Estimant sa mère comme un fardeau, le fils l’a placée dans la maison de retraite la moins chère. ‘Quel était votre nom de jeune fille ?’…

Trouvant sa mère encombrante, le fils la plaça dans la maison de retraite la moins chère. « Votre nom de jeune fille ? »…

Anne-Marie Lefèvre tourna lentement la tête et le regarda droit dans les yeux. « Non, Julien, murmura-t-elle doucement mais distinctement, ne mens pas. Pas maintenant. » Sous ce regard dépourvu de tout jugement, empreint seulement d’une douleur maternelle infinie, Julien eut soudain envie de s’échapper de la voiture et de courir sans se retourner.

Il comprit brusquement quil commettait la plus grave erreur de sa vie. Une erreur quil ne pourrait peut-être jamais réparer. Mais le taxi virait déjà vers les grilles grises ornées dune enseigne écaillée, et il ny avait plus de retour en arrière. La voiture sarrêta devant un bâtiment de briques grises, écaillées, entouré darbres rachitiques aux branches nues.

Lenseigne « Maison de Repos LÉclat dAutomne » était peinte en lettres administratives, la rouille suintant sous la peinture. Lendroit ressemblait moins à un havre quà une épave, dernier refuge pour ceux dont le navire avait sombré depuis longtemps. Julien paya le chauffeur sans croiser son regard et aida sa mère à descendre. Sa main dans la sienne était froide et légère, comme une patte doiseau.

Lair était différent ici, loin de lagitation urbaine. Il sentait lhumidité, les feuilles pourries et quelque chose dindéfinissablement délétère. Par une fenêtre entrouverte au rez-de-chaussée filtrait le son dune télévision et une toux sénile. Anne-Marie sarrêta, contemplant le paysage désolé.

Sur son visage, ni peur ni désespoir, seulement une curiosité distante, comme si elle était une touriste égarée dans un lieu étrange et peu accueillant. « Nous y voilà », dit Julien avec une fausse jovialité, en saisissant son sac. « Allons, on nous attend. » À lintérieur, un long couloir éclairé par une lumière blafarde les accueillit.

Les murs, peints dun vert administratif écœurant, étaient striés de fissures. Le sol, recouvert dun linoléum usé jusquà la trame, grinçait à chaque pas. Lair était lourd de chlore, de nourriture bon marché et de vieillesse. Derrière les portes entrebâillées des chambres, des bribes de conversations, des gémissements, des marmonnements.

Assises sur un canapé défoncé, deux vieilles dames en robes de chambre identiques fixaient le vide. Lune delles tourna lentement la tête vers eux, et sa bouche édentée sétira en un sourire étrangement sinistre. Julien frissonna. Il sentit un désir presque physique de faire demi-tour et demmener sa mère loin dici, nimporte où.

Retourner dans son vieil appartement, ou même dans sa maison en travaux. Mais il imagina le visage de Sophie, ses yeux froids et réprobateurs. Il entendit sa voix : « Encore une faiblesse, Julien. Je savais quon ne pouvait pas compter sur toi. » Alors, il se força à avancer.

Enfant, il sétait souvent imaginé lenfer. Après avoir lu des livres, il se représentait des rivières de feu et des chaudrons de poix bouillante. Mais maintenant, il comprenait que le véritable enfer était autre. Il sentait le chlore, il était peint en vert, et régnait en lui un silence assourdissant de désespoir.

Un souvenir denfance émergea, aussi soudain que vif. Il avait sept ans. Avec Antoine, ils construisaient une cabane derrière la maison. Julien sétait coupé, le sang coulait, il avait mal et peur. Il pleurait. Antoine, de trois ans son aîné, examina la blessure avec sérieux, la lava à leau de la pompe et la banda avec une feuille de plantain.

