La vieille dame sur le banc en face de la maison qui nétait plus la sienne.
Grand-mère Élodie sasseyait sur un banc devant sa vieille maison, celle où elle avait passé toute sa vie. Pourtant, elle appartenait maintenant à dautres, et elle y vivait seulement grâce à leur générosité. Élodie ne comprenait pas comment elle en était arrivée là. Elle croyait avoir vécu droit, sans souhaiter de mal à personne, ayant élevé son fils unique.
Mais son fils nétait pas devenu lhomme quelle avait espéré Élodie songeait à sa vie tandis que des larmes amères coulaient sur ses joues ridées Les souvenirs remontaient à son mariage avec son bien-aimé Théo. Un an plus tard, ils avaient eu leur fils, Mathieu. Puis étaient venus des jumeaux, un garçon et une fille, mais ils étaient si fragiles quils navaient pas survécu une semaine. Peu après, Théo mourut dune péritonite foudroyante. Les médecins navaient pas su diagnostiquer à temps la cause de sa douleur, et quand linfection se déclara, il était trop tard
Élodie pleura longtemps son mari, mais les larmes ne changeraient rien. La vie devait continuer. Elle ne se remaria jamais, bien quelle eût des prétendants. Elle craignait que Mathieu ne sentende pas avec un beau-père, alors elle consacra toute son attention à son éducation.
Mathieu grandit et choisit son propre chemin, séloignant delle pour la ville. Il y fit ses études, se maria et poursuivit sa vie. Grand-mère Élodie resta seule dans la petite maison que Théo avait bâtie quand ils sétaient aimés. Et elle y vécut jusquà sa vieillesse.
Mathieu lui rendait parfois visite, coupait du bois, apportait de leau et laidait comme il pouvait. Mais chaque année, il devenait plus difficile pour Élodie de soccuper seule de la maison. Elle navait quune chèvre et quelques poules, mais même cela demandait du soin.
Un jour, Mathieu arriva avec un inconnu.
Bonjour, maman, dit-il.
Bonjour, Mathou.
Voici mon ami Gaspard, continua-t-il. Il veut voir la maison pour lacheter. Ça suffit maintenant, tu viendras vivre avec moi en ville.
Élodie saffaissa sur une chaise, stupéfaite.
Ne tinquiète pas, maman. Ma femme ne dira rien. On soccupera de toi, tu seras bien et tu aideras avec les petits-enfants. Ils demandent quand Mamie Élo viendra.
Ainsi, ils décidèrent pour elle. Que pouvait faire une vieille femme ? Elle ne pouvait plus tenir la maison seule, mais au moins elle veillerait sur ses petits-enfants.
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La maison dÉlodie se vendit vite et sans peine. Avant de partir, la vieille femme fit ses adieux à chaque coin de son foyer, effleurant les murs chargés de mémoire. Lorsquelle sortit dans le jardin, derrière létable, un silence lourd lui étreignit le cœur. Jadis, une vache mugissait, les cochons grognaient, la chèvre bêlait et les poules couraient partout. Maintenant, tout était vide.
En revenant, elle prit une poignée de terre où elle avait travaillé jour après jour. Ce fut cruel de quitter son pays natal, le village où elle était née et avait vécu toute sa vie. Les voisins pleurèrent en la voyant partir, promettant de prier pour son bonheur dans son nouveau chez-soi.
Elle jeta un dernier regard à la maison et monta dans la voiture de son fils. Que faire ? Ainsi va la vieillesse, amère et ingrate
Au début, vivre chez son fils fut agréable. Plus de lourdes tâches, plus de poêle à alimenter ni de bétail à soigner, tout était moderne et à portée de main. Élodie jouait avec ses petits-enfants, regardait la télévision.
Bientôt, avec largent de la vente, Mathieu sacheta une voiture. Élodie tenta de protester, disant quil était imprudent de dépenser si vite, mais il la coupa net, lui signifiant quelle navait pas à sen mêler : une vieille femme navait quà être heureuse davoir un toit et le nécessaire. Depuis ce jour, Élodie nen parla plus, mais les mots de son fils lui restèrent en travers du cœur. Pis encore, après lachat, lattitude de Mathieu et de sa femme changea. Les petits-enfants devinrent moins tendres, moins obéissants.
