Cet appartement est à moi, maman ! Et je ne veux pas que ce beau-père y vive !
Fais-le interner, Clémence. Il est cinglé, ton fils ! Et puis franchement, pourquoi un gamin de seize ans décide comment des adultes vont vivre ? Prends-lui son appart et jette-le dehors !
***
Clémence sessuya le front dun revers de main. Elle avait trente-huit ans, mais sen sentait cent. Ce nétait pas à cause des enfants, des tâches du quotidien ou du manque perpétuel dargent. Non, cétait le dossier de papiers, caché sur létagère la plus haute de larmoire, dissimulé sous une pile de draps brodés, qui la rongeait.
La porte claqua dans lentrée.
Je suis rentré ! tonna la voix puissante de Gérard.
Clémence tressaillit. Autrefois, cette intonation lui arrachait un sourire, la sécurité. Maintenant, cétait le signal dalerte.
Gérard entra dans la cuisine sans même retirer ses chaussures. Massif, les mains usées par les travaux, le regard sombre sous des sourcils broussailleux, il semblait toujours à contre-courant du monde.
Tas lair bien morose, lança-t-il, claquant un baiser distrait sur la joue de sa femme. Les petits tont minée ou quoi ?
Ça va, répondit Clémence, le dos tourné, surveillant sa cocotte sur le feu. Va te laver les mains, je sers à manger.
Gérard saffala sur un tabouret, qui gronda sous son poids.
Et Damien, il est où ? demanda-t-il en jetant un œil autour.
Dans sa chambre. Il révise.
Tu parles, il doit traîner sur son portable ! Tu lui as dit pour les poubelles ? Ou tu comptes que je le fasse encore moi-même ?
Gérard, laisse-le manger, il fera ça après.
Il grogna, pianotant nerveusement sur la table. Clémence reconnaissait cette cadence ; celle dune tempête à venir.
Dis, Clémence, commença-t-il, la bouche pleine dès que le bol de soupe fut sous son nez il faudrait quon reparle de cet appartement.
Clémence suspendit sa louche en lair. Encore ! Comme chaque jour, la même rengaine, ce disque rayé.
Gérard, on en a déjà parlé.
On est censés avoir décidé quoi ? Gérard haussoit la voix, la cuillère tapa dans lassiette. Tas dit «non» et basta ? Ce serait plié ? Faut réfléchir, Clémence. Cet appart, il dort. Rénové, tout beau. Et nous, on manque de tout ! Tas vu létat des bottes de Louise ? Un trou, la misère !
Cette appart nest pas à moi, Gérard. Cest à Damien.
À seize ans ? Quest-ce quil va en foutre ? Ramener ses copines ? Le temps quil termine le lycée, quil aille à la fac, puis à larmée on pourrait la louer ! Tas vu les loyers, Clémence ? Mille deux cent euros par mois ! Mille deux cent ! On paierait les bottes, la bouffe, et je finirais plus vite le crédit voiture !
Clémence sinstalla en face, les doigts entremêlés, dévastée par la conversation.
Cest le cadeau de sa grand-mère et de son grand-père. Les parents de son père. Ils lont achetée pour leur petit-fils. Ni pour nous, ni pour rembourser tes dettes, ni pour Louise. Juste pour Damien. Il a droit à son départ dans la vie.
Quel départ ? Gérard jeta la cuillère. Un fils à papa, voilà ce que cest ! On est une famille ! On partage ! On a trois enfants ensemble, Clémence ! Trois ! Faut bien quils aient à manger et à shabiller eux aussi ! Mais monsieur simagine marquis de lappart !
Une silhouette longiligne apparut sur le seuil. Damien, tout en jambes depuis cet été, maladroit, le dos voûté comme pour esquiver les coups. Ses yeux étaient remplis dune défiance muette, ancienne.
Je ne suis pas un fils à papa, lança-t-il à voix basse, et je ne suis pas égoïste.
Oh, il sort de lombre, ricana Gérard. Técoutais aux portes ?
Telles que vous criez, cest le quartier qui entend. Monsieur, cest MON appartement. Mamie Madeleine et papy Serge ont dit quil serait pour moi. Pour que je parte dici à mes dix-huit ans.
Ah, cest ça quils tont dit ? Gérard rougit. Tu veux donc foutre le camp ? On ta nourri, logé, habillé, et tu rêves déjà de nous planter ?
