinq ans. Jai quarante-deux ans, Serge en a quarante-six. On est adultes, mais il nous aura fallu cinq ans déconomies, de congés annulés, de petits boulots, et un cadeau de ma mère pour mes quarante ans pour enfin sinstaller sur un sol rien quà nous.

Lappartement nétait pas très grand. Deux pièces dans un immeuble des années soixante-dix à Ivry-sur-Seine, troisième étage, vue sur la cour. Serge répétait que cétait le meilleur choix quon ait vu, et jétais daccord, même si la première fois que lagent nous a fait visiter, létroitesse de lentrée ma presque inquiétée. On ne pouvait mettre quune armoire, et encore, il fallait choisir laquelle. Mais ensuite jai vu la cuisine. Elle donnait à lest, et le matin, le soleil y entrait en force. Jai tout de suite imaginé boire mon café là tout en regardant les pigeons se réveiller dans la cour. Alors tout était décidé.

On a emménagé à la mi-septembre, à peine les travaux finis, la peinture encore fraîche. Serge portait les cartons, moi je rangeais la vaisselle, on discutait du meilleur endroit pour le canapé et on riait en constatant quon le voulait tous les deux près de la fenêtre, alors quil ny en avait quune. Finalement, on la mis au centre, et cétait encore mieux. La voisine den dessous, Madame Dubois, une dame âgée, a sonné pour offrir une tarte aux poireaux. Elle a dit quelle était contente davoir enfin des gens normaux ici. Cest là que jai compris : voilà, on est vraiment chez nous.

Mais dès ce premier soir, alors quon mangeait la tarte assis par terre, table pas encore montée, Serge est brusquement devenu sérieux.

Je dois appeler maman, a-t-il dit. Elle serait vexée si on ne linvitait pas pour la pendaison de crémaillère.

Jai repoussé mon morceau de tarte.

Serge…

Jeanne, cest ma mère.

Je sais bien. Je demande juste une journée. Une journée rien que pour nous.

Daccord, a-t-il admis. Juste un jour. Et samedi, on invite tout le monde.

Jai hoché la tête. Cette unique journée à nous, cétait déjà ça.

Concernant ma belle-mère, Françoise Lefèvre, je pourrais parler longtemps sans jamais vraiment toucher lessentiel. Car le principal chez elle, ce nest pas ce quelle fait, mais comment elle le fait. Elle ne crie jamais. Elle ne gronde jamais. Elle entre dans une pièce, inspecte lentement, à la recherche du moindre écart, quelle finit toujours par relever. Et ensuite, elle le signale, non dans le reproche, mais comme une faveur. « Jeanne, je tenais juste à te dire que cette étagère penche un peu. Tu ne ten es peut-être pas rendue compte. » Je lavais bien vu, moi. Mais comme le mur était de travers, rien à faire. Expliquer ça à Françoise, cest comme expliquer au vent pourquoi il souffle du mauvais côté.

Elle a soixante-et-onze ans. Elle a été comptable en chef dans une entreprise toute sa vie ; elle a toujours eu le dernier mot. Son mari, Bernard Lefèvre, doux et calme, passionné de pêche et de vieux films français, subit les décisions de Françoise comme sil était son employé. Pas méchamment. Juste sans appel. Bernard depuis longtemps ne discute plus. Serge, élevé dans cette atmosphère, non plus.

Je lai compris au troisième mois de notre relation : la première fois que je suis allée chez ses parents, Françoise avait dressé une belle table. Elle ma demandé ce que je faisais. Je lui ai dit que je travaillais comme graphiste dans une agence de publicité. Elle a acquiescé en lâchant : « Ah, ça ne doit pas être trop difficile. » Sans malveillance. Juste comme une évidence. Je ne répondis rien, jai mangé ma bouchée. Depuis ce jour, je me taisais et mangeais.

Huit ans que ça dure. Huit ans depuis notre mariage. Et pendant cinq ans de locations, Françoise me rappelait régulièrement quà quarante ans, les adultes possèdent un appartement. Elle ne parlait jamais directement de nous. Elle vantait la fille des voisins, Isabelle : « Elle, au moins, a pris un prêt à trente ans. » Ou le cousin qui, avec un salaire inférieur au nôtre, a acheté un deux-pièces. Elle savait toujours tout. Sur tout.