« Pleure pas, petit, avait-il dit de sa voix grave. Je serai toujours là pour te protéger. Toujours. » Où es-tu maintenant, Antoine ? Pourquoi nes-tu pas là ? La pensée était si nette que Julien tressaillit. Il navait pas pensé à son frère depuis des années, sefforçant deffacer son souvenir comme une gêne inutile.

La mort dAntoine lors de son service militaire avait été une tragédie familiale, mais pour Julien, dans ses rares moments dhonnêteté, elle avait aussi été une libération. Il sétait débarrassé de la comparaison perpétuelle, de lombre de ce frère aîné, plus intelligent, plus fort, que leur mère, semblait-il, aimait davantage.

« Vous devez voir la directrice », lança une voix féminine. Derrière le comptoir encombré de papiers, une jeune femme en blouse blanche les interpella. « Elle est occupée. Vous pouvez attendre. Ou confier les documents à linfirmière pour ladmission. »

« Élodie, accueille la nouvelle résidente. » La porte du bureau voisin souvrit, et une femme dâge moyen apparut. Un visage fatigué mais bienveillant, une coupe courte, des yeux marron attentifs. Elle portait une tenue médicale simple, impeccablement propre et repassée, contrastant avec le reste du bâtiment.

« Entrez », dit-elle en faisant un signe de tête à Julien et Anne-Marie. Son regard glissa sur le visage de la vieille dame avec une compassion professionnelle, puis sarrêta sur Julien. Il ny avait pas de jugement, seulement une tristesse discrète.

Le bureau de linfirmière était petit mais, étonnamment, accueillant. Un pot de géranium sur le rebord de la fenêtre, un calendrier avec des chatons au mur. Un îlot de vie au milieu dun royaume de déclin.

« Asseyez-vous », proposa Élodie en désignant deux chaises. « Je suis Élodie Martin. Je moccuperai de votre maman. » Anne-Marie sassit docilement, posant son sac sur ses genoux. Julien resta debout, adossé au chambranle. Il se sentait intrus, étranger.

« Les documents, sil vous plaît. » Julien lui tendit le dossier contenant le passeport de sa mère, les certificats médicaux et ladmission. Élodie commença à remplir le formulaire, posant les questions habituelles. Date de naissance, groupe sanguin, antécédents, allergies. Julien répondait à sa place, tandis que sa mère semblait absente, indifférente. Il parlait vite, sèchement, pressé den finir avec cette formalité humiliante.

Soudain, Élodie sadressa directement à la vieille dame, sa voix devenue douce. « Ne vous inquiétez pas, ce nest pas un palace ici, mais nous prenons soin des nôtres. Personne ne vous fera de mal. » Anne-Marie leva les yeux vers elle, et une lueur de gratitude y brilla. Cétait la première personne ici à lui parler comme à un être humain, et non à un objet.

Julien ressentit une pointe de jalousie. Une inconnue avait su trouver les mots en deux minutes, alors que lui, son fils, navait pas obtenu un seul mot delle durant tout le trajet.

« Bon, presque terminé », déclara Élodie en tournant la page du dossier. « Quelques formalités encore. Situation familiale : veuve. Enfants. » Elle regarda Julien. « Fils. Julien Moreau. Cest bien ça ? »

Il grogna une confirmation. Elle nota dune écriture soignée, presque calligraphique. Julien observa son stylo, ses mains bien soignées, et songea que cette femme était manifestement à sa place. Elle dégageait une élégance naturelle, une intelligence, totalement déplacées dans ce lieu misérable.

Élodie releva les yeux. Son regard se posa de nouveau sur Anne-Marie, mais cette fois avec une curiosité étrange, presque tendue. Julien crut quelle allait poser une question, mais elle hésita. Il mit cela sur le compte de lhabitude des soignants à voir en chaque patient une énigme.

Il était loin dimaginer que la prochaine question de cette femme calme et lasse allait faire exploser son monde, réduisant en fragments la vie quil avait si soigneusement construite.

