Je serai toujours à tes côtés

Je me souviens de tout cela comme si cétait hier

– Sil te plaît, ne recommence pas ! On en a déjà parlé mille fois ! Pourquoi toujours revenir sur ce sujet ? lança Élise en soupirant, balayant lair dun revers de la main tout en se retournant vers la cuisinière.

La journée était grise et sans éclat. Elle avait commencé très tôt, à cinq heures, quand son fils, Paul, était venu sinstaller à côté delle, posant sa petite main sur son épaule :

– Maman, jai mal à la gorge

Demi-réveillée, Élise pressa ses lèvres sur le front de son fils, et le semblant de sommeil quil lui restait senvola aussitôt.

– Oui, tu as de la fièvre, mon chéri. Viens, on va voir ça dit-elle tout bas en le prenant dans ses bras et en refermant la porte derrière elle, pour ne pas réveiller Julien, le mari dÉlise, qui se plaignait déjà assez souvent de manquer de sommeil.

Après avoir pris la température de Paul et lui avoir donné du paracétamol, elle linstalla sous sa couette. Jetant un œil à lhorloge, elle jugea inutile de retourner se coucher ; autant attendre louverture du cabinet médical pour appeler le médecin. Rassurée de voir Paul rendormi, Élise se dirigea vers la cuisine, fit couler un café et sarrêta devant la fenêtre.

Cet hiver-là, la neige était tombée en abondance sur Lyon, au point de recouvrir la cour dune épaisse couverture blanche, presque vierge, à part quelques traces laissées par de courageux travailleurs matinaux. Distraitement, Élise suivit du regard une silhouette mouvante, et un sourire sesquissa sur ses lèvres. Le chat de la voisine, Madame Durand le turbulent Gaspard , bondissait dans la neige, disparaissant presque entièrement à chaque saut. Ce sacré Gaspard ! Impossible de le faire rester à lintérieur, même par ce froid. Il préférait affronter la tempête plutôt que de faire quoi que ce soit dans lappartement, et Madame Durand devait le sortir dès quil le réclamait. Si elle tardait, tout limmeuble lentendait. Mais il naurait jamais abîmé le parquet, cétait indéniable. Hier, Élise avait aperçu Gaspard, digne dans toute sa splendeur féline, râler bruyamment en descendant lescalier, escorté par sa maîtresse.

– Allez, râle un peu plus ! Bonjour ma petite Élise, regarde donc ce chenapan ! On dirait que cest lui, le patron, et pas moi. Bien sûr ! Toujours en train de commander, ce Gaspard lançait Madame Durand sur un ton gouailleur.

– Bonjour, Madame Durand ! Il a lair dun monsieur très important !

– On ne fait pas plus sérieux, tu sais Cest mon destin déduquer les hommes sérieux, apparemment

Élise avait souri poliment, ne sachant pas quoi répondre. Le fils de Madame Durand, Mathieu, était en effet un jeune homme au sérieux remarquable : intelligent, doté dun humour fin, mais invisible aux yeux de beaucoup. Pour la plupart, il nétait quun garçon discret, mince, portant des lunettes, que les filles ne semblaient pas remarquer. Pourtant, Élise avait toujours compté sur son amitié sans faille. Depuis aussi loin quelle sen souvenait, Mathieu avait toujours été là, surtout après la disparition de sa mère.

La mère dÉlise, Isabelle, avait été renversée sur un passage piéton. Tout sétait passé dans les règles, mais cela navait rien changé. Pour Élise, qui croyait dur comme fer que la vie était simple si lon suivait les règles, ce fut le plus grand choc de son existence.

À dix ans, ni elle ni Mathieu, qui avait perdu son propre père deux ans plus tôt, nétaient préparés à un tel deuil. Élise fut envahie par un mutisme profond, répondant aux tentatives de réconfort par de simples secousses de tête, et senfermant dans la salle de bain pour pleurer loin des regards. Un psychologue consulté par son père tira la sonnette dalarme : le chagrin dÉlise minait déjà sa santé.