On cessa de soccuper dÉlodie. Personne ne vérifiait si elle avait mangé, dormi, ou si elle avait besoin de quoi que ce soit. Avec le temps, tout empira : on ne lappelait plus pour les repas, on ne lui parlait presque plus. On lui répondait avec brusquerie, parfois en criant : quelle disait des bêtises, quelle était toujours dans le passage
Élodie se sentait perdue. Si elle avait su quelle deviendrait un fardeau, jamais elle naurait vendu sa maison. Mieux aurait valu mourir de froid et de faim chez elle que de vivre ainsi, rejetée par son propre fils, plus étrangère quune inconnue.
Elle pleurait chaque jour sa petite maison. Si seulement elle pouvait revenir ! Mais la maison était vendue, dautres y vivaient maintenant.
Un jour, nen pouvant plus, elle dit à son fils :
Je naurais jamais cru, Mathou, que ma vieillesse serait si triste chez toi. Largent ta rendu plus dur que la pierre. Je men vais, loin de vous tous
Son fils baissa les yeux sans répondre. Ce ne fut que lorsquÉlodie, son maigre baluchon à la main, franchit le seuil, quil lança dans son dos :
Quand tu seras fatiguée de traîner tes guêtres, maman, tu pourras revenir.
Élodie referma la porte sans un mot et, dans lescalier, laissa enfin couler ses larmes. Ce qui lui fit le plus mal, ce fut que Mathieu nait même pas tenté de la retenir.
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Il fallut plus dun jour à Élodie pour revenir au village. Elle dormit sur un banc de gare, fit du stop. Ses yeux ne cessèrent de pleurer. Elle ne se calma quen apercevant sa maison chérie. Les nouveaux propriétaires lavaient rénovée, repeinte, et elle ressemblait presque à lépoque où elle y vivait avec son Théo.
Bien que la maison ne fût plus sienne, Élodie ny pensa pas. Elle se glissa dans le grenier au-dessus de létable et décida dy rester. Limportant était dêtre entre ces murs quelle connaissait.
Sa seule crainte était dêtre découverte et chassée, comme son fils lavait fait. Alors, elle naurait vraiment nulle part où aller. À moins que la terre ne souvre sous ses pieds
On la découvrit vite. Le lendemain matin, le propriétaire vint nourrir les cochons. Il versa la nourriture, leva les yeux et dit :
Descendez, Mamie Élo. On doit parler.
Élodie ne sattendait pas à être trouvée si tôt et tremblait de peur. Quoi quil en soit, elle devait affronter ses nouveaux maîtres.
Ce quelle entendit la stupéfia :
Mamie Élo, lui dit Gaspard dune voix douce, celui-là même à qui Mathieu lui avait présentée. Ma femme et moi savons tout. Votre fils nous a prévenus que vous pourriez revenir. Nous savons aussi que vous ne vous êtes pas adaptée chez eux. Après réflexion, nous vous proposons de vivre avec nous. Ce nest pas une vie, là-haut avec les cochons. Et puis, honnêtement, cette maison est la vôtre. Vous et votre mari lavez bâtie, entretenue, aimée pendant des années. Il y aura toujours une place pour sa vraie maîtresse. Maintenant, lavez-vous, et nous partagerons un bon repas. Ma femme fait un bouillon extraordinaire !
Élodie nen croyait pas ses oreilles. Elle se remit à pleurer, cette fois de gratitude envers ces inconnus qui se montraient plus humains que son propre sang.
En franchissant le seuil, elle sentit ses jambes flageoler. Tout sentait encore sa vie passée. Elle comprit que, par la faute de son fils, elle était devenue une étrangère dans sa propre maison. Mais ici, entre ces murs quon lui rendait sans rancoeur, elle retrouvait enfin sa dignité. Gaspard et sa femme lui offrirent une chambre au bout du couloir, celle qui donnait sur le jardin, là où jadis elle cueillait les herbes du soir. Les jours suivants, elle sasseyait souvent sur le banc devant la maison, non plus comme une exilée, mais comme une racine qui reprend vie. Et quand les enfants du couple venaient lembrasser, elle murmurait, les yeux pleins dune douceur retrouvée : « Cest ici que je dois être. Et quand les enfants du couple venaient lembrasser, elle murmurait, les yeux pleins dune douceur retrouvée : « Cest ici que je dois être. »







