28mai2025
Je reviens du travail, le cœur lourd, et je me souviens encore du taxi qui sest arrêté devant mon immeuble, la vitre du salon éclairée dune lueur familière.
Assez! Pourquoi ressasser le passé? jai jeté la photo de Véronique sur la table, la voix tremblante. Un an et demi, ma chère. Elle ne reviendra pas.
Linspectrice de quartier, Marianne Dupont, a doucement repris le cliché, le rangeant dans son dossier. Nous allons clôturer le dossier. La loi autorise à déclarer Véronique Sergeïevna disparue depuis longtemps.
Vous voulez dire morte? ai-je murmuré, amer.
Ce nest pas ce que je disais, a répondu la femme dune voix calme. Il faut simplement finaliser les formalités. Sil vous plaît, signez ici.
Jai saisi le stylo, lai contemplé quelques secondes, puis jai griffonné mon nom sans trop réfléchir.
Cest tout? Vous me laisserez enfin tranquille?
Monsieur Bernard, a soupiré Marianne, je comprends votre douleur. Mais croyezmoi, nous avons tout fait.
Je sais, aije répondu, les yeux fatigués. Pardonnezmoi. Chaque fois que vous revenez avec ce dossier, tout recommence: insomnie, souvenirs, angoisse
Si jamais un détail refait surface, nhésitez pas, a ajouté linspectrice.
Jai passé les douze mois et demi à revivre chaque matin, chaque instant avant la disparition de Véronique. Rien dinhabituel: le petit déjeuner, le «On se voit ce soir, mon amour», puis elle a disparu entre le domicile et le travail.
Marianne a rassemblé les papiers et sest levée. Jai déjà vu des cas où les disparus reviennent après trois ou cinq ans.
Et dans votre expérience, y atil des cas où la femme senfuit avec un autre sans laisser de trace? aije lancé, aigre.
Elle a hoché la tête en silence.
Lorsque la porte sest refermée derrière elle, je me suis affalé dans mon fauteuil, les yeux fermés. Depuis le jour où Véronique a quitté la maison, aucune sonnerie, aucun message, son téléphone désactivé, ses cartes bancaires inutilisées. Cest comme si elle sétait évaporée dans le sol.
Jai tout essayé: police, détectives privés, petites annonces, forums en ligne. Aucun indice.
Les premiers mois furent les plus terrifiants: interrogatoires incessants (bien sûr, moi le principal suspect), recherches, espoirs déçus. Puis est venu le néant, une douleur sourde au cœur et une avalanche de questions sans réponses.
Pourquoi? Étaitelle malheureuse? Atelle trouvé quelquun dautre? Ou quelque chose de terrible sestil produit? Peutêtre vivante mais incapable de communiquer? Je refusais dy penser.
Le téléphone a sonné, affichant le numéro du central de taxis.
Allô, Nicolas? la voix fatiguée de Tamara, la dispatcher, ma répondu. Tu peux être disponible demain matin? Le patron a un malaise, on a plein de courses.
Oui, bien sûr, aije bégayé. À quelle heure?
Six heures, si possible. Le premier trajet vers laéroport.
Jai repris le volant trois mois après la disparition de Véronique. Mon poste dingénieur était devenu un lointain souvenir: les congés non payés et les absences répétées avaient épuisé la patience de mes supérieurs. Conduire un taxi était une échappatoire: travail mécanique, pas besoin dune concentration extrême, pas dattaches; les visages des passagers défilent, les histoires se succèdent.
Le matin a commencé comme dhabitude: réveil à cinq heures, douche froide, café corsé. En me regardant dans le miroir, jai vu un visage tiré, des cheveux grisonnants, des rides qui nétaient pas là il y a un an et demi. Quarantedeux ans, mais lair dun quinquagénaire.
Le premier client attendait devant limmeuble: un homme corpulent, deux valises, nerveux et bavard. Il parlait tout le trajet jusquà laéroport de ses projets à Marseille, de sa bellemère autoritaire et de son patron tyrannique. Jacquiesçais, mais mon esprit était ailleurs.
La journée sest déroulée entre la gare, le centre commercial, le quartier daffaires et à nouveau la gare. Le soir, épuisé, je nai pas pu rentrer: la dispatcher ma demandé un dernier trajet.
