Je pars, Sophie. Je te laisse tout, à toi et à ta fille. Mais j’ai une seule demande.

Je ne taime plus, Élodie, déclara résolument Léon. Jai longuement pesé le pour et le contre, et jai compris que non, je néprouve plus rien.

Léon parlait à Élodie dans la cuisine, assis à la table. Élodie répondait, debout près de la fenêtre, le regard perdu dans le ciel qui semblait fondre.

Je le sais depuis longtemps, Léon, dit Élodie en soupirant tristement.

Depuis longtemps? sétonna Léon. Vraiment?

Ça tétonne? Élodie ouvrit la fenêtre, inspira lair frais, esquissa un sourire, puis referma le cadre.

Non, mais je pensais que tu ne lavouais pas, ricana Léon, amer. Dans ce cas, Élodie, tout devient simple. Il faut nous séparer.

Estu sûr de vouloir ça? demanda Élodie. Tu crois que cest la bonne chose? Après tout, cela fait des années que nous sommes mariés, et nous avons un enfant.

Je paierai la pension alimentaire, tout le nécessaire, répliqua Léon. Et rien ne manquera de ma part. Moi, je ne te demande rien, Élodie.

Comment ça, «rien»? ne comprit pas Élodie.

Je ne réclamerai ni lappartement ni la maison de campagne à SaintCloud que jai achetés avant notre union, précisa Léon, le regard vide sur la table.

Tu parles de la villa et du chalet que jai acquis avant de munir à toi? demanda Élodie. Tu ne veux pas les partager?

Exactement, acquiesça Léon, je suis au-dessus de tout ça. Un homme moins noble, sans cette âme claire, aurait tout dépouillé, Élodie.

Tout dépouillé? répéta Élodie, incrédule.

Oui, jusquau dernier fil, insista Léon. Je vous laisserais, toi et ta fille, rien. Mais je nai besoin de rien. Voilà qui je suis : une âme de cristal.

Merci, Léon, murmura Élodie. Tu restes un vrai homme, pas comme certains.

Certains? sinterrogea Léon, levant les yeux vers le réfrigérateur.

Ceux dont lâme nest pas aussi limpide que la tienne, expliqua Élodie.

Ah, ceuxlà, comprit Léon, scrutant lévier débordant dassiettes sales. Il y en a bien dautres, des hommes qui, disonsle, ternissent ce noble titre. Tu ne croirais pas les rares spécimens qui laissent loncle Sam

Élodie esquissa un rictus, toujours à la fenêtre, observant la pluie qui venait tout juste de commencer.

«Jaime quand il pleut, que la maison est calme, chaleureuse, paisible,» pensatelle.

La terre, Léon, elle porte tout le monde. Les hommes ils varient, ajouta Élodie.

Tu exagères, sexclama joyeusement Léon, les yeux rivés sur le plancheau. Je vais te raconter une anecdote. Au bureau, il y a un collègue, et cest du genre… imagine quune fois, quand sa femme le quittait

Racontemoi une autre fois, interrompit Élodie. Je nai pas le temps maintenant. Tu as autre chose à dire? Ou cest fini?

Pas du tout, il y a le point crucial, insista Léon. Écoute.

Je técoute, Élodie resta fixée sur la pluie.

Élodie, dit Léon en se penchant sur la table, je pars, je te laisse tout, à toi et à la petite, mais jai une requête.

Une requête?

Pourraistu me prêter cinq cent mille euros? déclara Léon, la voix tremblante. Je te rendrai, parole dhomme.

Cinq cent mille? sétonna Élodie. Tu es sûr que ça suffit?

Parfaitement, ma chère, affirma Léon. Jai tout calculé.

Tu as calculé? ricana Élodie. Vraiment!

Tu te moques, Élodie, mais cest sérieux. Ce nest pas tellement énorme pour huit ans de mariage. Je nai aucune exigence envers toi.

Non, rétorqua Élodie. Cest trop. Je ne te donnerai pas cinq cent mille.

Comment ne pas? demanda Léon, incrédule. Cinq cent mille, tu ne le donnes pas?

Cinq cent mille pas du tout, répondit Élodie, les yeux clos.

Léon, songeur, fixa le vieux frigo crasseux.

«Étrange,» pensa-t-il. «Comment se faitil que ça naille pas? Nadine était persuadée que cinq cent mille ne seraient pas un gros chiffre, vu que je renonce à tout. Mais elle ne voit pas le risque.»

Combien alors? insista Léon, le désespoir perçant son regard.

Aucun, haussa Élodie. Elle séloigna de la fenêtre, sassit à la table.

«Quelle nouvelle!» pensa Léon. «Aucun, rien du tout. Que faire maintenant?»

Trois cent mille, proposa-t-il, presque désespéré.

Pas un centime, répliqua Élodie.

Comment? sétonna Léon. Tu refuses carrément?

Oui, cest ainsi, confirma Élodie.

Je pensais que ce nétait pas la somme Mais si tu insistes alors cinquante mille?

Tu mennuies, Léon, grogna Élodie.

Très bien, dit Léon après un silence. Si tu poses la question ainsi, jirai réclamer mes droits ailleurs.