Cest alors que Mathieu simposa dans sa vie, comme un ange gardien silencieux. Ayant traversé le même tunnel, il comprenait mieux que personne. Il sinstalla presque chez Élise, avec la bénédiction de Madame Durand, qui compatissait au malheur de la fillette, tout comme les voisins, qui apportaient des plats ou gardaient Élise lorsque son père devait partir. Jamais Madame Durand ne lui reprocha de rentrer tard, trop préoccupée par le bien-être dÉlise. Mathieu laidait pour ses devoirs, lui lisait des histoires, lemmenait tantôt à ses cours de danse, tantôt à la gymnastique dernier souhait de sa mère, qui rêvait de la voir sépanouir et forte

Petit à petit, la tendresse patiente de ce jeune garçon fit son œuvre. Et le jour où ils ramenèrent un chaton trouvé dehors et quÉlise demanda du lait à Madame Durand, ce fut la première fois quelle parla depuis la tragédie. Emue, Madame Durand murmura : « Que Dieu soit loué la voilà revenue ! »

Le chaton resta chez Mathieu, puisque le père dÉlise, Marc, souffrait dallergies.

Dès lors, Mathieu accompagna Élise partout. Elle shabitua tant à sa présence quil devint comme une part delle-même. Fille unique, il fut son meilleur soutien, son frère de cœur. Ils finissaient les phrases lun de lautre, se comprenaient dun regard, et les adultes, touchés par leur complicité hors du commun, les laissaient tranquilles, estimant que cela les aidait à traverser leur douleur.

Mais, à la fin du lycée, de nouveaux problèmes émergèrent. Élise devint une belle jeune femme, intelligente et attirante, attirant nombre de prétendants. Mathieu observait cela en silence, dabord serein puis inquiet, jusquà ce quun certain Julien fasse son apparition. Leur rencontre fut rocambolesque : Élise avait glissé sur les marches du centre sportif où elle pratiquait la gymnastique.

– Ça va, mademoiselle ? Laissez-moi vous aider ! demanda Julien, grand, brun, au sourire éclatant. Ces marches sont de véritables patinoires ! Vous allez bien ?

En levant les yeux vers lui, Élise ressentit ce quelle avait toujours cru être une invention romanesque : le coup de foudre.

– Je suis perdue, Mathieu ! Il est il est incroyable

– Ah bon ? Comment ça ? maugréa Mathieu, mais Élise, flottant sur son nuage, ne remarqua rien.

– Cest le meilleur ! Tu pourrais être content au moins pour ta meilleure amie !

– La meilleure amie oui. Ravi pour toi dit Mathieu, forçant le sourire, avant de sen aller.

Élise ne sen inquiéta pas, déjà ailleurs. Trois ans plus tard, elle et Julien décidèrent de se marier, annonçant la nouvelle à leurs parents et déposant leur dossier à la mairie.

– Dommage quil faille forcément une demoiselle dhonneur. À quoi ça sert ? Pourquoi on ne pourrait pas avoir un « ami dhonneur » ? grommelait Élise, ajustant sa robe de mariée sur laquelle la couturière saffairait.

Mathieu, qui lavait amenée à latelier, lattendait sur un canapé, patient mais visiblement mal à laise après avoir été chassé de la pièce dessayage, la couturière jurant quil portait malheur que le fiancé voie la robe.

– Mais non, il nest pas mon fiancé ! avait éclaté de rire Élise. Cest mon ami.

– Ami, vraiment avait répondu la couturière, dubitative.

– Où est le problème ? avait répondu Mathieu calmement. Les amis, ça existe, non ? Allez, Élise, grouille-toi, on doit encore régler laffaire du gâteau, et je dois passer au travail.

– Jarrive ! lança Élise, filant essayer la robe pendant que Mathieu saffalait à nouveau.

Plus tard, repensant à ce mariage précipité et aux premières années de vie à deux, Élise se surprenait à sinterroger : comment navait-elle pas vu, chez Julien, tout ce qui allait ensuite lagacer, voire lexaspérer ? Habitée par lillusion du chevalier servant, elle croyait avoir trouvé son héros. Mais la vie, pensait-elle, fourmille de rôles bien différents.

Le vernis commença à craqueler quand elle tomba malade, six mois après leur union. Elle tenta de traverser sa vilaine angine debout, afin de ne pas contrarier son mari, mais dut subir des examens onéreux. Julien sy opposa :

– Tu comptes gaspiller largent quon avait mis de côté pour les vacances ? Tu es jeune et en bonne santé cest de larnaque !

Élise tomba des nues.

– Tu es sérieux ?

– Parfaitement ! Arrête de tinquiéter. Un peu de soleil à Nice, et tout rentrera dans lordre. Tu es juste fatiguée ! conclut-il en la serrant contre lui, sans remarquer que, pour la première fois, elle ne répondit pas à son étreinte.

Son père, qui régla discrètement la facture médicale, ne dit mot, mais nen pensa pas moins.

