Manon et moi, cest une histoire qui remonte à la cour de récré inséparables depuis lenfance, et la vie nous a liées encore plus étroitement. Elle a quitté notre petite ville pour Paris afin de poursuivre ses études à la Sorbonne, puis y est restée, trouvant un boulot et louant un petit studio charmant, avec vue sur une boulangerie (très français, nest-ce pas?). Même éloignées par quelques centaines de kilomètres de voies SNCF, nous ne nous sommes jamais vraiment perdues de vue. Elle rentrait à chaque vacances, et nos conversations au téléphone étaient aussi régulières que le chant du coq.
Moi, la vingtaine venue, je me suis mariée et jai eu une petite fille toute choupinette. Il y a un an, mon mari et moi avons décidé de troquer notre petite ville contre les lumières de la capitale. Par un heureux hasard, nous avons posé nos valises dans le même quartier que Manon.
Manon, qui a maintenant vingt-sept étés derrière elle, était restée célibataire tout ce temps. Ce qui me laissait perplexe, sachant quelle attirait tous les regards au marché et avait lesprit vif dune critique gastronomique. Mais voilà quelle mannonce, sous le ton du mystère, quelle voit enfin quelquun. Ravie pour elle, jai supplié de rencontrer cet élu. Sa réponse fut digne dun polar : « Pas encore lheure, patience ma chère ! »
Un mois plus tard, voilà que Guillaume, son Jules, emménage chez elle, et nous sommes invités un dimanche à prendre lapéro chez eux. Je noublierai jamais la première rencontre : Guillaume avait lair davoir fait la guerre à la jeunesse, avec une mine fatiguée qui sentait un petit passif de pastis. Il était tellement négligé quon aurait pu le confondre avec lartiste du coin qui refuse la société Mon mari et moi avons échangé des sourcils levés dignes dun film muet. Jai appris après quil était sans emploi et que le brevet des collèges constituait le sommet de sa carrière scolaire.
Je narrivais pas à comprendre comment ma sœur de cœur, brillante, élégante, pleine de vie, pouvait senticher dun homme aussi… disons “hors des sentiers battus”. Jai voulu lui ouvrir mon cœur sur mes inquiétudes, mais elle ma rembarrée, vociférant que je devrais arrêter de fourrer mon nez dans sa vie. Elle a même clamé haut et fort vouloir un enfant avec lui, ce qui ma littéralement fait avaler de travers mon croissant. Imaginer quelle pourrait donner naissance à un mini-Guillaume me semblait surréaliste, on aurait dit une mauvaise blague de la Fête de la Musique. Jai beau chercher, impossible de saisir comment elle a pu faire un tel choix. Cest à croire que même en matière de goûts, les Français sont parfois plus excentriques que leurs réputations.






