«Je ne me rends jamais à l’invité les mains vides !»: a fièrement déclaré le fiancé de 59 ans en sortant une boîte de thé déjà entamée. Comment je l’ai élégamment mis dehorsIl a trébuché sur le paillasson, renversant la boîte de thé et s’est précipité hors de la porte, les yeux remplis de surprise et d’un brin de culpabilité.

Tu sais, jai toujours eu limpression que les rencontres après la cinquantaine, cest le domaine des gens qui ont déjà un sacré bagage de convictions, dexpériences et, au minimum, une bonne notion de bienséances. Les rêves de chevaliers en armure, je les ai rangés il y a longtemps.

Jai cinquantecinq ans, je travaille, jai une fille adulte, mon petit appartement cosy à Paris et une vie qui se tient bien. Mais parfois, il me manque ce petit réconfort humain : aller au théâtre, prendre un café, discuter dun bouquin quon vient de finir.

Avec ces pensées en tête, je me suis inscrite sur un site de rencontres. Au milieu dune avalanche de messages bizarres et de propositions vraiment loufoques, le profil de Valère ressortait par sa simple adéquation.

Il avait cinquanteneuf ans. Sur les photos, cétait un homme sportif en veste bien taillée, dans un parc dété. Dans nos échanges, il était poli, me lançait des compliments, parlait de son travail dingénieur et de son amour pour la musique classique.

Après une semaine de discussions, on sest donné rendezvous dans un café du Marais. Valère était exactement comme sur les photos: imposant, une petite touche de cheveux argentés, une diction soignée. Il a tiré ma chaise, a commandé deux cafés cappuccino (et a refusé le dessert, prétextant surveiller son sucre) et, tout le soir, nous parlait de limportance de garder les valeurs traditionnelles aujourdhui.

Je suis un homme dancienne école, Mélisande, disaitil en me regardant droit dans les yeux. Pour moi, la femme, cest la muse. Lhomme doit être pourvoyeur et protecteur. Je ne supporte pas la mode du compte séparé. Il faut courtiser avec élégance.

Ça sonnait comme de la musique. On sest revues deux fois, on sest baladées le long de la Seine, on a longuement papoté. Puis le weekend est arrivé, le temps sest gâté : une pluie de novembre bien maussade.

Mélisandine, si je viens dîner chez toi ? a proposé Valère dune voix veloutée au téléphone. On se réchauffe, on discute. Jarrive, bien sûr, les mains vides! Mais je moccuperai de tout. Tu nauras à fournir que le confort et ton sourire.

Moi, une vraie femme française, je ne me suis pas laissée convaincre par «seulement le sourire». Dès le matin, jai lancé un grand ménage. Puis je suis allée au supermarché: un bon morceau de bœuf, des légumes frais, des fromages, une baguette de qualité. Trois heures à la poêle.

Jai fait mon fameux ragoût de bœuf aux pruneaux ma recette fétiche, toujours un succès. Un petit saladier, une jolie mise en place, des verres en cristal, des bougies allumées. Jai revêtu ma robe dintérieur élégante et jai appliqué un maquillage léger.

Le jour J, jétais nerveuse comme une ado avant son premier rencard.

Le son de la porte a retenti à sept heures pile. Jai remis mes cheveux en place, inspiré profondément et ouvert. Au seuil se tenait mon cavalier, le manteau légèrement trempé, mais lallure fière.

Bonsoir, charmante hôtesse! a déclaré Valère en entrant, enlevant son chapeau et déboutonnant son manteau. Des odeurs à se lécher les babines de ragoût séchappaient de la cuisine. Il a inhalé à grands coups de nez, a souri et a lancé: Oh, je sens que je vais passer un vrai festin!

Entre, Val. Déshabilletoi. Je vais suspendre ton manteau, aije dit avec un sourire, pensant quil allait sortir les fameux «cadeaux». Honnêtement, je nattendais pas un bouquet de cent roses ou un vin millésimé. Une petite boîte de chocolats, un gâteau simple ou même une branche de chrysanthème auraient suffi. Cest lintention qui compte.

Il a accroché son manteau, ajusté sa veste, puis, dun geste presque de magicien, a glissé la main dans la poche intérieure et a sorti une boîte de thé.

Comme je le disais, Mélisande, je ne viens jamais les mains vides. Un homme doit toujours apporter sa part, a-t-il annoncé, en me tendant la boîte.