Il fallut près dune année à Élise pour se remettre, et ses soucis cardiaques persistèrent. Lorsquelle tomba enceinte, les médecins furent prudents.

– Ne le prenez pas mal, écoutez-moi bien. Il faut mesurer les risques, madame. La grossesse, cest exigeant pour votre santé. Pour linstant, vous allez bien, mais et plus tard ?

– Je ne veux pas douter. Je garde cet enfant.

– Alors nous allons tout faire pour ça.

Les trois derniers mois, Élise les passa alitée. Paul vint au monde en bonne santé ; seuls son père et Mathieu connaissaient vraiment le prix de ce miracle. Quelques jours après laccouchement, en ne voyant pas son mari, Élise comprit que Julien continuait à mener sa vie sans vraiment la regarder. Il fêta la naissance, disparu trois jours, injoignable. Ce jour-là, quand son père arriva le visage fermé en murmurant « Ne tinquiète pas », elle comprit que son conte de fées nen était pas un.

Mais elle ne demanda pas tout de suite le divorce, freinée seulement par la tendresse évidente de Julien pour leur fils : il se levait la nuit, changeait les couches, sortait le promener puis, à dautres moments, sagacait et sommait Élise de léloigner. Ce double jeu la déconcertait : tantôt le père idéal, tantôt boudeur. Mais, dans lensemble, le positif lemportait. Pour linstant.

Leur relation, quant à elle, se mua peu à peu en coexistence parallèle. Paul était souvent malade, et entre médecins, travail à mi-temps et gestion du foyer, Élise ne sattardait pas sur létrangeté de son couple. Elle préférait tout gérer seule, Julien étant tantôt très attentif, tantôt exaspéré selon les jours. Son père laida à obtenir le permis et lui offrit une petite Peugeot doccasion, pour ne plus dépendre des humeurs de son mari.

Marc, son père, restait à lécart, attendant quÉlise décide par elle-même. Un soir, après une énième nuit blanche passée à bercer un Paul fiévreux, Élise déposa son fils endormi dans les bras de son grand-père et seffondra par terre, épuisée. Au réveil, son père lui dit simplement :

– Ma fille, je ne donnerai ni conseils ni reproches. Mais souviens-toi : tu nes pas seule, daccord ?

– Merci Papa, je le sais Je ne suis juste pas prête. Pour linstant, Julien reste mon mari.

Marc la serra contre lui, en silence.

Durant toute cette période compliquée, Mathieu était toujours présent, invisible mais essentiel. Il achetait des médicaments, conduisait Paul chez le médecin quand la voiture dÉlise tombait en panne, soccupait de la moindre course, trouvant toujours une solution. Élise culpabilisait parfois den demander trop, mais elle navait confiance quen lui.

Ce jour-là encore, songeuse devant la cour enneigée, elle pensa à Mathieu qui rentrait de Marseille. Peut-être pourrait-il les emmener chez le médecin, car sa voiture était encore chez le garagiste, pour une panne sérieuse cette fois. Largent manquait : Julien « investissait » tout dans son affaire et le salaire dÉlise couvrait tout juste leurs besoins. Heureusement, ils vivaient dans lappartement de son père, qui sétait installé à la campagne, profitant de la tranquillité et de la nature.

Élise consulta sa montre et composa le numéro du secrétariat médical. Par chance, leur médecin traitant était revenue de congés, et la visite fut programmée immédiatement.

Elle commença à préparer le petit-déjeuner quand Julien, les yeux encore lourds de sommeil, fit son apparition.

– Encore ? Pourquoi ça a bougé toute la nuit ?

– Paul est malade, fit Élise.

– Et cest une raison pour faire du bruit ? Bref, je suis crevé. Je file sous la douche, prépare-moi un petit-déj vite fait avant que je parte, je suis débordé.

Muette, Élise se replongea dans la préparation de la pâte à crêpes. Paul, quand il était malade, aimait tant « la nourriture des convalescents », comme elle disait, et même Julien naurait rien contre les crêpes ce matin.

– Tu as parlé à ton père ?

– Non.

– Et tu traînes encore pourquoi ? Je tai dit quil fallait lui demander de nous mettre lappart à nos noms !

– Je tai déjà dit non. Je ne veux pas. Je ne le demanderai jamais.

– Ton entêtement me tape sur les nerfs, tu comprends ! Je paie ce loyer, mais je nai aucun droit ici. Tu réclames toujours, toi, Paul Je bosse dur, je nai pas pris de vacances dun an, et encore tu fais ta difficile !

