On peut enfin vivre

Aujourd’hui, j’écris pour moi-même. Je me tenais à côté de la tombe, à Montparnasse, regardant le cercueil descendre lentement dans la terre. Il faisait froid, le mistral de novembre fouettait les rubans noirs du cercueil, sinsinuait jusque sous mon manteau élégant, me faisait resserrer les épaules en silence.

À mes côtés, tante Odette une cousine éloignée que je navais vue quà deux ou trois réunions de famille sanglotait doucement. Maman gardait une dignité glacée, une tension dans ses doigts qui serraient ma main jusquau bout ; ses doigts étaient si froids, comme la porcelaine.

Papa

Je fixais le cercueil et tentais de comprendre ce qui se remuait en moi.

Rien.

Une vacuité immense, presque sonore, comme une vieille maison parisienne où lon aurait coupé tout chauffage en plein hiver.

Cétait un brave homme, dit quelquun derrière moi, voix embrouillée. Quil repose en paix.

Jai failli éclater de rire.

Un brave homme ?

Mais comment pouvaient-ils savoir ?

Ils le voyaient à Noël, le sourire, le vin chaud, les chansons dEdith Piaf. « Un homme doué », « lâme de la fête », « un vrai bon vivant ».

Et puis cest tout.

Ils navaient pas idée de qui il devenait à la maison.

Jai fermé les yeux et les souvenirs mont assaillie : javais sept ans, réveillée en pleine nuit par un vacarme dans le couloir. Papa rentrait, titubant, sentant fort lalcool, la bouche acide, incapable de franchir la porte sans trébucher. Maman le traînait vers la chambre, lui séchappait, gesticulait, hurlait : « Tu ne me respectes pas ! » Je me recroquevillais sous la couette, couvrant mes oreilles pour ne rien entendre, ne rien voir.

Et le matin, Papa sasseyait à la cuisine, mine contrite, buvait une eau gazeuse, murmurait : « Désolé, ma petite, jai encore dérapé. Je promets, ça narrivera plus. »

Ça arrivait. Toujours.

Jai rouvert les yeux. La terre recouvrait le cercueil, les fleurs sentassaient sur la butte. Les gens séloignaient. Maman me frôla le bras :

Viens, ma chérie. On doit recevoir.

Au repas après les funérailles, je me sentais étrangère. Je picorais, acquiesçais, remerciais les condoléances avec une politesse distante. Une question, lancinante, tambourinait en moi, me donnait envie de hurler :

« Pourquoi je ne ressens rien ? Où est la douleur ? »

Le soir, la maison sest vidée. Jétais seule avec maman, dans la cuisine, deux tasses de thé fumant. Nous gardions le silence. Puis elle a parlé :

Tu sais, tout à lheure jai pensé à quelque chose détrange.

Jai relevé les yeux.

Je me suis dit, maintenant on na plus peur. Il ne seffondrera plus dans une ruelle, il ne disparaîtra pas, on na plus à craindre. On peut juste vivre.

Dans son regard, jai vu la même épouvante que je portais en moi : ce nétait pas la tristesse, mais un soulagement coupable.

Tu crois que je suis mauvaise ? murmura maman.

Je me suis rapprochée, passant mon bras autour delle.

Non, maman. On nest pas mauvaises. On est fatiguées.

Nous sommes restées ainsi toute la nuit, parlant doucement. Les souvenirs sont revenus : pas ceux des bouteilles, mais davant quand il mavait construit une maison de poupée, mavait appris à faire du vélo, quil avait rapporté un énorme melon du marché et que, ne pouvant tenir autour de la table, nous l’avions partagé tous les trois sur le parquet.

Il était plus complexe que ce quils pensaient. Cest aussi vrai.

Au petit matin, maman est partie se coucher. Je suis restée seule. Jai pris mon téléphone ; jai écrit à mon mari : « Je vais bien. Demain, je rentre. »

Et soudain, je me suis surprise à respirer sans angoisse. Sans cette attente de lappel qui annonce le pire, sans le bruit de fond qui me consumait depuis des années.

Papa nétait plus là. Et la vie, enfin, devenait paisible.

Je savais que cette pensée reviendrait que les nuits, je me réveillerais, envahie de culpabilité. Que tante Odette et les autres chuchoteraient : « Si froide, elle na même pas pleuré. »

Mais dans cette petite cuisine silencieuse, sans lodeur tenace de vin, sans les éclats nocturnes, je me suis permis une minute de lucidité.

Pardonne-moi, papa, ai-je soufflé dans le vide. Je tai aimé. Vraiment. Mais jétais si fatiguée de te détester.

Au matin, je suis partie.

Dans le train pour Lyon, le paysage gris défilait sous la pluie de novembre. Jai sorti mon carnet et noté la phrase qui me revenait en tête :

« Les enfants dalcooliques ne pleurent pas aux funérailles. Ils ont déjà pleuré toutes les larmes de leur vie, à côté de cette maladie. Ce ne sont pas des êtres froids. Ce sont des survivants. »

Jai refermé le carnet et, pour la première fois depuis longtemps, jai souri.

Le train mamenait vers une autre vie, une vie sans peur, où je naurais plus besoin de regarder derrière moi.

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