« Dernier point », annonça Élodie dune voix sourde, comme étouffée. « Le nom de jeune fille. Pour les archives. »

Cette simple question formelle fit tressaillir Anne-Marie. Elle baissa les yeux, ses doigts ridés tripotant nerveusement la fermeture de son sac. Julien soupira, impatient.

« Maman, réponds. Quel était ton nom avant le mariage… « Lefèvre, dit-elle dune voix si basse quelle semblait venir de très loin. Anne-Marie Lefèvre. »

Élodie leva lentement la tête, son stylo suspendu au-dessus du papier. Elle regarda fixement la vieille femme, puis Julien, puis de nouveau Anne-Marie. Son visage pâlit.

« Lefèvre ? répéta-t-elle, la voix brisée. Vous vous êtes la mère dAntoine Lefèvre ? »

Le silence qui suivit fut si dense quil étouffa même le tic-tac de lhorloge au mur. Julien sentit ses jambes se dérober. Anne-Marie hocha imperceptiblement la tête.

Élodie porta une main à sa bouche, les yeux soudain humides. « Cétait cétait mon frère, Julien. Antoine était mon frère. »

Julien recula, heurtant le chambranle. Le monde bascula. Tout semballa dans sa tête la voix grave dAntoine, le sourire dÉlodie, les lettres jamais ouvertes quil avait trouvées après lenterrement, celles adressées à sa mère, signées *Ta belle-sœur, Élodie*.

Il avait tout jeté. Il avait tout oublié.

Et maintenant, elle était là, devant lui, dans cette maison grise, vêtue de blanc, gardienne du seul amour fraternel quil avait jamais connu.

Il tomba à genoux, incapable de parler, tandis que sa mère, pour la première fois depuis des années, tendait la main vers lui.