Désormais, on avait notre appartement, et le samedi nous avons invité les proches. La sœur de Serge, Marianne, avec son mari, ma copine Claire, deux collègues de Serge. Et, bien entendu, Françoise et Bernard.

Ils sont arrivés les premiers. Au bruit de la sonnette, jai senti une tension familière pas douloureuse, juste un fond dexamen. Comme avant un oral que lon pense réussir mais tout de même.

Serge a ouvert. Françoise est entrée, serrant un gros bocal de cornichons maison et un gâteau emballé. Bernard la suivait, bouteille de crémant à la main, lair de savoir que la soirée durerait longtemps.

Nous y voilà, dit Françoise en inspectant.

Une courte pause trois secondes dont jai appris à discerner la signification. Elle scrutait lentrée. Une armoire, un miroir, une étagère à clés. Le portemanteau venait de « LAtelier du Logis », petit magasin de meubles de quartier.

Entrée étroite, a-t-elle constaté, sans jugement.

Mais confortable, a ajouté Serge.

Bien sûr, bien sûr, et la voilà filant vers la salle.

Je la suivais, voyant notre appartement à travers ses yeux. Canapé pas près de la fenêtre. Une bibliothèque penchée (les vieux immeubles). Les rideaux que javais choisis, rayés beige : pour moi, clairs et modernes ; pour elle, potentiellement salissants.

Ah, des rideaux clairs Ils vont vite se salir.

On les lave, ai-je répondu.

Elle ma alors regardée, sans irritation, comme on regarde quelquun qui énonce une évidence à contre-temps.

Oui, Jeanne. Je disais ça simplement.

Bernard sest faufilé en cuisine, observant la cour par la fenêtre. Jen fus reconnaissant.

Les invités arrivent à sept heures. Lambiance se réchauffe. Claire offre des chrysanthèmes orange, lumineux, qui égayent la cuisine. Marianne membrasse sincèrement : « Enfin chez vous, Jeanne, je suis heureuse pour vous. » Les collègues de Serge Luc et Philippe trouvent aussitôt matière à discuter pêche avec Bernard ; si bien quil faut les appeler deux fois à table.

Françoise sinstalle en bout de table, non parce quon la invitée, mais parce quelle occupe toujours « sa » place. Elle boit peu, mange proprement, commente les voisins de son immeuble à Montreuil, interroge sur les prix des travaux, hoche la tête, déjà au courant de tout.

À un moment, Claire raconte une anecdote drôle sur le chauffe-eau de leur premier appart, qui ne démarrait quaprès un coup. Tout le monde rit. Françoise sourit, puis ajoute :

Cest parce que les jeunes prennent nimporte quoi. Il faut bien choisir.

Claire cesse de rire. Je lui sers du vin.

Après le dessert, Marianne et son mari partent récupérer les enfants, puis Luc et Philippe sen vont, ensuite Claire, qui membrasse dans lentrée et murmure « Courage » sur un ton qui me fait comprendre quelle fut attentive tout le soir.

On reste à quatre. Serge débarrasse, je fais la vaisselle. Bernard sest assoupi sur le canapé, télécommande en main. Françoise entre en cuisine.

Laisse-moi taider.

Non, cest bon.

Alors tant pis. Elle se poste à la fenêtre. Puis : Lappartement est pas mal. Petit, évidemment, mais acceptable.

Jessuie mon assiette.

Moi, ça me plaît.

Tu aimes toujours ce que tu as. Cest une qualité, Jeanne. Avec toi, Serge a la vie facile.

Jai eu du mal à piger si cétait un compliment ou pas. Elle non plus, sûrement.

Jeanne, je voulais te demander dit-elle soudain, voix plus ferme. Vous me donnerez un double des clés ?

Jai laissé tomber mon assiette.

Pardon ?

Je veux un double des clés. Pour venir, vous aider. Serge rentre tard, toi aussi. Je pourrais passer en journée, vérifier que tout va bien, arroser les plantes, faire la poussière. Ce nest pas un problème, je suis à la retraite, jai du temps.