Jai pris la boîte sans réfléchir, le regard baissé. Cétait un paquet en carton du thé noir le plus économique, celui quon trouve sur les étagères du bas en promo. La surprise, ce nétait pas la marque, mais le fait que la languette était arrachée et rangée négligemment à lintérieur.

Jai cloué le bec, tentant dassimiler ce qui se passait.

Val, cest ouvert? aije demandé, voix basse, craignant une blague.

Il na pas rougi. Au contraire, son visage sest illuminé dun sourire condescendant, comme sil expliquait une vérité évidente à un enfant.

Bien sûr! Je lai acheté lautre jour, je nai même fait bouillir que deux sachets. Un bon thé, fort, rapide à infuser. Pas la peine dapporter une boîte entière, on ne boirait pas tout le soir. Pourquoi gaspiller? Et toi, tu as sûrement déjà du sucre, non? Tu es lhôtesse, après tout.

Je me tenais dans le hall de ma maison impeccable, les bougies vacillant derrière moi, le ragoût au bœuf et aux pruneaux refroidissant, le plat qui mavait coûté une petite fortune.

En face de moi, un homme de cinquanteneuf ans, travailleur, élégant, qui prêchait les valeurs dantan, et qui, pour un dîner romantique, moffrait une boîte de thé à moitié remplie, sans même vingt sachets.

Des milliers de réactions ont traversé mon esprit. Rire à gorge déployée? Faire une scène et sortir tout ce que je pensais de son avarice? Rester muette, avaler loffense, lasseoir à table et le nourrir de viande, en me sentant comme une servante humiliée.

Jai choisi une autre voie. Le calme qui ma envahie à cet instant ma surprise elle-même.

Jai posé délicatement la boîte froissée sur la console près du miroir, lai regardé droit dans les yeux, et, avec un sourire sincère, jai dit:

Valère, je suis profondément touchée par votre générosité. Mais, jai bien peur que ce thé ne nous serve à rien.

Il a haussé les sourcils: Pourquoi? Tu naimes pas le noir? La prochaine fois, je pourrai prendre du vert, il me reste une demiboîte au bureau

Il ny aura pas de prochaine fois, aije répliqué doucement. Vous aviez raison, un homme doit apporter sa part. Et votre part était tellement impressionnante que je ne peux pas vous rendre la pareille. Mon dîner nest pas à la hauteur.

Jai repris son manteau encore humide et je lai tendu.

Que se passetil? Mélisande, tu toffenses à cause dun thé? Quelle avarice! a lancé sa voix veloutée, le visage rougissant. Je suis venu de tout cœur, après une semaine dure, et elle fait une crise pour un rien! Vous, les femmes daujourdhui, ce nest que largent et les restaurants!

Ce dont jai besoin, cest le respect, Val. Dabord le respect de moimême. Remets ton manteau, il fait froid dehors. Et noublie pas ton thé, sinon tu risques dattraper froid et dêtre sans argent pour le traitement.

Je lui ai remis la boîte à moitié remplie, lai poussé doucement vers la porte et lai refermée derrière lui.

Le verrou a cliqueté. Le silence régnait, seulement perturbé par le tictac de lhorloge. Je suis allée à la cuisine, ai versé un verre de bon vin rouge, ai découpé un morceau du ragoût parfumé et me suis assise à la table magnifiquement dressée. Seule.

Et tu sais quoi? Ce dîner était parfait. La viande fondait, le vin chantait dans le verre. Je nai ressenti ni déception, ni solitude. Jai éprouvé une fierté davoir refusé quon me piétine les pieds.

Les hommes nous accusent souvent dêtre mercantiles, de ne chercher que des sponsors. Soyons honnêtes: ce nest pas le prix du cadeau qui compte. Cest lintention. Un homme qui arrive avec de la nourriture à moitié préparée ne fait pas des économies dargent. Il économise sur ses sentiments, son respect. Il montre quon ne vaut même pas un petit effort. Et je ne veux plus perdre mon temps, mon énergie et ma vie avec ces «chasseurs traditionnels».

Et vous, mes chères lectrices, quen pensezvous? Vous êtesvous déjà retrouvées face à ce genre de «générosité» masculine? Ou bien aije été trop dure, et je devrais donner une seconde chance à quelquun?

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«Je ne me rends jamais à l’invité les mains vides !»: a fièrement déclaré le fiancé de 59 ans en sortant une boîte de thé déjà entamée. Comment je l’ai élégamment mis dehorsIl a trébuché sur le paillasson, renversant la boîte de thé et s’est précipité hors de la porte, les yeux remplis de surprise et d’un brin de culpabilité.
Ne me dites pas comment vivre