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Estimant sa mère comme un fardeau, le fils l’a placée dans la maison de retraite la moins chère. ‘Quel était votre nom de jeune fille ?’…
— C’est MON appart, maman ! Je refuse que ton compagnon y vive ! — Fais-le interner, Sylvie. Il est complètement cinglé, ton fils ! Et puis, depuis quand un ado de seize ans décide de notre vie, à nous les adultes ? Prends-lui cet appartement — et mets-le à la porte, carrément ! *** Sylvie s’essuya le front du revers de la main. Elle avait trente-huit ans, mais se sentait en avoir cent. Ce n’était ni les enfants, ni la routine, ni même le manque d’argent perpétuel qui la rongeaient. C’était cette foutue pochette de papiers, bien cachée sur l’étagère du haut de l’armoire, sous une pile de draps. La porte d’entrée claqua. — Je suis rentré ! lança la voix puissante de Didier. Sylvie sursauta. Autrefois, cette voix la rassurait. Maintenant, elle la tendait. Didier entra dans la cuisine, toujours chaussé. Un homme costaud, mains abîmées par le boulot, regard sombre sous de gros sourcils broussailleux. — Pourquoi tu tires la tronche ? fit-il, embrassant machinalement sa femme sur la joue. — Les mômes te font encore tourner chèvre ? — Ça va, répondit Sylvie en se tournant vers la marmite. — Va te laver les mains, je sers à table. Didier s’effondra sur un tabouret qui gémit sous son poids. — Et Théo, il est où ? interrogea-t-il en jetant un œil autour de lui. — Dans sa chambre. Il fait ses devoirs. — Des devoirs… Tu parles, il doit encore être scotché à son téléphone. Tu lui as dit de descendre la poubelle ? Ou faut encore que j’y aille ? — Il va s’en charger, laisse-le manger d’abord. Didier soupira, tapant nerveusement des doigts sur la table : le signal d’une prise de bec imminente. — Dis voir, Sylvie, fit-il, alors que son assiette de soupe venait d’atterrir devant lui. — J’ai réfléchi pour l’appart. Sylvie se figea, la louche à la main. Voilà, ça recommençait. Encore. Tous les jours, la même rengaine. — On en a déjà parlé, murmura-t-elle. — Ça veut dire quoi, “on en a parlé” ? gronda Didier, faisant tinter sa cuillère contre l’assiette. — T’as dit “non”, et puis basta ? Voilà la discussion ? Mais sérieux, réfléchis : cet appart, il est vide ! Logement refait à neuf ! Et nous, on est serrés comme des sardines avec des galères de thunes. T’as vu les pompes de Lila ? Même la semelle supplie qu’on la remplace ! — Cet appartement, ce n’est pas le mien, Didier. C’est celui de Théo. — Il a seize ans, bordel ! — rugit Didier. — Seize ! À quoi ça lui sert maintenant ? Juste pour ramener des potes ? Attends qu’il ait fini le lycée, qu’il aille à la fac, au service, ça va prendre des années ! Et nous, pendant ce temps, on pourrait le louer. As-tu vu les loyers ? Mille trois cents euros par mois, Sylvie ! Ça ferait du bien, non ? On pourrait changer de voiture, habiller les petits, manger autre chose que des pâtes. Sylvie s’assit en face, les mains crispées. Cette conversation la tuait à petit feu. — C’est un cadeau de la part de mes beaux-parents, répondit-elle. Les parents de son père. Ils l’ont acheté pour leur petit-fils. Pour Théo. Pas pour nos galères, pas pour ton crédit conso, ni pour les bottes de Lila. Pour que Théo puisse s’en sortir plus tard. — Et alors, quel départ ? pesta Didier en envoyant rouler sa cuillère. — Il veut jouer les fils à papa ? Il a une famille, non ? Dans une famille, on partage tout ! On a trois enfants en commun, Sylvie, trois ! Eux aussi, ils ont besoin de manger et de s’habiller ! Et lui, il fait son petit chef. Longue silhouette se dessinant dans l’encadrement : Théo, qui avait grandi à vue d’œil cet été. Visage fermé, posture défensive. — Je ne suis ni fils à papa ni égoïste, lança-t-il, le regard noir. — Bah voilà ! Monsieur nous espionne ? ricana Didier. — Avec vos