Trois secondes de silence.

Françoise, cest gentil, mais on na pas besoin daide.

Comment ça, pas besoin ? lexpression sest légèrement durcie sans sénerver. Je ne dis pas que vous manquez de soin. Je dis que je pourrais aider. Cest différent.

On sen sort.

Jeanne, ne sois pas têtue. Une clé, ce nest quune clé. Je ne suis pas une étrangère. Je suis la mère de Serge.

Serge est alors entré, les dernières assiettes en main. Il sest arrêté, a senti latmosphère.

Il y a un souci ?

Aucun souci, répond Françoise. Je demande un double des clés, pour aider. Cest normal, Serge. Quand ton oncle Paul avait un appart à Clamart, ta tante Mireille passait tout le temps, personne ne sen plaignait.

Serge sest tourné vers moi.

Jeanne ?

Voilà, tout se jouait ici. Je lai ressenti, pas dans la tête, mais au creux du ventre. Huit ans à ravaler des mots. Huit ans à me dire que ce nétait pas grave, mieux valait ne pas faire dhistoires. Et à chaque fois, un petit morceau de moi seffaçait. Huit ans, ça finit par faire beaucoup.

Non, ai-je dit.

Françoise a haussé les sourcils.

Quoi, non ?

Jai essuyé mes mains. Lentement. Pas pour gagner du temps, mais pour bien sentir le sol sous mes pieds, que ce plancher était à nous, que cétait notre cuisine.

Non, nous ne vous donnerons pas de clé. Cest notre appartement, et on souhaite que tous nos visiteurs préviennent avant. Tout le monde, y compris vous.

Jeanne, a dit Françoise, comme on le dirait à un enfant. Tu réagis de façon excessive. Je parle daider, cest tout.

Je vous crois. Mais on ne donnera pas de clés.

Serge, elle sest tournée vers son fils. Dis-lui.

Ce moment-là, je ne loublierai pas. Serge, debout près du frigo, regardait dabord sa mère, puis moi. On voyait la lutte, lhabitude de céder enracinée depuis lenfance. Mais je savais quil se rappelait aussi les cinq ans déconomies, les vacances annulées, mes week-ends à faire des logos pour des petits commerces, toute la sueur mise dans ce projet. Il se souvenait de la signature chez le notaire, de la clé lourde dans ma paume.

Maman, dit-il, Jeanne a raison. Nous ne donnerons pas de clé.

Le silence était si dense quil en devenait palpable.

Tu es sérieux ? dit Françoise sans interrogation, juste pour marquer.

Sérieux. Si tu veux venir, tu appelles. Tu seras toujours la bienvenue. Mais sans prévenir, même avec une clé, ce nest pas ce quon veut.

Françoise nous a longuement observés. Puis elle se tourna sans expression. Dans la chambre, elle réveilla Bernard doucement, et, un instant après, ils étaient dans lentrée. Bernard contemplait ses chaussures comme sil les découvrait.

Merci pour la soirée, dit Françoise, polie. Félicitations pour lemménagement.

Maman, tenta Serge.

Ça va, Serge. Il est tard. On doit y aller.

Ils sont partis. Jai fermé la porte et, dos à elle, je me suis laissé glisser. Serge était là, silencieux.

Ça va ? a-t-il demandé.

Je ne sais pas encore, ai-je avoué. Et toi ?

Moi non plus.

On est repartis à la cuisine. Jai fait du thé. Serge sest assis, regardant la bouilloire, puis a lâché :

Jaurais dû faire ça depuis longtemps. Pas juste aujourdhui.

Tu las fait aujourdhui. Cest déjà ça.

Elle sera fâchée.

Je sais.

Longtemps.

Oui, Serge.

Il a pris sa tasse, la gardée dans ses mains. La cour, dehors, sombre et calme. Au loin, le train passait.

Tu as eu du courage, a-t-il dit. Cest toi la première à avoir dit non.

Je nai rien répondu. Je sentais juste cette sorte de tremblement sous mes côtes sapaiser. Sans disparaître, juste sadoucir.