Tout ce que tu veux, rétorqua Élodie. Défends tes droits, ils adorent être défendus, surtout loin dici.

Qui dépose la demande de divorce, toi ou moi? demanda Léon dune voix sèche.

Quel divorce? Récupère tes esprits, répliqua Élodie. On nous a déjà séparés.

Comment? sécria Léon. Pourquoi suisje dans lignorance?

Il y a trois ans, tu as quitté le foyer, et depuis tu nas appelé que trois fois. La première pour me rassurer, la deuxième pour évoquer un problème grave, la troisième juste pour me dire que tu ne maimes plus et demander cinq cent mille, raconta Élodie.

Javais besoin de temps pour réfléchir, avoua Léon. Je voulais sauver la famille. Mais comment astu pu divorcer sans moi?Je ne comprends pas.

On ta envoyé des assignations à ton adresse, mais tu ne tes jamais présenté, expliqua Élodie.

Je les ai volontairement ignorées, admit Léon. Je pensais que labsence empêcherait le divorce. Et pourtant

Et pourtant, on a divorcé, conclut Élodie.

Comment estce possible? sexclama Léon. Priver quelquun de son épouse et de son enfant sans sa présence!

Si tu ne veux pas être là, qui blâmer? rétorqua Élodie. Toi-même, peutêtre.

Je ne voulais pas assister, tu sais, je déteste les procédures, se justifia Léon. Tu me connais, je ne veux pas que des inconnus sondent nos querelles. Non, non, et encore non.

Cest ce quelle a compris, elle nous a séparés, résuma Élodie.

Qui? demanda Léon, confus.

La juge, bien sûr, dit-elle en souriant. Qui dautre?

Ah, oui, la juge, Léon hocha la tête.

Ça te frappe enfin que nous ne sommes plus mari et femme?

Oui, soupira Léon, lourdement. Alors, cest fini.

Fin,

Oui, tout est fini, acquiesça Léon. Le passé est derrière, comme on dit. Mais comment était le procès?

Tout sest bien passé, répondit Élodie. Pas dinconnus, uniquement nos proches.

Les proches, cest rassurant. Tu sais que je naime pas que des étrangers connaissent nos soucis. Si tout le monde est nos, ça va, déclara Léon. Et la juge? Dure? A-telle crié?

Pas du tout, elle était calme, très posée. Elle se souvenait souvent de toi, confia Élodie.

Vraiment?

Oui. Elle haussa les épaules. Elle demandait où tu étais.

Et toi? demanda Léon.

Moi?Je ne sais pas, répliqua-telle. Elle était contrariée de mon absence?

Pas du tout, elle ne sest même pas énervée, insista Élodie. Peuton même être fâché contre toi, Léon?

Peutêtre, admit Léon. Quatelle dit alors?

Rien, rien du tout. Elle a dit que sans lui, on pouvait se débrouiller et que le divorce était prononcé. Pourquoi cinq cent mille, alors?

Je voulais rénover mon appartement, expliqua Léon. Je pensais que Nadine et moi étions heureux, que nous nous aimions. Tu ne te souviens pas de Nadine?

Non.

Cest une femme formidable, récemment divorcée. Nous nous sommes connus il y a trois ans, continua Léon. Il y a un an, elle est devenue maman dune petite fille. Jai pensé à refaire les travaux : refaire le câblage, le chauffage, moderniser les trois pièces et la cuisine, comme les vieilles HLM des années70.

Je sais, acquiesça Élodie. Nadine ma suggéré de demander son aide. Sinon, on te prendra tout.

Elle voulait simplement me pousser? demanda Léon.

Oui, mais ne te méprends pas, Nadine est une bonne personne, rétorqua Élodie. Notre situation est juste compliquée, il nous manque les fonds.

Ne te précipite pas pour les travaux, conseilla Élodie.

Pourquoi pas, ma chère? demanda Léon.

Parce que lappartement du troispièces sur la rue Enghien a été acheté à deux, le tribunal a tranché que la moitié mappartient, rappela Élodie. Donc tu ne peux pas jouer les profiteurs.

Tu noserais pas, rétorqua Léon, la voix tremblante. Après avoir dit que je vous laissais tout, à toi et à la petite

Je peux racheter ta part, ou te vendre la mienne, ou encore toffrir un studio au premier étage dun immeuble du boulevard du Maréchal Joffre, avec un bon aménagement, proposa Élodie. À toi de choisir.

Cest tout? hurla Léon. Cest tout ce que Nadine et toi pouvez proposer? Nous avons un enfant, tu y as pensé?Élodie, je ne savais pas que tu étais si

Si tu continues à me harceler, je vends ma part au premier venu, répliqua Élodie. Tu te retrouveras dans une tinyhouse avec Nadine et lenfant.

Léon contempla la pile de vaisselle sale, le réfrigérateur décrépit, le plafond criblé de fissures, le parquet usé, les fenêtres à la française qui laissaient entrer le souffle du temps. Il se souvint du téléviseur cassé, des soucis du bain et des toilettes, et une larme coula.

Jaccepte, murmura Léon, lointain comme un songe.

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