cris, même les voisins entendent ! Didier, c’est MON appart. Mamie Jeanne et papi Serge l’ont dit : il est à moi, pour que je parte vivre ailleurs dès que j’aurai dix-huit ans. — Ah, ils ont dit ça, tes grands-parents ? s’emporta Didier, rougissant. — Parce qu’on t’étouffe ici ? On te nourrit, t’habille, et toi, t’attends qu’une chose : te barrer ? — Oui, répondit Théo, la voix brisée. Tu me saoules ! Toujours en train de tout me balancer à la figure ! “Chez moi, mes règles.” Eh ben, moi aussi, j’aurai un chez-moi, et ce sera MES règles ! — Espèce de morveux, s’exclama Didier, se levant brusquement et renversant le tabouret. — C’est comme ça que tu parles à ton père ? — T’es pas mon père ! cracha Théo. Mon père… il est mort. Toi, t’es juste le mec à maman. Tu me détestes ! Théo tourna les talons, fonça dans sa minuscule chambre qu’il partageait avec Lucas et Hugo. Porte claquée. Silence pesant, seulement troublé par le bouillonnement de la soupe. Didier respira fort, appuyé sur la table. — T’as vu ça ? murmura-t-il. « Pas son père ». Dix ans que je me tue pour lui ! Depuis ses six ans ! Et voilà… “T’es rien pour moi.” — Calme-toi, Didier, tenta Sylvie, s’approchant pour l’enlacer, mais il la repoussa. — Ne me touche pas. J’ai tout donné, et il me crache à la figure. Tout ça à cause de ce fichu appart. On l’a pourri à coups de cadeaux. “Petit-fils unique”, tu parles ! Et mes enfants à moi ? Ils comptent pour du beurre ? — Didier, tes parents à toi, en dix ans, ils n’ont rien donné. Juste des cartes virtuelles à Noël. Ils repartent en croisière tous les ans, changent de voiture… Ils n’ont même jamais offert une poupée à Lila. Mais eux — ceux de Théo — ils ont perdu leur fils. Théo, c’est tout ce qu’il leur reste. Ils ont le droit de l’aider. — Rappelle-moi plus tard, défensive, cracha Didier. Défenseuse attitrée. Sortant son téléphone, il fila sur le balcon. Sylvie sut aussitôt qu’il allait appeler sa mère, Madame Monnier, pour venir se plaindre du « gosse ingrat ». *** Le soir se déroula dans un silence glacial. Didier ignorait Théo, Théo restait cloîtré, et Sylvie oscillait entre eux deux, luttant pour nourrir les petits sans perdre la tête. Le lendemain, samedi, quelqu’un sonna. Sur le palier trônait Madame Monnier, énergique, maîtresse d’elle-même, apportant un gâteau sous cloche. — Bonjour la compagnie ! On prend le thé. Faut qu’on cause. Sylvie soupira ; les visites de la belle-mère n’apportaient jamais rien de bon. Tous, sauf Théo, s’attablèrent. Madame Monnier attaqua direct : — Didier m’a tout raconté, cette histoire d’appartement. — Maman, commence pas, supplia Sylvie. On va régler ça. — Eh bien justement. Je veux ce qu’il y a de mieux pour ma famille. Vous parlez de louer ? Mais c’est trois fois rien, la location ! Les locataires massacrent l’appart, après il faut refaire tous les travaux. Non, faut le vendre, trancha Madame Monnier. Sylvie faillit s’étrangler avec son thé. — Le vendre ? — Bien sûr ! Cinq, six cent mille euros, non ? Vous divisez tout ça équitablement — un compte pour chaque enfant ! Théo, Lila, Lucas, Hugo. Chacun commence dans la vie avec un bout de capital. Voilà ce qui est juste. On est une famille, faut pas privilégier l’un pour laisser les autres sur le carreau. Didier se gratta la tête, pensif. — Y a peut-être quelque chose de juste là-dedans… — Quelle justice ?! s’emporta Sylvie, renversant sa tasse. C’est pas à nous ! Cet appart, il est au nom de Théo ! On n’a pas le droit de le vendre ! — Oh, tu peux toujours trouver un arrangement, balaya Madame Monnier. Tu es la mère, la tutrice. Tu obtiens l’autorisation, tu prouveras que c’est pour le bien de tous, pour améliorer la vie des enfants. L’essentiel, c’est d’être équitable ! Sinon, c’est la jalousie, la haine. Si tu partages, ils seront unis… Théo dira merci, de voir sa sœur et ses frères faire des