Oui, jen rêve ! cria Damien, sa voix déraillant dans un sanglot aigu. Parce que tu mas usé ! Toujours à compter la moindre miette ! « Cest chez moi, mes lois », mais maintenant, jaurai mon chez moi, et mes règles !
Insolent ! Gérard se leva brusquement, le tabouret tomba. Tu parles à ton père comme ça ?
Tu nes PAS mon père ! cracha Damien. Mon père nest plus là. Toi, tes juste lhomme de maman. Tu me hais.
Il fit demi-tour, claqua la porte de la petite chambre quil partageait avec Paul et Simon.
Dans la cuisine, le silence, coupé seulement par le frémissement de la soupe.
Gérard resta debout, respirant fort, agrippé à la table.
Tu as vu ? murmura-t-il râpeusement. «Pas son père» Voilà dix ans que je my tue ! Je lai élevé depuis ses six ans !
Gérard, calme-toi, tenta Clémence, en voulant le serrer. Il refusa dun geste dépaule.
Ne me touche pas. Jai tout donné, il me crache à la figure. À cause de ce foutu appart ! On la pourri à force de cadeaux ! «Petit-fils unique!» Et les miens alors ? Ils sont transparents, peut-être ?
Tes parents, Gérard, dit Clémence sèchement , en dix ans, rien donné à leurs petits-enfants. Seulement des cartes virtuelles sur WhatsApp. Ils soffrent la Côte dAzur chaque été, changent de voiture, mais pour Louise pas une seule poupée. Les autres ils ont perdu leur fils. Damien, cest tout ce qui leur reste. Tu comprends quils veuillent lui faire plaisir ?
Tu ménerves, grogna Gérard. Il sortit son portable et fila sur le balcon. Clémence savait quil allait appeler sa mère, Madame Thérèse. Se plaindre, comme dhabitude.
***
La soirée sallongea dans une tension glaciale. Gérard ignorait Damien, Damien ne sortait pas de sa chambre. Clémence slalomait dun enfant à lautre, de la cuisine à la chambre, à bout, effleurant la folie.
Le lendemain, samedi, la sonnette retentit. Sur le pas de la porte, grandiloquente, la belle-mère, Thérèse. Permanente vieillissante, oeil dur, un gâteau sous plastique brandi comme un trophée.
Salut la jeunesse ! elle entra, précédée de son parfum entêtant. On va discuter, en famille.
Clémence soupira. La venue de Thérèse ne présageait rien de bon.
Tous sassirent, sauf Damien, cloîtré. Thérèse attaqua sans détour :
Gérard ma tout raconté, pour lappartement.
Maman, commence pas tenta Clémence.
Si je commence ! Faut faire quelque chose. Louer pour des miettes, cest idiot. Les locataires vont abîmer, et faudra remettre de largent. Il vaut mieux vendre, proclama Thérèse, yeux brillants.
Clémence avala de travers.
Vendre ?
Vendre ! claironna Thérèse. Il doit bien valoir 300 000 euros ? Vendez, déposez largent sur des livrets. Pour chaque enfant. Part égale. Damien, Louise, les jumeaux, tout le monde. Voilà la justice ! Une vraie famille, ça partage.
Gérard se gratta la tête, lair pensif.
Y a de lidée. Pour léquité
Quelle équité ?! sécria Clémence, renversant sa tasse brûlante sur la nappe cirée sans le remarquer. Cest pas notre bien ! Il appartient à Damien. Devant la loi ! On ne peut pas vendre !
Allons, balaya Thérèse, tes la maman, la tutrice. Un juge approuvera, si tu prêtes serment que largent va aux enfants. Faut savoir agir ! Sinon ça sème la jalousie, la rancune. Le partage, cest la paix. Damien remerciera plus tard quand ses frères et sœurs auront pu étudier, eux aussi.
Clémence, bouleversée, suffoquait :
Vous voulez, pour vos petits-enfants, prendre à mon fils ce que son père mort et ses grands-parents lui ont laissé ? Et vous, quavez-vous fait, vous ? Aidé, jamais !
Je ten prie, regarde pas dans mes poches ! soffusqua Thérèse. On est retraités, faut se ménager. Et Damien nest pas à plaindre : cest Gérard qui lélève. Ton ancien mari, paix à son âme, il ne verse pas de pension depuis lau-delà ! Gérard, lui, bosse ! Damien doit rendre à la famille ce quon lui a donné, cest tout.
