J’ai laissé mon destin s’échapper

Cher journal,

On dit que chercher l’amour au travail, ce n’est pas sérieux. Je n’ai même pas cherché. Elle est venue d’elle‑même, non pas comme une collègue galante avec un café à la main, mais comme une silhouette silencieuse au volant d’une noire Renault 12, faisant la queue à la station-service où je faisais mes heures. J’étais pompiste à la station de la Route des Albères, près de Perpignan.

Au début, elle me regardait simplement, sans un mot. Puis un sourire s’est dessiné sur ses lèvres. Peu à peu, il m’a paru qu’elle connaissait mon planning et ne venait que quand j’étais de service. Je m’appelle Pierre, j’ai trente‑trois ans. J’étais ce que l’on appelle un « gars durs à cuire » : cheveux blonds platine, tempérament de feu, toujours droit dans ses bottes, façonné par les hommes qui m’entouraient. Elle était différente. Quarante‑deux ans, des yeux bleus comme le ciel de février, des épaules qui semblaient pouvoir soulever des murs, et un sourire chaleureux, presque enfantin.

Elle s’appelait Églantine. Elle habitait la maison voisine, avec son fils et son chien, un bouledogue nommé Gaspard. Le garçon venait d’un précédent mariage ; la mère les avait quittés. Églantine ne travaillait pas, elle était « rentière » grâce aux quatre appartements légués par sa grand‑mère, et vivait d’une vie de voyages, de balades et de repos.

Un jour, elle a garé sa Renault près de la pompe et m’a dit : « Monte, je vais te montrer une ville dont tu vas tomber amoureux. » Puis une autre, puis une autre encore. Nous avons bu des bières dans des cafés à moitié vides, séjourné dans des hôtels de la Côte d’Azur en basse saison, dormi au bruit des vagues, flâné sur les marchés de Nice et de Biarritz, écouté du jazz à Strasbourg.

Je suis tombé amoureux. Je me suis dissous en elle. Moi, qui pensais toujours être libre et qui ne croyais pas aux clichés, je vivais déjà chez elle trois mois plus tard. Nous n’avions rien officialisé, nous étions simplement ensemble.

Au début, je rêvais d’un enfant. J’imaginais nos promenades à trois : moi, elle et le petit. Mais Églantine était catégorique. Elle m’a dit qu’elle avait déjà « payé le prix » de la paternité et qu’elle ne signerait jamais à nouveau. « Les enfants entravent la liberté », disait‑elle. « Tu ne pourras pas t’envoler à Marseille le week‑end avec un ventre rond, puis pousser une poussette sur le Vieux‑Port. Ce ne serait pas vivre, ce serait être prisonnier. » Elle le disait d’un ton si calme, si sûr, que je me suis retrouvé, comme hypnotisé, à craindre l’avenir d’un bébé.

Les années ont passé. Je suis devenu l’esclave discret de sa vie insouciante. Je cuisinais, je repassais, j’achetais ses fromages préférés, je riais au bon moment, et elle… elle regardait toujours plus de football, feuilletait son journal, et me qualifiait de « la bonne ». Son fils a grandi. D’abord il me méprisait, puis il a commencé à m’observer avec curiosité. Un jour, il a ramené à la maison une petite fille, une petite blonde qui ressemblait à moi à six ans. Jeune, pétillante, cheveux d’or. Elle passait la nuit chez nous, riait à mes blagues, m’appelait « P’tit Pierre ».

Je la regardais et je comprenais tout. J’aurais voulu crier : « Fuis ! Ne laisse pas ta vie filer comme moi ! Ne te dissous pas, ne perds pas ta voix, ne laisse pas tes rêves mourir. Tu peux encore tout changer ! »

Quant à moi ? J’ai perdu foi en tout. J’ai trente‑neuf ans, aucun enfant, j’ai abandonné mon emploi, perdu mes amis, mes parents. Il ne reste que moi, Églantine, Gaspard et cet amour rouillé qui n’est plus qu’une habitude.

Elle ne travaille toujours pas. Elle continue de toucher les loyers, de boire une bière chaque soir. Moi, je continue de lui déposer une assiette de salade, en attendant de sentir que tout n’est pas encore perdu. Mais c’est du vent.

Parfois, la nuit, pendant qu’elle dort, je monte sur le balcon et regarde le ciel. Il me semble que, si l’on le désire vraiment, on peut tout changer. Mais il est trop tard. Le temps a filé.

Leçon du jour : on ne doit jamais laisser le confort d’une routine nous voler nos rêves, car le regret d’une vie non vécue pèse plus lourd que n’importe quelle sécurité.

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