Passe-moi de leau, la gorge me brûle ! Je tappelle depuis une heure, mais tu fais exprès de faire du bruit avec les casseroles pour ne pas mentendre !
La voix grinçante et plaintive venant de la chambre du fond me fit sursauter, et jen perdis presque ma louche. Je pris une profonde inspiration, comptant jusquà dix, un réflexe acquis pendant ces trois dernières années passées dans ce cauchemar. La cuisine sentait la poule bouillie et les médicaments, odeur omniprésente jusque dans les rideaux et papier peint. Jéteignis le gaz sous le bouillon, versai de leau tiède dans un verre ni froide, ni chaude, selon les recommandations du médecin puis me dirigeai vers la chambre de ma belle-mère.
Monique Dubois était allongée, lair dun oiseau âgé et mécontent sur ses oreillers, ses yeux pâles fixant chacun de mes gestes. Sur la table de nuit encombrée de pilules, flacons et mots croisés, un gros enveloppe kraft sétait ajouté depuis peu.
Voilà, Monique, buvez, dis-je en lui tendant le verre, tâchant dêtre neutre, sans laisser transparaître la moindre irritation. Je nai pas entendu, la hotte était allumée. Le bouillon est prêt, je vais passer les légumes comme la prescrit le docteur.
Ma belle-mère but quelques gorgées, faisant la grimace, comme si javais mis du vinaigre, puis repoussa le verre.
Toujours une excuse chez toi ! grommela-t-elle en sessuyant la bouche avec un coin du drap. La hotte, laspirateur, le téléphone… Et la mère de ton mari doit crever de soif !
Ne dites pas ça, je suis toujours là je laissai passer ses reproches, comme dhabitude. Je voulus remettre la couverture, mon regard se posant à nouveau sur lenveloppe mystérieuse, dont dépassait un coin dun document avec un blason officiel.
Cest quoi, ça ? Un nouveau papier du médecin ? demandai-je, en montrant la table. Je peux aller à la pharmacie sil faut.
La main de Monique sabattit sur lenveloppe, plus vive que jamais, alors quelle se plaignait il y a peu de ne pouvoir lever une cuiller.
Ne touche pas ! siffla-t-elle. Cest mes affaires.
Je restai bouche bée. Dhabitude, Monique aimait que je moccupe des ordonnances, factures et courriers du service des retraites. Cette soudaine discrétion était une nouveauté.
Je demandais juste commençai-je, mais la porte dentrée claqua, et des pas lourds retentirent dans le couloir.
Cest François ! le visage de Monique se transforma, affichant un sourire mielleux Mon fils, viens vite sauver ta mère, cette gardienne de prison me martyrise !
François, mon mari, entra dans la chambre, avec une mine fatiguée, son costume froissé, la cravate de travers. Chef de service commercial, il passait le plus clair de son temps au bureau, évitant la maison transformée en infirmerie.
Salut maman, salut Jacques grommela-t-il, embrassant sa mère sans même me regarder Quest-ce quil se passe cette fois ? Gardienne de prison ? Jacques soccupe de toi comme dun enfant !
Jacques soccupe… Monique pinça les lèvres Il attend que je lui laisse la place. Tu crois que je ne vois rien ? Ses yeux sont froids. Pas une once damour, uniquement du devoir !
Je sentis un nœud dans ma gorge. Trois ans plus tôt, après lAVC de Monique, nous avions hésité : aide à domicile ou maison de retraite ? Pas les moyens pour une auxiliaire de vie, et François refusa la maison de retraite « que dira-t-on, on nabandonne pas sa mère ! » Pour mon épouse, javais démissionné de la bibliothèque où je travaillais, installé Monique dans notre appartement de trois pièces, et mis lancien F2 en location pour couvrir les frais médicaux.
Je vais préparer la table murmurai-je en quittant la chambre.
Au dîner, François picorait sa viande avec lair absent.
Cest bon ? espérais-je un peu de chaleur.
Ouais, bof il ne quittait pas son téléphone Au fait, Monique veut voir Chantal, elle ma demandé de linviter.