À ce moment, la porte souvrit brutalement. Damien apparut, visage défait, sac de sport à la main.
Jai tout entendu, dit-il dun ton neutre.
Un silence sec tomba.
Jai tout bien compris. Vous voulez tout partager. «Pour la justice.»
Damien, mon grand, tu déformes
Jai compris ! hurla Damien. Vous ne maimez pas. Je suis un poids pour vous ! Tout ce qui vous importe, cest mon appart, pour piller largent !
Il se tourna vers sa mère :
Maman, je pars.
Mais où ? Attends ! supplia Clémence.
Chez mamie Madeleine. Je lai appelée. Je ne reste pas ici. Lui Damien montra Gérard il me détruit. Hier, il ma sorti que mon père était un raté, un soûlard, que je finirais comme lui
Clémence pâlit, se tourna lentement vers Gérard
Tu tu as dit ça ?
Gérard rougit, détourna les yeux.
Ouais, cest sorti tout seul Pour léduquer.
Pour léduquer ? souffla Clémence blême. Mon premier mari était ingénieur. Il ne buvait pas. Il est mort sur un chantier en sauvant des chances de vivre à des collègues. Tu le sais !
Mais il ma usé ! éclata Gérard. Il parade, il me méprise. «Cest MON appart, tes PERSONNE». Moi, je suis un bœuf de somme ! À quarante ans, rien à mon nom. Et lui ? Tout sur un plateau ! Et mes enfants alors ?
Parce que cest la vie, Gérard ! cria Clémence. Certains ont, dautres pas. Mais on narrache pas son bien à un orphelin pour combler ses propres manques !
Pendant ce temps, Damien chaussait ses baskets.
Maman, je laisse les clés. De mon appart.
Il posa le trousseau sur la commode.
Faites ce que vous voulez. Vendez, louez servez-vous pour étouffer vos frustrations. Mais laissez-moi en paix.
Il ouvrit la porte.
Damien ! Clémence le saisit par le bras. Ne fais pas ça ! Cest à toi ! Personne ne vendra rien ! Jen fais le serment !
Damien la fixa, les yeux embués.
Tu es sa femme, maman. Tu le choisiras, lui. Je suis juste lenfant du premier mariage. Une erreur.
Ne dis jamais ça ! Tu es mon fils, mon premier, mon amour !
Laisse-moi. Je dois partir. Sinon, jétouffe.
Il se dégagea et dévala lescalier.
Clémence glissa au sol, la tête dans les mains, secouée de sanglots.
Thérèse, sentant le vent tourner, se leva vite.
Quel cinéma ! Cest quil a besoin dun psy, ce Damien. Je file. Finissez le gâteau, il est bon.
Elle disparut, laissant le couple sur les ruines du dîner.
Gérard fixait le gâteau. Sa colère lui coulait des doigts comme du sable, ne laissait quun écœurement pesant, suintant.
Il entendait les pleurs de sa femme dans le couloir, revoyait le regard de Damien douleur muette, lucidité effrayante.
«Servez-vous.»
Il se souvint, quand Damien était petit, sept ans peut-être, il lui avait dessiné une carte pour la Fête des Pères : «Pour papa Gérard». Un char vert improbable sy traînait. Damien ignorait alors que Gérard nétait pas son vrai père. Plus tard, il lapprendrait, et tout seffriterait. Plutôt que de réparer, Gérard avait tout piétiné.
Quel sale type je suis souffla-t-il.
Clémence redressa la tête, ses joues zébrées de mascara.
Quoi ?
Je suis minable, Clémence.
Il la rejoignit dans le couloir, sassit près delle par terre.
Il a raison. Je suis envieux à en crever. Quarante piges et rien dans les mains. Lui, seize ans, et tout. Oui, ses parents étaient formidables. Les miens Maman débarque, sème le chaos, repart. Et moi, je me laisse embobiner.
Il prit la main de Clémence. Sa peau était glacée.
Je demande pardon. Je naurais pas dû salir son père. Je voulais lui faire mal parce que javais mal, moi.
Tu as failli le perdre, Gérard, murmura Clémence. Et moi avec. Sil nétait pas revenu jamais je ne te laurais pardonné.