Les jours suivants furent étranges. Pas mauvais, juste particuliers. Françoise ne téléphonait plus. Avant, elle appelait Serge tous les deux ou trois jours, pour des broutilles : demander des nouvelles, rapporter les potins des voisins, rappeler un anniversaire. Le téléphone restait muet désormais. Serge le vérifiait plus souvent quavant. Je voyais comment il le prenait, le reposait.

Appelle-la toi, ai-je suggéré.

Non, a-t-il tranché. Quelle appelle dabord.

Jai respecté sa décision.

Cest finalement Marianne qui a téléphoné, trois jours après la crémaillère.

Jeanne, maman ne ta pas appelée ?

Non.

Nous non plus. Papa dit quelle est « contrariée ». Quest-ce qui sest passé ?

Jai narré, brièvement. Marianne a écouté en silence.

Je comprends, a-t-elle fini par dire. Tu as eu raison.

Tu crois ?

Oui. Quand on a eu notre appart avec Paul, jai cédé et donné les clés. Elle passait. Pas tous les jours, mais trois fois par semaine. Paul en pouvait plus. Un jour, jai « perdu » le double, et je nen ai pas refait. Elle a boudé quatre mois. Mais après, ça allait mieux.

Donc, ça risque de durer.

Ça se peut. Mais après, ce sera différent.

Le mot « après » ma accompagnée tout ce temps. Comme une petite lumière dans un long couloir.

On prenait possession de lappartement. Jai acheté un grand cactus au marché et lai déposé sur le rebord de la cuisine. Près de lui, la tasse en céramique décorée de hérissons, offerte par Claire, que javais toujours gardée à labri, par crainte quelle ne casse en location. Désormais, elle était en vue. Un petit plaisir inattendu.

Serge a enfin fixé létagère dans la salle de bains avec la petite lumière quil voulait, juste au-dessus du miroir. On a trouvé un lampadaire ambré dans la boutique « Coin Lumière » au coin de la rue. Le soir, la lumière chaude transformait la pièce, la rendant douce, réconfortante.

Je travaillais de chez moi trois jours par semaine ; ces jours-là, lappartement mappartenait vraiment. Je préparais du café, jécoutais ce que je voulais, sans redouter quon frappe à la porte. Nouveau sentiment. Au fil des jours, jai compris : cétait la sûreté. Me sentir en sécurité chez moi. En vérité, ce nétait pas aussi évident que jaurais cru.

Françoise gardait le silence.

Une première semaine passa. Puis une deuxième. Serge est allé voir ses parents tout seul un dimanche. Il men a parlé ensuite. Sa mère était froide, parlait peu, Bernard évoquait un parcours de pêche hivernale, visiblement soulagé de changer de sujet.

Comment elle allait ?

Boudeuse. Mais digne. Tu connais maman : pas de larmes, pas déclats. Juste le visage fermé.

Quel genre de visage ?

Comme ça il mimait un menton levé, un regard lointain, la bouche pincée, mais pas tout à fait triste.

Jai ri, puis arrêté, mal à laise.

Serge, cest dur pour toi ?

Oui, a-t-il admis. Mais je ne regrette pas. Si javais dit « Prends donc les clés, maman », je ne me serais plus respecté.

Il la dit sans emphase, ce qui a rendu ses paroles sincères.

Un mois sest écoulé. Puis un autre. Françoise appelait Serge, brièvement, chaque dimanche soir. Demandait sil allait bien, évoquait les problèmes de genou de Bernard, conseillait de consulter un médecin. Jamais un mot sur lappartement, ni les clés. Serge répondait laconiquement, puis raccrochait, lair davoir traversé quelque chose de désagréable.

Je pensais plus souvent à ma belle-mère que je ne lavouais. Sans rancœur. Plutôt avec une compréhension neuve qui naît quand on voit au-delà du rôle tenu dans sa vie. Françoise avait été cheffe partout : travail, maison. Elle organisait, décidait, dirigeait. Elle avait élevé Serge et Marianne pratiquement seule, car Bernard, brave homme, suivait plus quil ne conduisait. Elle avait décroché lappart de Montreuil malgré toutes les difficultés. Le contrôle, cétait sa façon daimer. Elle ne savait pas faire autrement.