études. — Mais vous êtes sérieuse ?! s’insurgea Sylvie. Vous voulez vous servir de l’argent de mon fils, de ce que ses grands-parents paternels ont sacrifié, pour vos petits-enfants à vous ? Et vous, qu’est-ce que vous avez fait ? — Tu vas pas regarder dans mon portefeuille ! Nous, on est retraités ! Et Théo ne manque de rien. Didier l’élève, ton défunt ex-mari n’a rien versé, lui ! Didier bosse, alors Théo doit contribuer à la famille. À ce moment-là, la porte de la cuisine fut violemment ouverte. Théo, livide, les mains crispées sur son sac de sport. — J’ai tout entendu. Vous voulez tout me prendre. Pour « la justice », soi-disant. — Mon chéri, tu as mal compris…, minauda Madame Monnier. — J’ai TOUT compris ! hurla Théo. Vous me détestez ! Pour vous, je suis un boulet ! Tout ce qui vous intéresse, c’est l’appart que vous allez vous partager ! Il lança un regard accusateur à sa mère : — Maman, je pars. — Où ? Théo, attends ! — Sylvie se précipita. — Je vais chez mamie Jeanne. Je l’ai appelée : elle m’attend. Je peux plus rester ici. Lui — en désignant Didier — il veut ma peau. Hier, il m’a craché que mon père était un raté, un ivrogne. Que moi aussi, je finirai comme ça. Sylvie s’arrêta net. Elle toisa son mari, glaciale : — T’as dit ça ? Didier, gêné, détourna les yeux. — Ouais… C’est sorti comme ça. Pour l’éduquer. Qu’il prenne pas le melon. — Pour l’éduquer ? souffla Sylvie. Mon premier mari, Didier, était ingénieur. Jamais il n’a bu. Il est mort au boulot, en sauvant des vies. Tu le SAIS. Comment t’as pu ? — Il me gonfle, voilà pourquoi ! vociféra Didier. Il fait le chef ! « C’est à moi, tu n’es rien pour moi ! » Mais moi, je suis quoi ? Un âne de trait ? J’en peux plus, Sylvie, j’en ai marre de tout compter alors que ce gosse a un appart qui dort ! Oui, je suis jaloux ! Oui, ça me bouffe ! Pourquoi lui et pas moi ? Mes gamins à moi, ils ont droit à rien, c’est ça ? — C’est la vie, Didier ! cria Sylvie. On n’a pas le droit de voler un orphelin juste pour donner aux siens ! C’est lâche ! Théo, dans l’entrée, mettait déjà ses chaussures. — Maman, je pars. Je laisse les clés de mon appart sur le buffet. Faites-en ce que vous voulez. Louez, vendez. Étouffez-vous avec. Mais laissez-moi tranquille. Il ouvrit la porte. — Théo ! s’écria Sylvie, agrippant sa manche. Non ! C’est à toi ! Ils ne vendront rien ! Je te le jure ! Je m’y opposerai coûte que coûte ! Théo la fixa un instant. Des larmes dans les yeux : — Toi, tu es sa femme. Tu choisiras sa place. Vous formez une famille. Et moi… Moi, je ne suis qu’un accident de jeunesse. — Ne dis pas ça ! Tu es mon fils — mon aîné, mon amour ! — Laisse-moi, maman. Il faut que je parte. Là, tout de suite. Il s’arracha à son étreinte et descendit l’escalier en courant. Sylvie s’écroula au sol, le visage entre les mains, en larmes. Madame Monnier, voyant la tournure prise, se leva prestement : — Eh bien, quelle scène… Ton fils est bon pour une psy, Sylvie. Il faut le faire soigner. Allez, j’y vais. Mangez le gâteau, il est bon. Elle s’éclipsa, laissant Didier et sa belle-fille dans les gravats du dîner familial brisé. Didier restait debout, fixant le gâteau entamé. Sa colère se dissolvait dans un malaise poisseux : la honte. Il entendait la détresse de sa femme, il avait vu la douleur dans les yeux du garçon. « Étouffez-vous »… Il se souvint du dessin maladroit offert par Théo à la fête des pères, quand le petit ignorait encore qu’il n’était pas son vrai père. Quelque chose s’était brisé ensuite, et Didier, au lieu de réparer, n’avait fait qu’aggraver. — Je suis qu’un con, lâcha-t-il à voix basse. Sylvie releva la tête. Le mascara coula sur ses joues. — Quoi ? — J’ai été minable, Sylvie. C’est la vérité. Il s’assit à ses côtés, dans l’entrée. — Il a raison. Je suis jaloux. La jalousie me ronge. Quarante piges, et que des dettes à mon actif. Lui, seize