Nicolas, faisle! De la rue de la Seine au quartier de la Plaine. Dernier client de la journée, il attend déjà.
Le client était une jeune femme avec un petit garçon denviron trois ans, qui refusait de sasseoir.
Milo, sil te plaît, implorait la mère. On rentre bientôt, papa nous attend.
Je ne veux pas rentrer! criait lenfant. Je veux aller chez grandmère!
Après quelques minutes dattente, le garçon sest endormi dans les bras de sa mère. Nous avons mis le cap sur le quartier de la Plaine, dans une rue bordée de bâtiments modernes, où le béton gris contraste avec les arbres rares.
Adresse: rue des Lilas, numéro 17, cest bien? aije confirmé.
Un embouteillage à cause dun accident a retardé notre arrivée, le temps passe, le petit Milo sest calmé, la mère a baissé la tête, le silence pesait. Jai mis une musique douce pour ne pas le réveiller.
Quand nous avons enfin atteint limmeuble, il faisait déjà nuit, une pluie fine dessinait des flaques sur la chaussée. Jai garé le taxi, le moteur sest tue, je lui ai demandé le montant.
Quatrevingtdix euros, sil vous plaît.
La femme a tendu un billet de cent euros.
Pas besoin de rendre la monnaie, merci pour votre patience.
Je lai aidée à sortir du véhicule, et elle ma confié son fils. Avant de partir, elle a proposé de le garder un instant. Jai accepté, la pluie était froide, le petit dormait paisiblement.
Je lai déposé devant lentrée, puis je suis retourné au taxi. En allumant le moteur, mon regard sest posé sur une fenêtre du troisième étage. Une lueur jaune éclairait la pièce. Une silhouette féminine se profilait dans le cadre.
Mon cœur a raté un battement, puis sest emballé. Cétait le profil que je connaissais: la façon de relever une mèche derrière loreille, le petit grain de beauté au-dessus du sourcil droit. Cétait Véronique.
Je ne sais plus comment je suis sorti du taxi, traversé la cour, entré dans limmeuble. Tout semblait flou, comme dans un rêve. Le troisième étage, la porte qui menait à lappartement: quatre portes, je ne savais laquelle choisir.
Je me suis souvenu de la disposition des fenêtres. La deuxième porte à gauche depuis le hall était celleci. Je lai poussée, le silence était total, mon cœur battait à tout rompre.
Jai pressé la sonnette. Un long instant de silence, puis des pas, le cliquetis dune serrure, la porte sest ouverte.
Un homme dune quarantaine dannées, en pyjama, ma interrogé.
Oui? a-til demandé, surpris.
Je nai pu parler immédiatement.
Je jai bégayé. Je cherche ma femme, Véronique Sergeïevna Klimova.
Lhomme a haussé les sourcils, incrédule.
Il ny a pas de Véronique ici, vous vous trompez dadresse.
Jai tenté de retenir la porte, désespéré.
Attendez! Je lai vue, il y a une minute, dans la fenêtre. Je ne suis pas fou, je le jure.
Lhomme a finalement laissé entrouver la porte. Derrière, une femme dâge moyen, aux cheveux courts, tenait le petit Milo dans ses bras.
Que se passetil, Sébastien? atelle demandé.
Ce monsieur cherche une femme, a répliqué lhomme. Il dit lavoir vue.
La femme a fronçé les sourcils, puis ses yeux se sont élargis.
Vous êtes le taxi qui nous a amenés? atelle dit, confuse.
Oui, je laffirme, cest ma femme, Véronique, elle a le grain de beauté, la cicatrice sous le menton, elle déteste les chrysanthèmes et adore la glace à la fraise.
Lhomme, Sébastien, a secoué la tête.
Ici, nous navons quune Madame Ghislaine, ma bellemère, qui vit avec nous depuis un an.
Puisje parler à elle? aije supplié.
Sébastien a dabord refusé, puis la femme, que jai appelée Léa, ma posé la main sur lépaule.
Daccord, vous avez une minute.
Ils mont conduit dans un petit vestibule. Léa a emmené Milo dans sa chambre, Sébastien ma suivi. Nous sommes arrivés devant une porte close.