Je ne lexcusais pas. Je comprenais, cest tout.

Claire minterrogeait à chaque rencontre, souvent dans un petit salon de thé, « La Théière de cuivre », près du métro Saint-Mandé, pas tant pour le charme du lieu cétait calme, on navait pas besoin de hausser la voix. Claire prenait toujours un cappuccino et un croissant, moi un allongé et parfois quelque chose à la citrouille, selon la saison. En novembre, jai dégusté une soupe potiron. Le froid aidant, la soupe était parfaite.

Elle fait encore la tête ? ma demandé Claire, les mains autour de sa tasse.

Toujours.

Ça peut durer.

Marianne dit jusquà quatre mois.

Et toi, tu le vis comment ?

Jai cherché à répondre honnêtement.

Je naime pas cette distance. Pas par regret de ma décision, mais ce silence, ça pèse. Je me dis parfois que jaurais pu le dire autrement.

Sinon, tu naurais pas été comprise.

Peut-être.

Jeanne, tu nas rien fait de mal. Tu as juste dit non.

Je le sais. Mais parfois, « non », cest tout un monde.

Claire réfléchit.

Rappelle-toi comment tu te sentais quand la propriétaire débarquait à limproviste.

Je me suis rappelé. Madame Grosjean. Petite, toujours en manteau marron. Elle venait souvent les mercredis, parfois plus. Elle toquait, entrait, inspectait la cuisine, la salle de bains. Elle disait « juste pour vérifier ». Un jour, je sortais de la douche, peignoir sur le dos, elle était là, comme si cétait elle chez elle. Parce que cétait le cas. Moi, je nétais rien.

Cétait affreux, ai-je reconnu.

Voilà. Maintenant, cest chez toi. Pour de vrai.

Cétait vrai. Jétais chez moi.

Décembre est venu avec le froid et les longues nuits. Nous avons acheté un petit sapin de Noël, vivant, sur le marché près du métro. Nous avons ressorti les décorations, trimballées de déménagement en déménagement, dans la même boîte marquée « Noël ». Parmi elles, un père Noël en verre au nez écaillé, acheté avec mon tout premier salaire, avant Serge. Il trônait toujours en premier.

Pour le réveillon, on na invité personne. Nous deux, vieux film à la télé, clémentines, et des plats rigolos que javais préparés. À minuit, on a trinqué au balcon. Il faisait moins huit, on a vite claqué la porte en riant.

Belle année, a dit Serge.

Malgré tout ?

Justement, malgré tout.

Jai compris. Cette année était belle précisément grâce aux épreuves franchies ensemble.

Françoise a appelé le huit janvier. Pas Serge. Moi.

Jai vu son nom, suis resté plusieurs secondes à observer lécran. Puis jai décroché.

Jeanne, dit-elle. Elle utilisait toujours mon prénom complet pour les choses sérieuses.

Françoise.

Je voulais vous souhaiter la bonne année. Un peu en retard.

Merci. À vous aussi.

Silence.

Alors, comment ça va ?

On sinstalle. On prend nos marques.

Vous avez mis un sapin ?

Oui, un vrai.

Cest mieux.

Nouveau silence. Je fixais mon cactus, tout fier sur le rebord de la fenêtre.

Jeanne, reprit-elle, et cette fois, il y avait dans sa voix autre chose. Pas de la douceur, mais un effort. Comme si elle portait un poids quelle ne voulait pas montrer. Jaimerais venir. Un jour. Si cela ne vous dérange pas.

Pas du tout. Appelez avant. On sarrangera.

Bien sûr. Je téléphonerai.

Très bien.

Voilà. Dis-le à Serge.

Je lui dirai.

Elle a raccroché. Je suis resté assis, le téléphone en main, encore vingt secondes sans bouger. Puis je me suis levé, jai bu un verre deau doucement, jusquà la dernière goutte.

Le soir, jai raconté à Serge.

Elle a vraiment appelé ? Il sest assis, incertain entre soulagement et méfiance.

Oui. Elle veut passer. Elle annoncera à lavance.

Cest tout ?

Cest tout.

Il demeura silencieux.