Chantal, la nièce de Monique, fille de sa sœur décédée, une femme dune quarantaine dannées, bruyante, maquillée et inutile pour le ménage. Elle venait tous les six mois, apportait un gâteau bon marché, bavardait des heures sur ses déboires amoureux au chevet de sa tante puis disparaissait en laissant derrière elle odeur de parfum sucré et vaisselle sale.
Pourquoi ? demandai-je surprise Monique a des problèmes de tension, il lui faut du calme, Chantal va lexciter encore.
Mais elle insiste, elle a une affaire à régler. Elle vient demain, fais un effort, ce nest quune heure.
Chantal arriva le lendemain à midi. Elle entra sans enlever ses chaussures, traversa le tapis et lança :
Jacques, salut ! Tas pris du poids, non ? Ton peignoir te fait grossir. Où est tante Monique ? Jai des douceurs pour elle !
Dans ses mains, un paquet de guimauves, interdit à Monique pour son diabète.
Je montrai sans un mot la porte de la chambre. Chantal y disparut, et bientôt les murmures animés, entrecoupés de pleurnichements, se firent entendre. Je partis en cuisine, évitant découter, occupé à trier du sarrasin, mais linquiétude ne me lâchait pas. Ce maudit enveloppe sur la table ne me sortait pas de la tête.
Une heure plus tard, la porte souvrit. Chantal ressortit radieuse, lenveloppe kraft à la main, quelle glissa sans gêne dans son sac.
Bon, Jacques, je file ! Business, tu comprends ! Tante Monique dort, ne la réveille pas. Bravo pour le soin, cest propre ici. Mais ces rideaux, franchement, ils datent
Et elle séclipsa aussi vite quelle était venue.
Le soir, alors que je changeais les draps de Monique tâche rude, vu son poids et son refus daider josai demander :
Monique, quels documents avez-vous donné à Chantal ? Il faut que jen garde une copie ? Ou que je les dépose à la Sécurité Sociale ?
Monique plissa les yeux, un air malin, presque jubilant.
Ah, Jacques, cétait ma façon de remercier. Chantal, elle maime vraiment, sans attendre dhéritage ou dargent. Cest le sang qui compte.
Un frisson me traversa.
Quelle histoire dappartement ? Votre F2 est loué, largent va à vos soins. Nous avions convenu quaprès enfin, quil reviendrait à nos enfants.
Monique éclata de rire, sec et grinçant.
Ils avaient convenu Toujours à compter la peau de lours ! Jai décidé autrement. Le notaire est venu aujourdhui, pendant ton absence. Jai offert lappartement à Chantal.
Je restai paralysé, le drap entre les mains. Mon univers seffondrait.
Un don ? soufflai-je. À Chantal ? Celle qui ne vous a jamais apporté un verre deau, qui ignore tout de vos médicaments ?
Mais elle ne me fait pas de reproches ! sécria Monique Toi, cest chaque jour la tête denterrement, comme si tu me faisais une faveur ! Tu espères que je meurs pour récupérer lappartement ! Eh bien, cest fini ! Chantal la. Article 854 du Code civil : don manuel. Irrévocable.
Je massis, les jambes flageolantes. Trois ans. Trois ans sacrifiés : injections, couches, caprices, nuits blanches, carrière abandonnée. Et tout ça pour être traité de profiteur ?
Et François ? me risquai-je à demander. Il est au courant ?
Il le saura en temps voulu. Cest mon bien, je le donne à qui je veux. Va me réchauffer le bouillon, jai faim. Et arrange la couche, elle me gêne !
Je me levai, tête embrumée. Je sortis sans un mot, pris mon manteau, mon sac, et quittai lappartement, incapable de rester là. Il me fallait respirer.
Je déambulais deux heures dans Paris, gelé. Une seule idée me obsédait : trahison. Pas seulement de Monique, mais aussi de François. Le notaire ne vient pas au hasard, quelquun lui a ouvert, fourni les documents.
Quand je rentrai, François était là, mangeant le bouillon à même la casserole.
Tétais où ? grogna-t-il Maman hurle, la couche est pleine, et toi, tes absent ! Je ne vais quand même pas la laver, hein ? Je suis un homme, ça me dégoûte !