Je sais. Jy vais, je le rattrape.
Où ?
Chez ses grands-parents. Il a dû prendre le bus. Je fonce en voiture, je le rattraperai, ou je lattendrai là-bas.
Il ne voudra pas técouter.
Je mexcuserai. Dhomme à homme.
Gérard enfila son manteau, saisit sur la table les clés de lappartement de Damien.
Cest à lui. Son choix. Sil préfère le laisser vide, ou y vivre, ou faire la fête Cest sa propriété. Nous, on survivra. Je prendrai un extra le soir, du VTC ou autre. Pas besoin denvier un ado.
Clémence le fixa pour la première fois depuis longtemps, il y avait de lespoir, plus daigreur.
Ramène-le, Gérard. Dis-lui quon laime. Quil nest pas une erreur, quil est à nous.
Je te le promets.
***
Gérard trouva Damien à larrêt de bus. Le gamin, recroquevillé, la main crispée sur son sac, les larmes ravalées. Aucun bus à lhorizon.
Gérard gara la voiture, sortit. Damien, aux aguets, bondit, prêt à senfuir.
Attends ! Je ne viens pas pour me fâcher !
Gérard leva les mains, se montra inoffensif.
Damien Attends.
Quoi ? Tu viens reprendre les clés ?
Gérard sortit le trousseau.
Jai oublié de te les rendre. Elles sont à toi.
Il les tendit. Damien le fixait, méfiant.
Cest ton appart, dit Gérard. Personne ne te lenlèvera. Clémence veille, et moi aussi désormais. Ta grand-mère a dépassé les bornes, je lai prévenue.
Et toi ?
Jai voulu, ouais. Jétais idiot. Jai eu honte. Pour ton père, jai menti. Cétait un héros, pas un raté. Je voulais appuyer là où ça fait mal. Pardon.
Damien ne répondit pas. Le vent jouait dans ses cheveux.
Je suis loin dêtre parfait. Chez nous, cest serré, les petits crient, je suis usé. Mais tu fais partie de la famille. Je tai connu gamin, tu te rappelles le vélo ? La gamelle, le pansement
Ouais, marmonna Damien.
Je tappelais mon fils. Jaurais dû continuer. Mais jai été obsédé par largent.
Gérard fit un pas, effleura lépaule du garçon :
Reviens à la maison. Ta mère est effondrée. Les petits demandent où est leur frère.
Damien renifla. Laigreur se relâcha, se dégonfla, gommée par le froid des clés dans sa paume.
Et pour lappart ?
Cest ta décision. Tu lhabites, ou pas. Mais jaimerais bien que tu restes avec nous encore un peu. Tu nous manques.
Damien saccrocha au trousseau.
Daccord, mais dis à maman darrêter de pleurer.
Dis-le lui toi-même.
Ils montèrent dans la voiture. Gérard démarra mais sarrêta :
Tu sais, Damien. Et si on zappait la soupe ce soir ? On file à la pizzeria du coin, une grosse quatre-fromages, et du coca. Maman ne saura rien pour la boisson !
Damien esquissa un sourire.
Ok, mais faut acheter des frites pour Paul et Simon.
Promis.
La voiture prit la route, laissant derrière elle les silhouettes sombres des immeubles et les disputes dhier. Lappartement et ses fantômes restaient au fond du rétroviseur, avalés par la nuit et la poussière. Devant, il y avait la pizza, la lumière jaune dune cuisine, et peut-être, cette fois-ci, le rêve de se parler vraiment. Il fallait parfois sapprocher du gouffre pour comprendre que la famille, comme la vie, ne tenait quà un fil.