ans, il a déjà tout… Et ses parents… Toi, ta famille a de la vraie valeur. La mienne… Ma mère est venue mettre son grain de sel, puis s’est barrée. Moi, j’ai suivi comme un mouton. Didier saisit la main froide de Sylvie. — Pardon pour ce que j’ai dit sur son père. C’était ignoble. J’ai fait ça pour lui faire mal, parce que je souffrais de mon impuissance. — Tu as failli le perdre, Didier, murmura Sylvie. Et moi aussi. S’il était parti et jamais revenu, je n’aurais jamais pu te le pardonner. — Je sais. Je vais le rattraper. — Où ça ? — Chez ses grands-parents. Il y va, c’est sûr. C’est loin à pied, je le rattrape en voiture. Ou je l’attends là-bas. — Il voudra pas te parler… — Je le forcerai pas. Je vais juste lui demander pardon. D’homme à homme. Didier attrapa ses clefs, — celles, justement, de l’appart de Théo. — C’est à lui. Il décidra. Qu’il laisse l’appart vide, ramène qui il veut, c’est sa propriété. Nous, on s’en sortira, Sylvie. Je prendrai un boulot en plus, je ferai du Uber s’il faut. Je ne veux plus rien lui prendre. Sylvie le regarda différemment, pour la première fois depuis des semaines : nouvel espoir dans ses yeux. — Rappelle-le-moi, Didier. Dis-lui qu’on l’aime, qu’il n’est pas un accident, qu’il est à sa place avec nous. — Je te le promets. *** Didier retrouva Théo à l’arrêt de bus. Recroquevillé sur un banc, sac à ses pieds, le bus n’était pas encore passé. Didier gara la voiture et s’approcha. Théo se releva, sur la défensive. — Arrête ! appela Didier. Je suis pas venu pour t’engueuler. Il avança lentement, les mains en évidence. — Théo… Attends. — T’as oublié de prendre les clés, c’est ça ? lança le jeune homme, amer. Didier sortit les clés. — Non, j’ai oublié de te les laisser. Tiens. Il tendit la main. Théo hésita, jeta un regard soupçonneux. — C’est à toi, dit Didier. Personne ne te le prendra. Ta mère ne voudra pas, et moi non plus. Ma mère a dépassé les bornes. Je lui ai dit de ne plus se mêler de ça. — Et toi ? — Moi, je voulais louer, c’est vrai. Mais j’étais idiot. Jaloux. J’ai honte, Théo. Pour ton père… J’ai menti. Ça me faisait mal, alors j’ai voulu te faire du mal à toi. Désolé. Théo se tut. Le vent agitait ses cheveux. — Je suis pas un père parfait, Théo. La galère, la fatigue, tout ça… Mais t’es de la famille. Depuis tes six ans. Tu te rappelles, quand je t’apprenais le vélo ? T’avais la roue voilée, j’ai porté ton vélo et toi jusqu’à la maison. — Je me souviens… marmonna Théo, les yeux baissés. — Je t’appelais fiston. Je t’ai traité comme tel, même si des fois j’ai oublié pourquoi. J’ai été obnubilé par l’argent. Didier s’approcha encore. — On rentre à la maison ? Ta mère est au bout du rouleau. Elle pleure. — Elle pleure ? — Elle dit qu’y a pas de vie sans toi. Et les petits veulent leur grand frère. Théo renifla, l’énorme rancune se faisait petit à petit moins lourde. — Et l’appart ? demanda-t-il doucement. — Il est à toi, point barre. T’en fais ce que tu veux. Moi, je préférerais que tu restes avec nous pour l’instant. La maison sans toi, elle sonne creux. Théo referma la main sur les clés, le métal glacé réchauffé par ces mots. — D’accord… D’accord, on rentre. Mais dis à maman d’arrêter de pleurer. — Le mieux, c’est que tu lui dises toi-même. Ils montèrent en voiture. Didier mit le moteur en marche, puis s’arrêta. — Dis, Théo… Et si on filait à la pizzeria plutôt qu’à la maison tout de suite ? Une grande pepperoni et des frites pour les petits ? On dira rien pour le Coca… Théo sourit enfin, doucement : — Ok. Mais on prend aussi des frites pour Lucas et Hugo ! — Marché conclu. La voiture reprit la route. La querelle sur l’appartement, qui faillit les faire exploser, s’effaçait déjà derrière eux, diluée dans le bruit du moteur et la faim d’une soirée paisible. Il restait la nuit à inventer, autour d’une pizza, pour redevenir enfin, une famille.