Je le regardai. Pour la première fois en vingt ans de mariage, je le vis clairement : pas lhomme aimé, mais un enfant gâté, égoïste, bien installé.
François, dis-je calmement Ta mère a offert lappartement à Chantal. Tu le savais ?
Il avala de travers, suffoqua.
Quel don ? Tu divagues !
Non, elle me la dit. Et Chantal a pris les papiers. Le notaire est passé en mon absence. Qui lui a donné les clés ? Tu as le double, tu as pu venir à midi ?
François évita mon regard, émiettait le pain, nerveux.
Eh jai passé vite fait. Maman ma demandé. Elle disait quil fallait changer la procuration ou un truc comme ça. Jai laissé entrer le gars, juriste, je ny ai pas prêté attention, Jacques ! Fallait que je retourne au bureau
Tu ny as pas prêté attention ? ma voix tremblait Votre mère a privé nos enfants dhéritage, donné lappartement à une étrangère, et tu nas pas prêté attention ? Qui paiera les médicaments maintenant ? Chantal vendra lappartement ou en profitera, les loyers disparus Sur ton salaire ? Ou tu comptes sur moi pour recommencer à travailler, à entretenir une femme qui ma piétiné ?
Nen fais pas tout un drame ! il frappa la table Maman est malade, peut-être que son esprit déraille ! On contestera, on la fera déclarer incapable sil faut !
Incapable ? je ris jaune Tu disais que son esprit était clair quand elle te flattait Le notaire exige une attestation de lucidité, tu sais bien. Chantal a tout prévu.
De la chambre, un cri :
Y a quelquun ? Je suis trempée ! Jacques ! Viens me laver !
François fit la grimace.
Vas-y, Jacques. Faut bien sen occuper, elle ne peut pas rester dans la saleté.
Quelque chose en moi se brisa. La corde du devoir, de patience et de sacrifice. Je regardai mes mains, rougies par le ménage et les soins. Quand étais-je allé au coiffeur la dernière fois ? Je repensai à mon rêve de partir à la mer « mais où mettre Monique ? »
Non dis-je.
Comment ça non ? François, interloqué.
Je nirai plus. Je ne laverai plus, je ne cuisinerai plus de bouillon, je ne supporterai plus les insultes. Chantal est propriétaire, elle a touché le bien, quelle soccupe du problème. Appelle-la, quelle vienne soccuper de Monique.
Tu es fou ? François se leva Chantal ne viendra jamais ! Elle ne sait rien faire ! Jacques, cest ma mère !
Justement. Ta mère, pas la mienne. Et elle a donné lappartement à sa nièce. Moi, je suis un étranger. Une prisonnière, selon ses mots.
Je me dirigeai non pas vers Monique, mais dans notre chambre. Jouvrai larmoire, sortis une valise.
Quest-ce que tu fais ? François, livide.
Je pars. Je vais chez ma mère. Cest petit, mais au moins, lair est libre.
Jacques, arrête ! Monique a dérapé, on arrangera tout ! Ne nous quitte pas ! Comment je vais men sortir seul ? Je travaille !
Embauche une aide à domicile. Ah non, pas dargent Lappartement envolé. Tu ten occupes. Après le boulot. En soirée. Les week-ends. Bienvenue dans mon univers, François.
Je jetais pêle-mêle mes affaires : pulls, sous-vêtements, livres. Les larmes coulaient, mais seule lurgence comptait.
Jacques, je ne te laisserai pas partir ! il tenta de mattraper Tu es mon époux ! Tu dois rester en toutes circonstances !
Dans le malheur, jai été là, François. Trois ans. Et la joie ? Jamais vue. Et dailleurs je refermai la valise Je demande le divorce.
Pour lappartement ? Quelle cupidité !
Pas pour lappartement, idiot ! lui criai-je Pour avoir permis quon fasse de moi un esclave ! Pour avoir ouvert la porte au notaire, pour mavoir trahi ! Pour songer à la couche avant de songer à demander pardon !
Je poussai la valise dans lentrée. De la chambre de Monique sélevaient des plaintes :
François ! Il mabandonne ! Il veut me tuer ! De leau, donne-moi de leau !