Julien poursuivit son discours, mais Élise nécoutait plus. Soudain, quelque chose se brisa ; le lien, constitué de souvenirs heureux, de baisers et despoirs, se rompit net.

Elle posa calmement la spatule sur la table et se tourna vers Julien.

– Je ne dirai quune chose, alors écoute-moi. Ce soir, tu fais tes valises, tu pars. On divorce, Julien. Je ne veux plus continuer comme ça, ni pour toi, ni pour moi. On ne parlera pas dargent, ni de ce que chacun a fait. La seule chose qui compte, cest Paul. On doit lui permettre de garder ses deux parents, même séparés.

Julien, surpris, voulut protester, puis, furieux, jeta sa fourchette :

– Tu réalises ce que tu dis ? Prends le temps de réfléchir, on verra ce soir.

– Tu me connais, Julien. Quand je décide

– Cest de la folie, voilà tout ! Tu crois que quelquun voudra dune femme avec un enfant ? Réfléchis. Je serai chez mes parents.

– Comme tu veux dit Élise en se détournant, ravalant ses larmes.

La porte claqua, et Élise sécroula sur une chaise, pleurant à chaudes larmes pendant que Paul dormait. Entendant ses petits pas, elle sécha ses joues à la hâte, sortit une assiette, et sourit :

– Et voilà, le plus courageux des garçons ! Tu veux ton petit-déjeuner ?

– Jai pas trop faim, maman. Jai mal à la tête en plus.

– Les crêpes pourraient aider, tu ne crois pas ?

– Oui, mais avec de la confiture !

– Évidemment !

Après la visite de la médecin, qui prescrivit le traitement, Élise sapprêta à courir à la pharmacie. Elle pensa avertir son père quand on frappa à la porte : cétait forcément Mathieu, qui nutilisait jamais la sonnette. Cétait devenu leur code.

– Salut !

– Salut ! Comment ça va ici ? demanda Mathieu, une boîte de voitures à la main pour Paul. Élise réalisa quelle ne se souvenait pas de la dernière fois où Julien avait offert quelque chose à leur fils. Chaque cadeau de fête venait delle ; Mathieu, lui, venait toujours les mains pleines.

– Paul est encore malade. Tu veux bien rester avec lui pendant que je file chez le pharmacien ?

– Bien sûr. Ou file-moi juste la liste, jy vais.

Élise sortit une liste de son sac, la lui tendit. À peine Mathieu franchissait-il la porte que le téléphone sonna.

– Madame Élise Martin ?

– Oui.

– Ici lhôpital Édouard Herriot. Votre père vient dêtre admis.

– Quest-ce quil sest passé ? fit-elle, la gorge nouée.

– Un infarctus. Son état est sérieux.

– Jarrive.

Elle parcourut lappartement machinalement, perdue. Son père navait jamais eu de souci cardiaque. Elle réalisa à quel point il était facile, en un instant, de perdre lêtre le plus cher.

Elle essaya dappeler Julien.

– Quoi ? Tu as changé davis ? Tu veux revenir sur ce que tu as dit ?

– Julien, papa est à lhôpital. Un infarctus.

– Et alors ? Je ne suis plus ton mari, non ? Quest-ce que tu attends de moi ?

Élise fixa un instant le combiné avant de raccrocher.

Lorsque Mathieu revint, il la trouva, manteau sur le dos, dans lentrée.

– Quest-ce quil tarrive ?

– Mon père hôpital infarctus.

Plus besoin dexplications. Mathieu appela sa mère, et Madame Durand resta veiller sur Paul, tandis quils fonçaient ensemble à lhôpital.

Ils passèrent la journée à attendre des nouvelles. Assis côte à côte, ils ne parlaient pas. Enfin, Élise ouvrit la bouche :

– Merci dêtre là Je mesure ma chance de tavoir.

– Je serai toujours là pour toi

– Je le sais, Mathieu. Maintenant, je sais tout

Quand, une heure plus tard, le médecin vint les chercher, il trouva Élise endormie sur lépaule de Mathieu, qui la réveilla doucement.

– Nous avons transféré votre père en chambre. La période critique est passée, maintenant il faut du repos. Passez demain aux heures de visite.

Alors, accrochée au cou de Mathieu, Élise laissa couler ses larmes le trop-plein de douleur, enfin soulagée, en compagnie de ce fidèle ami sur qui elle savait pouvoir sappuyer, par tous les temps.

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Je serai toujours à tes côtés
Tout a commencé le jour où la voisine de ma mère m’a téléphoné.