— C’est MON appart, maman ! Je refuse que ton compagnon y vive ! — Fais-le interner, Sylvie. Il est complètement cinglé, ton fils ! Et puis, depuis quand un ado de seize ans décide de notre vie, à nous les adultes ? Prends-lui cet appartement — et mets-le à la porte, carrément ! *** Sylvie s’essuya le front du revers de la main. Elle avait trente-huit ans, mais se sentait en avoir cent. Ce n’était ni les enfants, ni la routine, ni même le manque d’argent perpétuel qui la rongeaient. C’était cette foutue pochette de papiers, bien cachée sur l’étagère du haut de l’armoire, sous une pile de draps. La porte d’entrée claqua. — Je suis rentré ! lança la voix puissante de Didier. Sylvie sursauta. Autrefois, cette voix la rassurait. Maintenant, elle la tendait. Didier entra dans la cuisine, toujours chaussé. Un homme costaud, mains abîmées par le boulot, regard sombre sous de gros sourcils broussailleux. — Pourquoi tu tires la tronche ? fit-il, embrassant machinalement sa femme sur la joue. — Les mômes te font encore tourner chèvre ? — Ça va, répondit Sylvie en se tournant vers la marmite. — Va te laver les mains, je sers à table. Didier s’effondra sur un tabouret qui gémit sous son poids. — Et Théo, il est où ? interrogea-t-il en jetant un œil autour de lui. — Dans sa chambre. Il fait ses devoirs. — Des devoirs… Tu parles, il doit encore être scotché à son téléphone. Tu lui as dit de descendre la poubelle ? Ou faut encore que j’y aille ? — Il va s’en charger, laisse-le manger d’abord. Didier soupira, tapant nerveusement des doigts sur la table : le signal d’une prise de bec imminente. — Dis voir, Sylvie, fit-il, alors que son assiette de soupe venait d’atterrir devant lui. — J’ai réfléchi pour l’appart. Sylvie se figea, la louche à la main. Voilà, ça recommençait. Encore. Tous les jours, la même rengaine. — On en a déjà parlé, murmura-t-elle. — Ça veut dire quoi, “on en a parlé” ? gronda Didier, faisant tinter sa cuillère contre l’assiette. — T’as dit “non”, et puis basta ? Voilà la discussion ? Mais sérieux, réfléchis : cet appart, il est vide ! Logement refait à neuf ! Et nous, on est serrés comme des sardines avec des galères de thunes. T’as vu les pompes de Lila ? Même la semelle supplie qu’on la remplace ! — Cet appartement, ce n’est pas le mien, Didier. C’est celui de Théo. — Il a seize ans, bordel ! — rugit Didier. — Seize ! À quoi ça lui sert maintenant ? Juste pour ramener des potes ? Attends qu’il ait fini le lycée, qu’il aille à la fac, au service, ça va prendre des années ! Et nous, pendant ce temps, on pourrait le louer. As-tu vu les loyers ? Mille trois cents euros par mois, Sylvie ! Ça ferait du bien, non ? On pourrait changer de voiture, habiller les petits, manger autre chose que des pâtes. Sylvie s’assit en face, les mains crispées. Cette conversation la tuait à petit feu. — C’est un cadeau de la part de mes beaux-parents, répondit-elle. Les parents de son père. Ils l’ont acheté pour leur petit-fils. Pour Théo. Pas pour nos galères, pas pour ton crédit conso, ni pour les bottes de Lila. Pour que Théo puisse s’en sortir plus tard. — Et alors, quel départ ? pesta Didier en envoyant rouler sa cuillère. — Il veut jouer les fils à papa ? Il a une famille, non ? Dans une famille, on partage tout ! On a trois enfants en commun, Sylvie, trois ! Eux aussi, ils ont besoin de manger et de s’habiller ! Et lui, il fait son petit chef. Longue silhouette se dessinant dans l’encadrement : Théo, qui avait grandi à vue d’œil cet été. Visage fermé, posture défensive. — Je ne suis ni fils à papa ni égoïste, lança-t-il, le regard noir. — Bah voilà ! Monsieur nous espionne ? ricana Didier. — Avec vos cris, même les voisins entendent ! Didier, c’est MON appart. Mamie Jeanne et papi Serge l’ont dit : il est à moi, pour que je parte vivre ailleurs dès