Voilà.

Voilà.

Il a soupiré. Ni content, ni inquiet. Un long soupir de chose en suspens un peu dénouée.

Tu es contente ?

Jai réfléchi.

Je ne sais pas encore. On verra comment elle appelle, comment ça se passe. Ce nest quune étape, Serge. Pas la fin.

Oui, a-t-il dit. Une étape.

Elle a rappelé fin janvier. Un vendredi soir, alors que nous étions tous deux à la maison.

Serge ? On pourrait venir dimanche ? Si cela vous convient.

Attends, je demande à Jeanne.

Il ma regardée. Jai fait oui de la tête.

Cest bon, maman. Venez pour midi.

Daccord. Je ferai une tarte. Aux pommes, tu aimes.

Jadore.

Le dimanche, ils sont arrivés à midi pile. Françoise avait le même pardessus que pour la crémaillère, un nouveau foulard bleu nuit. Bernard portait la tarte, emballée dans un torchon.

Une légère gêne régnait dans lentrée. Françoise a regardé autour, mais cette fois, rien sur létroitesse. Elle a simplement enlevé ses chaussures, est entrée.

Ah, plus darbre de Noël

Il est rangé.

Dommage. Les vrais sont beaux longtemps.

On buvait autour de la table. Bernard racontait ses soucis de genou, rien de grave. Françoise me questionna sur mon travail. Je lui ai vite parlé dun nouveau projet de logo pour une petite boulangerie, trois pistes, le client a choisi celle à laquelle je croyais le moins, mais cétait visiblement la bonne. Françoise écoutait sans affectation.

Eh bien, il y a quelque chose, dans ton boulot, alors. Si les gens choisissent deux-mêmes.

Oui, il y a.

Tant mieux.

Après le café, Bernard a voulu voir la cour depuis la cuisine, il disait avoir aperçu sur la photo un joli coin. Serge la accompagné, ils sont restés discuter pêche, visiblement.

Je suis restée avec Françoise dans le salon. Elle observait le lampadaire.

Belle lumière. Chaleureuse.

On aime beaucoup.

Silence. Puis :

Jeanne, je ne serais pas venue tous les jours, tu sais.

Je lai regardée. Elle, le lampadaire.

Peut-être pas tous les jours.

Elle a esquissé un sourire, pas vexée, plutôt consciente quon la voit telle quelle est.

Je ne demande plus les clés, dit-elle. Pour que tu saches.

Je sais.

Bon. Elle a bu une gorgée de thé. Il est bon, ton thé. Doù vient-il ?

« Pré fleuri », une petite marque locale. Découvert un peu par hasard.

Tu me noteras le nom ?

Bien sûr.

Dehors, le ciel était pâle, sans tristesse. Cette lumière de janvier, diffuse, adoucissait tout. Le cactus dressé sur lappui, la tasse à hérissons à côté. Françoise, sur notre canapé, sa tasse à la main. Ce nétait ni bien ni mal. Simplement ainsi.

En février, nouvel appel : jeudi soir, elle demande si elle peut venir samedi. On dit oui. Elle arrive avec de la confiture de prunes maison, et Bernard avec un poisson sous vide, restes de la pêche.

Après leur départ, Serge avoue sa surprise, il croyait quelle attendrait, ou inventerait un autre prétexte.

Elle en inventera peut-être, ai-je dit.

Peut-être. Mais pour linstant, non.

Pour linstant.

On faisait la vaisselle ensemble. Dehors, la nuit tombait, la cour silluminait. Un passant promenait un chien à longs poils clairs, qui fouillait la neige, éternuait.

Tu crois que ça va continuer comme ça ? demande Serge.

Je regarde lassiette que je viens dessuyer : blanche, liseré bleu, achetée par nous le premier mois.

Je ne sais pas. On verra.

Dehors, le chien a trouvé ce quil cherchait, a remué la queue, son maître la caressé. Ils sont passés, laissant la lumière des réverbères tranquille sur la neige.

Serge, ai-je dit.

Oui ?

Rien. Juste comme ça.

Il a souri. Jai replacé lassiette sur notre étagère. Dans notre cuisine. Chez nous.

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