Un chien traînait Valère vers les ruines : il est resté sans voix devant ce qu’il a vu.

Bon, Rouquin, on y va, d’accord marmonna Valère, en ajustant la laisse bricolée à partir dune vieille corde.

Il remonta son manteau jusquau col et frissonna. Ce février-ci était particulièrement virulent: neige mêlée de pluie, vent qui sinfiltre jusque dans les os.

Rouquin, un bâtard à la fourrure rousse délavée et à lœil gauche opaque, était entré dans ma vie il y a un an. Jétais de retour dune garde de nuit à lusine de la PlaineStDenis quand je lai aperçu près des containers. Le chien était battu, affamé, et son œil était couvert dun film trouble.

Hé, le gars! Où tu te caches avec ta petite bête? lança une voix qui me grinça les nerfs. Je reconnus lauteur: Sébastien Leconte, le «autorité» du quartier, du haut de ses vingtcinq ans. Autour de lui traînait une bande de trois ados, sa «team».

On se balade, répondis-je brièvement, sans lever les yeux.

Et toi, mon vieux, tu paies la taxe pour la promenade de ce toutou? ricana lun des gars. Regarde comme il est moche, lœil de travers!

Un caillou siffla et frappa Rouquin en plein flanc. Le chien gémit, se blottit contre ma jambe.

Laissemoi tranquille, murmurai-je, la voix ferme comme du métal.

Oh! Le grand Koulibin sexprime! sapprocha Sébastien. Tas oublié que cest mon quartier? Les chiens ne sortent quavec mon feu vert.

Je me crispai. Larmée mavait appris à régler les problèmes vite et dure, mais cela faisait trente ans. Aujourdhui, je nétais plus quun vieux soudeur retraité, qui ne cherchait pas dennuis.

Allons, Rouquin, tournaije le dos à la maison.

Voilà! lança Sébastien derrière moi. La prochaine fois, jarracherai ton poteau!

Cette nuit, je nai pas trouvé le sommeil, la scène tournait en boucle dans ma tête.

Le lendemain, la neige était mouillée. Jai remis la promenade à plus tard, mais Rouquin était planté à la porte, les yeux pleins dune loyauté qui ma forcé à céder.

Daccord, daccord. Juste rapidement.

Nous marchâmes prudemment, contournant les lieux habituels de «la bande». Aucun signe de Sébastien et de sa troupe: ils sétaient sûrement abrités de la pluie.

Je commençais à me détendre quand Rouquin sarrêta brusquement devant la vieille chaufferie abandonnée. Il dressa une oreille, flaira lair.

Questce qui se passe, mon vieux? lui murmuraije.

Le chien aboya, tirant vers les ruines. Des bruits étouffés, comme des sanglots ou des gémissements, sen échappaient.

Hé! Cest qui là? criaije.

Le silence répondit, seulement brisé par le hurlement du vent.

Rouquin tirait la laisse avec insistance. Son unique œil traduisait langoisse.

Questce que tu sens? me penchaije sur le chien. Quy atil ?

Et soudain, une voix denfant perça le froid:

Aidezmoi!

Mon cœur se serra. Jai détaché la laisse et suivi Rouquin jusquaux décombres.

Dans la salle semidétruite de la chaufferie, derrière un tas de briques, gisait un garçon dà peine douze ans. Le visage meurtri, la lèvre fendue, les vêtements en lambeaux.

Mon Dieu! massisje à ses côtés. Que testil arrivé?

Valère? le gamin ouvrit les yeux avec peine. Cest vous?

Je le reconnus aussitôt: cétait André Mignot, le fils de ma voisine du cinquième étage, un garçon timide et discret.

André! Que sestil passé?

Sébastien et sa bande sanglotait le petit. Ils ont réclamé de largent à ma mère. Jai dit que jalerterais le commissaire. Ils mont attrapé

Depuis quand tu es là?

Depuis ce matin. Il fait un froid glacial.

Je retirai mon manteau, le drapai, et Rouquin sapprocha, se couchant près du garçon, réchauffant son corps.

André, tu peux te lever?

Ma jambe elle fait mal. Elle doit être cassée.

Je palpai la jambe: effectivement, une fracture. Et qui sait ce qui en est du reste à lintérieur après une «battue» pareille.

Tu as un téléphone?

On ma tout pris.

Je sors mon vieux Nokia, je compose le 112. Lambulance promettait darriver dici trente minutes.

Tiens bon, garçon. Les secours arrivent.

Et si Sébastien découvre que je suis vivant? la voix dAndré vibrait de terreur. Il a juré de me tuer.

Il ne te tuera pas, déclaraije dune voix ferme. Il ne touchera plus jamais à ta peau.

Le garçon me regarda, étonné :

Vous, Valère, vous avez fui ces gars hier.

Cétait une autre affaire. Alors, ça ne concernait que moi et Rouquin. Aujourdhui

Je ne terminai pas. Que dire dautre? Que, trente ans plus tôt, javais prêté serment de protéger les faibles? Que, en Afghanistan, on nous avait appris quun vrai homme ne laisse jamais un enfant en détresse?

Lambulance arriva plus tôt que prévu et emmena André à lhôpital. Moi, je restai devant la chaufferie, à côté de Rouquin, à réfléchir.

Le soir, la mère dAndré, Sophie Dupont, vint chez moi, en pleurs, me remerciant à gorge déployée.

Monsieur Valère, les médecins disent que si votre fils était resté une heure de plus dans le froid, il ne serait plus Vous lui avez sauvé la vie!