que j’aurai dix-huit ans. — Ah, ils ont dit ça, tes grands-parents ? s’emporta Didier, rougissant. — Parce qu’on t’étouffe ici ? On te nourrit, t’habille, et toi, t’attends qu’une chose : te barrer ? — Oui, répondit Théo, la voix brisée. Tu me saoules ! Toujours en train de tout me balancer à la figure ! “Chez moi, mes règles.” Eh ben, moi aussi, j’aurai un chez-moi, et ce sera MES règles ! — Espèce de morveux, s’exclama Didier, se levant brusquement et renversant le tabouret. — C’est comme ça que tu parles à ton père ? — T’es pas mon père ! cracha Théo. Mon père… il est mort. Toi, t’es juste le mec à maman. Tu me détestes ! Théo tourna les talons, fonça dans sa minuscule chambre qu’il partageait avec Lucas et Hugo. Porte claquée. Silence pesant, seulement troublé par le bouillonnement de la soupe. Didier respira fort, appuyé sur la table. — T’as vu ça ? murmura-t-il. « Pas son père ». Dix ans que je me tue pour lui ! Depuis ses six ans ! Et voilà… “T’es rien pour moi.” — Calme-toi, Didier, tenta Sylvie, s’approchant pour l’enlacer, mais il la repoussa. — Ne me touche pas. J’ai tout donné, et il me crache à la figure. Tout ça à cause de ce fichu appart. On l’a pourri à coups de cadeaux. “Petit-fils unique”, tu parles ! Et mes enfants à moi ? Ils comptent pour du beurre ? — Didier, tes parents à toi, en dix ans, ils n’ont rien donné. Juste des cartes virtuelles à Noël. Ils repartent en croisière tous les ans, changent de voiture… Ils n’ont même jamais offert une poupée à Lila. Mais eux — ceux de Théo — ils ont perdu leur fils. Théo, c’est tout ce qu’il leur reste. Ils ont le droit de l’aider. — Rappelle-moi plus tard, défensive, cracha Didier. Défenseuse attitrée. Sortant son téléphone, il fila sur le balcon. Sylvie sut aussitôt qu’il allait appeler sa mère, Madame Monnier, pour venir se plaindre du « gosse ingrat ». *** Le soir se déroula dans un silence glacial. Didier ignorait Théo, Théo restait cloîtré, et Sylvie oscillait entre eux deux, luttant pour nourrir les petits sans perdre la tête. Le lendemain, samedi, quelqu’un sonna. Sur le palier trônait Madame Monnier, énergique, maîtresse d’elle-même, apportant un gâteau sous cloche. — Bonjour la compagnie ! On prend le thé. Faut qu’on cause. Sylvie soupira ; les visites de la belle-mère n’apportaient jamais rien de bon. Tous, sauf Théo, s’attablèrent. Madame Monnier attaqua direct : — Didier m’a tout raconté, cette histoire d’appartement. — Maman, commence pas, supplia Sylvie. On va régler ça. — Eh bien justement. Je veux ce qu’il y a de mieux pour ma famille. Vous parlez de louer ? Mais c’est trois fois rien, la location ! Les locataires massacrent l’appart, après il faut refaire tous les travaux. Non, faut le vendre, trancha Madame Monnier. Sylvie faillit s’étrangler avec son thé. — Le vendre ? — Bien sûr ! Cinq, six cent mille euros, non ? Vous divisez tout ça équitablement — un compte pour chaque enfant ! Théo, Lila, Lucas, Hugo. Chacun commence dans la vie avec un bout de capital. Voilà ce qui est juste. On est une famille, faut pas privilégier l’un pour laisser les autres sur le carreau. Didier se gratta la tête, pensif. — Y a peut-être quelque chose de juste là-dedans… — Quelle justice ?! s’emporta Sylvie, renversant sa tasse. C’est pas à nous ! Cet appart, il est au nom de Théo ! On n’a pas le droit de le vendre ! — Oh, tu peux toujours trouver un arrangement, balaya Madame Monnier. Tu es la mère, la tutrice. Tu obtiens l’autorisation, tu prouveras que c’est pour le bien de tous, pour améliorer la vie des enfants. L’essentiel, c’est d’être équitable ! Sinon, c’est la jalousie, la haine. Si tu partages, ils seront unis… Théo dira merci, de voir sa sœur et ses frères faire des études. — Mais vous êtes sérieuse ?! s’insurgea Sylvie. Vous voulez vous servir de l’argent de mon