François courait entre moi et la porte de sa mère.
Jacques, au moins, reste pour la nuit !
Je laisse les clés sur la table. Adieu.
Je sortis, pris lascenseur. Appuyé contre la paroi froide, je pleurai, soulagé.
La première semaine chez ma maman fut brumeuse. Je dormais douze heures, mangeais bien, me promenais au parc. Javais coupé mon téléphone, acheté une carte SIM pour les proches uniquement. Mais les nouvelles circulaient.
Par une connaissance, jappris que François tentait de joindre Chantal. Elle ne répondait pas, puis déclara : « Un cadeau, cest un cadeau. Aucun service de soins prévu dans le contrat. » Elle prévint quelle vendait lappartement, ayant besoin de liquidités ; elle donna deux mois pour expulser les locataires du F2. Et surtout, elle insinua que Monique devrait être placée en maison de retraite, vu lincapacité du fils.
François prit congé, puis un arrêt maladie. Il appela nos enfants, Louis et Claire, étudiants en province, et leur demanda de venir soccuper de leur grand-mère. Ils appelèrent :
Papa dit que tu las trahi, confia Louis Mais on sait tout ce que tu as fait. On ne viendra pas. On a nos examens. Et puis cest Monique qui a choisi Chantal.
Je fus fier deux.
Un mois passa. Je retrouvai ma place à la bibliothèque. Petit salaire, mais la paix et lodeur des livres soignaient mieux que nimporte quel médoc. Jentamai la procédure de divorce. François séchait les audiences.
Un soir, rentrant du travail, je le trouvai au pied de mon immeuble. Il semblait avoir pris dix ans : mal rasé, en chemise sale, lodeur dalcool et celle de la vieillesse me frappant.
Jacques il avança Aide-moi. Je ny arrive pas. Elle hurle nuit et jour. Chantal a déjà vendu lappartement, tu te rends compte ? À des agents louches, à bas prix. Les loyers ne tombent plus. Impossible dembaucher quelquun. Jai démissionné
Je le regardais, néprouvant que du dégoût.
Et moi, là-dedans, François ?
Mais toi, tu sais faire Reviens, je te pardonne tout. On vendra notre appartement, on en prendra un plus petit, on embauchera.
« Tu me pardonnes » ? Tu nas rien à pardonner. Cest moi qui devrais. Mais je ne veux pas.
Jacques, elle pleure Elle dit que tu faisais les meilleures soupes.
Il fallait y penser avant. Quand tu faisais venir le notaire.
Chantal nous a roulés ! Cest une arnaqueuse !
Chantal a fait ce quon lui a permis. Monique voulait acheter de lamour avec des mètres carrés. La transaction est faite. La marchandise livrée. Quelle sen débrouille.
Tu es devenu cruel, murmura François.
Je suis devenu libre, rectifiai-je. Pars, François. Ne reviens pas. Notre procès est dans une semaine. Jespère que ça ira vite.
Je le contournai et ouvris la porte.
Jacques ! cria-t-il Si je la mets en maison de retraite ? Il faut des dossiers, une file dattente Tu peux maider ?
Je marrêtai. Me retournai.
Il y a internet, François. Tu nétais pas chef de service pour rien. Débrouille-toi. Moi, jai déjà fait mon tour de garde.
Je refermai la porte.
Arrivé chez maman, je me penchai à la fenêtre. François restait là, minuscule silhouette brisée par le poids de sa propre responsabilité. Je tirai les rideaux.
La bouilloire sifflait ; maman préparait des tourtes au chou.
Cétait qui ce monsieur, Jacques ? demanda-t-elle depuis la cuisine.
Il sest trompé dadresse, maman. Il sest juste trompé dadresse.
Je massis, pris une tourte brûlante et croquai dedans. Un vrai goût, pour la première fois en trois ans. La vie reprenait, et elle mappartenait enfin. Monique récoltait désormais ce quelle avait semé une nièce en possession et un fils contraint de grandir, même à cinquante ans. La justice, parfois servie froide, nen reste pas moins nourrissante.