Ce nest pas moi qui lai sauvé, caressai Rouquin. Cest lui qui a trouvé votre garçon.

Et maintenant? sinquiéta Sophie, le regard rivé sur la porte. Sébastien ne va pas sarrêter. Le commissaire dit que les preuves sont insuffisantes, le témoignage dun enfant ne suffit pas.

Tout ira bien, promisje, sans vraiment savoir comment.

Cette nuit, le sommeil me fuît. Je pensais à la façon de protéger ce petit, et à tous les autres enfants du quartier qui subissent les mêmes violences.

Au petit matin, lidée me vint dellemême.

Je revêtis mon vieux uniforme darmée, celui de la parure, décoré dordres. Je sortis les médailles du placard, me regardai dans le miroir: toujours soldat, même sil nest plus jeune.

Allons, Rouquin. Nous avons du travail.

La bande de Sébastien «garde» son poste devant le petit supermarché. En me voyant approcher, ils sesclaffèrent.

Oh! Le vieux sest mis en tenue de parade! cria lun deux. Regardez le héros!

Sébastien se leva du banc, un sourire narquois aux lèvres.

Allez, vieux retraité, tiretoi dici. Ton heure est passée.

Mon heure ne fait que commencer, répondisje calmement, mavançant.

Questce que tu fais là, habillé comme ça?

Servir la patrie. Défendre les faibles contre des hommes comme toi.

Sébastien éclata de rire.

Tu vas nous raconter des histoires de guerre, vieux? Quelle patrie? Quels faibles?

André Mignot, tu te souviens?

Le rire de Sébastien sévanouit.

Et pourquoi je devrais me souvenir de ces morveux?

Parce que cest le dernier enfant du quartier qui a souffert de tes coups.

Tu me menaces? gronda-til.

Je te préviens.

Il fit un pas en avant, une lame brillante dans la main.

Tu vas voir qui commande ici!

Je ne bougeai pas dun pouce. Lentraînement militaire de trente ans restait gravé.

La loi, ici, cest moi.

Quelle loi? agitait la lame Sébastien. Qui ta désigné?

Cest ma conscience qui la fait.

Et alors, linattendu se produisit.

Rouquin, qui était resté silencieux, se redressa soudain. Son pelage se hérissa, un rugissement grondant séchappa de sa gorge.

Et ton toutou? commença Sébastien.

Mon chien a combattu, linterrompisje. En Afghanistan, au service du génie explosif. Il sent la présence des bandits comme le nez dun chien de chasse.

Ce nétait pas vrai: Rouquin nétait quun bâtard. Mais je le déclara avec une telle conviction que tout le monde crut. Même Rouquin sembla se convaincre, se redressa, les crocs visibles.

Il a mis en fuite vingt criminels, tous vivants, poursuivisje. Tu crois quil pourra tenir tête à un seul dealer?

Sébastien recula, les autres garçons se figèrent.

Écoutezmoi bien, dis-je en avançant dun pas. Dès aujourdhui, ce quartier sera sûr. Je ferai le tour de chaque cour chaque jour. Ma bête flairera la délinquance. Et alors

Je ne terminais pas, mais ils compris.

Tu veux mintimider? tenta Sébastien de reprendre son assurance. Un seul appel

Appelle, acquiesçaije. Mais souvienstoi que jai des contacts bien plus forts que les tiens. Je connais des prisons, des créanciers, des dettes à vie.

Ce nétait pas réel non plus, mais les mots portèrent.

Valère lAfghan, on mappellera, concluje. Souvienstoi bien. Ne touchez plus aux enfants.

Je me retournai et méloignai. Rouquin trottait à mes côtés, la queue fièrement dressée.

Le silence retomba derrière nous.

Trois jours plus tard, Sébastien et sa bande ne réapparurent plus presque jamais dans le quartier.

Et jaccomplis réellement mon nouveau devoir, parcourant chaque ruelle, Rouquin à mes côtés, digne et sérieux.

André sortit de lhôpital une semaine plus tard. Sa jambe faisait encore mal, mais il pouvait marcher. Le même jour, il vint me rendre visite.

Monsieur Valère, ditil, puisjeje pourrais vous aider? demandatil. Avec les rondes.

Tu peux, mais parle dabord à tes parents.

Sophie ne sy opposa pas. Elle était simplement soulagée que son fils eût trouvé un modèle à suivre.

Depuis, chaque soir, on peut voir une petite troupe: un vieil homme en uniforme militaire, un garçon et une vieille chienne rousse.

Rouquin était aimé de tous. Même les mères laissaient leurs enfants le caresser, bien quil fût un chien de quartier. Il y avait dans ce animal quelque chose de particulier: une dignité, diraiton.

Et moi, je racontais aux gamins les histoires de larmée, de la vraie camaraderie. Ils écoutaient, le souffle retenu.

Un soir, alors que nous rentrions dune «rondée», le garçon demanda:

Monsieur Valère, avezvous déjà eu peur?

Oui, répondisje honnêtement. Et parfois encore aujourdhui.

De quoi?

De ne pas être assez fort. De manquer dénergie.

André caressa le chien :

Quand je serai grand, je vous aiderai. Jaurai aussi un chien, tout aussi malin.

Tu lauras, souriaije. Jen suis sûr.

Rouquin ne faisait que remuer la queue.

Le quartier le connaissait désormais. On murmurait: «Cest le chien de Valère lAfghan. Il sépare les héros des voyous».

Et Rouquin, fier, continuait son service, conscient quil nétait plus un simple bâtard, mais le protecteur dun coin de France.

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Le Malheur des Autres