fils, de ce que ses grands-parents paternels ont sacrifié, pour vos petits-enfants à vous ? Et vous, qu’est-ce que vous avez fait ? — Tu vas pas regarder dans mon portefeuille ! Nous, on est retraités ! Et Théo ne manque de rien. Didier l’élève, ton défunt ex-mari n’a rien versé, lui ! Didier bosse, alors Théo doit contribuer à la famille. À ce moment-là, la porte de la cuisine fut violemment ouverte. Théo, livide, les mains crispées sur son sac de sport. — J’ai tout entendu. Vous voulez tout me prendre. Pour « la justice », soi-disant. — Mon chéri, tu as mal compris…, minauda Madame Monnier. — J’ai TOUT compris ! hurla Théo. Vous me détestez ! Pour vous, je suis un boulet ! Tout ce qui vous intéresse, c’est l’appart que vous allez vous partager ! Il lança un regard accusateur à sa mère : — Maman, je pars. — Où ? Théo, attends ! — Sylvie se précipita. — Je vais chez mamie Jeanne. Je l’ai appelée : elle m’attend. Je peux plus rester ici. Lui — en désignant Didier — il veut ma peau. Hier, il m’a craché que mon père était un raté, un ivrogne. Que moi aussi, je finirai comme ça. Sylvie s’arrêta net. Elle toisa son mari, glaciale : — T’as dit ça ? Didier, gêné, détourna les yeux. — Ouais… C’est sorti comme ça. Pour l’éduquer. Qu’il prenne pas le melon. — Pour l’éduquer ? souffla Sylvie. Mon premier mari, Didier, était ingénieur. Jamais il n’a bu. Il est mort au boulot, en sauvant des vies. Tu le SAIS. Comment t’as pu ? — Il me gonfle, voilà pourquoi ! vociféra Didier. Il fait le chef ! « C’est à moi, tu n’es rien pour moi ! » Mais moi, je suis quoi ? Un âne de trait ? J’en peux plus, Sylvie, j’en ai marre de tout compter alors que ce gosse a un appart qui dort ! Oui, je suis jaloux ! Oui, ça me bouffe ! Pourquoi lui et pas moi ? Mes gamins à moi, ils ont droit à rien, c’est ça ? — C’est la vie, Didier ! cria Sylvie. On n’a pas le droit de voler un orphelin juste pour donner aux siens ! C’est lâche ! Théo, dans l’entrée, mettait déjà ses chaussures. — Maman, je pars. Je laisse les clés de mon appart sur le buffet. Faites-en ce que vous voulez. Louez, vendez. Étouffez-vous avec. Mais laissez-moi tranquille. Il ouvrit la porte. — Théo ! s’écria Sylvie, agrippant sa manche. Non ! C’est à toi ! Ils ne vendront rien ! Je te le jure ! Je m’y opposerai coûte que coûte ! Théo la fixa un instant. Des larmes dans les yeux : — Toi, tu es sa femme. Tu choisiras sa place. Vous formez une famille. Et moi… Moi, je ne suis qu’un accident de jeunesse. — Ne dis pas ça ! Tu es mon fils — mon aîné, mon amour ! — Laisse-moi, maman. Il faut que je parte. Là, tout de suite. Il s’arracha à son étreinte et descendit l’escalier en courant. Sylvie s’écroula au sol, le visage entre les mains, en larmes. Madame Monnier, voyant la tournure prise, se leva prestement : — Eh bien, quelle scène… Ton fils est bon pour une psy, Sylvie. Il faut le faire soigner. Allez, j’y vais. Mangez le gâteau, il est bon. Elle s’éclipsa, laissant Didier et sa belle-fille dans les gravats du dîner familial brisé. Didier restait debout, fixant le gâteau entamé. Sa colère se dissolvait dans un malaise poisseux : la honte. Il entendait la détresse de sa femme, il avait vu la douleur dans les yeux du garçon. « Étouffez-vous »… Il se souvint du dessin maladroit offert par Théo à la fête des pères, quand le petit ignorait encore qu’il n’était pas son vrai père. Quelque chose s’était brisé ensuite, et Didier, au lieu de réparer, n’avait fait qu’aggraver. — Je suis qu’un con, lâcha-t-il à voix basse. Sylvie releva la tête. Le mascara coula sur ses joues. — Quoi ? — J’ai été minable, Sylvie. C’est la vérité. Il s’assit à ses côtés, dans l’entrée. — Il a raison. Je suis jaloux. La jalousie me ronge. Quarante piges, et que des dettes à mon actif. Lui, seize ans, il a déjà tout… Et ses parents… Toi, ta famille