Maman avait toujours été dune rigueur implacable, presque comme une ombre étirée sur mes rêves. Papa partait souvent vers des villes lointaines pour affairesParis, Lyon, Bordeauxet laissait maman seule à veiller sur moi. Il maimait, je le savais, mais lorsquil revenait, cétait comme un carnaval de cadeaux : des boîtes éclatantes, des parfums de bonbons, des souvenirs dont je ne comprenais jamais tout à fait lusage. Maman, elle, ne me montrait guère daffection, comme si les gestes tendres se perdaient dans les couloirs de notre appartement à Nantes. Un jour, papa sest envolé dans un voyage et nest jamais revenu ; sa valise reste à jamais fermée dans un coin de mon subconscient.
À lécole, jétais invisible, floue dans la cour, sans ami ; je portais toujours une vieille blouse scolaire trouvée par maman sur le trottoir, un drap froissé dautrefois. Porte ce que tu as, Camille, disait-elle, dabord, il faut que je mette de lordre dans ma vie, et puis, les euros me manquent. Ainsi, jai enduré patiemment cette tenue désuète durant toute ma cinquième année.
Un jour, létrange voisine, Mme Lefèvre, ma donné la blouse de sa fille qui venait de finir le lycée. Je lai portée jusquà la remise des diplômes. Les chaussures, elles, étaient celles que le hasard me prêtait : des semelles trop dures, des bouts usés, et elles ont rétréci sur mes pieds comme si elles refusaient de grandir avec moi. Malgré tout, jai quitté le lycée avec les lauriers et jai choisi détudier léconomie. Sur le campus de Rennes, je continuais à porter des vêtements abandonnés par mes amis, eux-mêmes lassés de leurs propres vies.
Une nuit dautomne où les feuilles murmuraient, jai rencontré Dominique, diplômé depuis longtemps. Rêve étrange : nous commencions à nous voir, nos cœurs palpitaient comme des grenouilles dans la pluie, et il ma alors présentée à ses parents. Lors dune visite chez eux à Toulouse, jétais gênée par mes chaussures déchirées, les pieds humides et lesprit inquiet. Sa mère, Mme Dubois, a feint de ne rien remarquer, et le lendemain, elle ma invitée à revenir, me tendant une paire de chaussures neuves, un geste irréel comme dans un songe.
Javais peur que les parents de Dominique ne mapprécient pas. Pourtant, une brume douce sest installée et, bientôt, ils mont traitée comme leur propre fille. Je ne sais pas, dans létrangeté de ma mémoire, ce qui me valait tant de bienveillance. Pour notre mariage, ils nous ont offert une maison à Marseille comme cadeau, et après mes études, ma belle-mère ma proposé un poste dans sa société, où mes euros semblaient pousser sur des arbres. Enfin, je pouvais moffrir tout ce dont javais besoin, comme si je traversais le monde en flottant, portée par un vent de gratitude envers le ciel.
Quand maman a appris que jétais mariée, que javais un bon emploi et mon propre appartement, elle est venue à ma porte, réclamant aide financière. Mais la conversation sest répandue comme un parfum dans la maison, et ma belle-mère a appelé mon mari et mon fils à revenir sans attendre. Finalement, Dominique a expliqué à ma mère quelle nattendrait plus rien de moi, que la porte de notre maison resterait fermée. Il lui a dit quil était heureux davoir une fille, mais quelle ne devrait plus jamais franchir notre seuil. Depuis, maman sest évaporée de mes rêves ; et moi, jattends, avec impatience, la naissance de mon enfant, dans un monde où tout semble flotter silencieusement.