Attendez ici, je vais la prévenir. a murmuré Sébastien, frappant doucement avant dentrer.
Après de longs bruits étouffés, il est ressorti, le visage tendu.
Vous pouvez entrer, mais ne la dérangez pas.
La chambre était simple, le lit fait, une commode, quelques photos sur le mur. Un fauteuil près de la fenêtre occupait un coin, où la femme était assise, regardant la pluie.
Elle sest retournée. Mon cœur a bondi.
Véronique? aije soufflé.
Elle ma regardé, les yeux vides, puis a souri doucement.
Je suis désolée, vous vous trompez de personne, je mappelle Ghislaine, atelle répondu, la voix différente.
Jai senti le sol vaciller sous mes pieds.
Ghislaine, cest moi, Nicolas, votre mari, aije insisté, magenouillant près du fauteuil. Nous nous sommes mariés il y a huit ans, nous vivions à la rue du Jardin, je travaille à la bibliothèque, nous voulions un enfant.
Elle a froncé les sourcils, visiblement perdue.
Sébastien? atelle demandé, confuse. Qui est cet homme?
Sébastien sest approché, posant une main rassurante sur mon épaule.
Vous devriez partir, madame, elle est ma bellemère.
Ma bellemère? aije rétorqué, incrédule. Cest ma femme!
Ghislaine a secoué la tête.
Je ne vous connais pas, je ne suis pas votre épouse.
Jai énuméré les détails les plus intimes, espérant déclencher un déclic.
Vous avez ce grain de beauté, la cicatrice du menton, vous détestez les chrysanthèmes, vous adorez la glace à la fraise aije répété.
Elle a touché son menton, comme pour vérifier la cicatrice.
Vous avez raison, je porte une cicatrice, mais je ne me souviens pas de vous.
Léa, la fille, est entrée, le visage pâle.
Questce qui se passe? Maman?
Ghislaine a baissé les yeux, visiblement troublée.
Il y a eu un accident, je ne sais plus rien.
Sébastien a expliqué que, quelques mois plus tôt, Léa avait trouvé une femme inconsciente près du pont du Nord. Elle était venue à lhôpital, amnésique, aucune pièce didentité. Aucun dossier na pu la reconnaître. Nous lavions accueillie, pensant que cétait un signe, que nous pouvions lui offrir un foyer.
Nous lavons nommée Ghislaine, ma mère, décédée lan dernier, et nous lavons intégrée à notre famille, a dit Sébastien.
Mon cœur sest serré.
Vous avez sauvé ma femme, vous lavez gardée, mais sous un autre nom, jai dit, la voix brisée.
Nous navions aucune autre option, a répliqué Sébastien. Vous cherchiez depuis si longtemps, vous avez le droit de savoir.
Après un long silence, Léa a pris la main de Ghislaine.
Maman, si elle est vraiment ma mère, elle doit choisir.
Jai compris que je ne pouvais pas la forcer à revenir, même si elle était mon unique espoir.
Daccord, je vous laisse le temps de vous connaître, de décider, aije finalement accepté. Je ne porterai pas plainte, je ne veux pas vous forcer.
Ghislaine a esquissé un faible sourire.
Je veux bien essayer de vous connaître à nouveau, Nicolas.
Je suis sorti de lappartement, le cœur lourd mais plus léger. En descendant les escaliers, je me suis rappelé que le destin, parfois, se joue de nous comme dun conducteur qui tourne à laveugle dans la nuit. Un an et demi dangoisse, et cest grâce à un simple trajet que jai retrouvé la lueur dans la fenêtre du troisième étage.
Dehors, la pluie avait cessé, les étoiles perçaient les nuages. Jai respiré lair humide, sentant enfin que je pouvais à nouveau respirer à pleins poumons.
Leçon du jour: même quand lespoir semble perdu, la vie peut surgir dans les endroits les plus inattendus. Il faut garder la porte ouverte, car le retour de ce que lon croit disparu peut arriver au détour dune rue.
Demain, je retournerai à mon travail, mais je garderai toujours lœil sur la lumière du troisième étage.
Nicolas.