a de la vraie valeur. La mienne… Ma mère est venue mettre son grain de sel, puis s’est barrée. Moi, j’ai suivi comme un mouton. Didier saisit la main froide de Sylvie. — Pardon pour ce que j’ai dit sur son père. C’était ignoble. J’ai fait ça pour lui faire mal, parce que je souffrais de mon impuissance. — Tu as failli le perdre, Didier, murmura Sylvie. Et moi aussi. S’il était parti et jamais revenu, je n’aurais jamais pu te le pardonner. — Je sais. Je vais le rattraper. — Où ça ? — Chez ses grands-parents. Il y va, c’est sûr. C’est loin à pied, je le rattrape en voiture. Ou je l’attends là-bas. — Il voudra pas te parler… — Je le forcerai pas. Je vais juste lui demander pardon. D’homme à homme. Didier attrapa ses clefs, — celles, justement, de l’appart de Théo. — C’est à lui. Il décidra. Qu’il laisse l’appart vide, ramène qui il veut, c’est sa propriété. Nous, on s’en sortira, Sylvie. Je prendrai un boulot en plus, je ferai du Uber s’il faut. Je ne veux plus rien lui prendre. Sylvie le regarda différemment, pour la première fois depuis des semaines : nouvel espoir dans ses yeux. — Rappelle-le-moi, Didier. Dis-lui qu’on l’aime, qu’il n’est pas un accident, qu’il est à sa place avec nous. — Je te le promets. *** Didier retrouva Théo à l’arrêt de bus. Recroquevillé sur un banc, sac à ses pieds, le bus n’était pas encore passé. Didier gara la voiture et s’approcha. Théo se releva, sur la défensive. — Arrête ! appela Didier. Je suis pas venu pour t’engueuler. Il avança lentement, les mains en évidence. — Théo… Attends. — T’as oublié de prendre les clés, c’est ça ? lança le jeune homme, amer. Didier sortit les clés. — Non, j’ai oublié de te les laisser. Tiens. Il tendit la main. Théo hésita, jeta un regard soupçonneux. — C’est à toi, dit Didier. Personne ne te le prendra. Ta mère ne voudra pas, et moi non plus. Ma mère a dépassé les bornes. Je lui ai dit de ne plus se mêler de ça. — Et toi ? — Moi, je voulais louer, c’est vrai. Mais j’étais idiot. Jaloux. J’ai honte, Théo. Pour ton père… J’ai menti. Ça me faisait mal, alors j’ai voulu te faire du mal à toi. Désolé. Théo se tut. Le vent agitait ses cheveux. — Je suis pas un père parfait, Théo. La galère, la fatigue, tout ça… Mais t’es de la famille. Depuis tes six ans. Tu te rappelles, quand je t’apprenais le vélo ? T’avais la roue voilée, j’ai porté ton vélo et toi jusqu’à la maison. — Je me souviens… marmonna Théo, les yeux baissés. — Je t’appelais fiston. Je t’ai traité comme tel, même si des fois j’ai oublié pourquoi. J’ai été obnubilé par l’argent. Didier s’approcha encore. — On rentre à la maison ? Ta mère est au bout du rouleau. Elle pleure. — Elle pleure ? — Elle dit qu’y a pas de vie sans toi. Et les petits veulent leur grand frère. Théo renifla, l’énorme rancune se faisait petit à petit moins lourde. — Et l’appart ? demanda-t-il doucement. — Il est à toi, point barre. T’en fais ce que tu veux. Moi, je préférerais que tu restes avec nous pour l’instant. La maison sans toi, elle sonne creux. Théo referma la main sur les clés, le métal glacé réchauffé par ces mots. — D’accord… D’accord, on rentre. Mais dis à maman d’arrêter de pleurer. — Le mieux, c’est que tu lui dises toi-même. Ils montèrent en voiture. Didier mit le moteur en marche, puis s’arrêta. — Dis, Théo… Et si on filait à la pizzeria plutôt qu’à la maison tout de suite ? Une grande pepperoni et des frites pour les petits ? On dira rien pour le Coca… Théo sourit enfin, doucement : — Ok. Mais on prend aussi des frites pour Lucas et Hugo ! — Marché conclu. La voiture reprit la route. La querelle sur l’appartement, qui faillit les faire exploser, s’effaçait déjà derrière eux, diluée dans le bruit du moteur et la faim d’une soirée paisible. Il restait la nuit à inventer, autour d’une pizza, pour redevenir enfin, une famille.






